Gehenne, le nouveau spectacle d'Ismaël Saidi : "on a minimisé le rôle de la religion dans la radicalisation"

Gehenne, le nouveau spectacle d'Ismaël Saidi : on a minimisé le rôle de la religion dans la radicalisation
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Gehenne, le nouveau spectacle d'Ismaël Saidi : on a minimisé le rôle de la religion dans la radicalisation - © Tous droits réservés

Après Djihad et ses 70 000 spectateurs (dont plus de 40 000 jeunes), le comédien et metteur en scène Ismaël Saïdi reprend, si l'on ose dire, son bâton de pèlerin. Avec toujours, au cœur de ses préoccupations, la juste place de la religion comme vecteur d'épanouissement personnel et non de division. Un besoin de faire reculer la violence et les incompréhensions,  avec le seul outil dont il dispose : lui, le comédien, ce musulman de culture judéo-chrétienne, comme il se plait à le dire, et ses contradictions, son écriture, son envie d'utiliser le théâtre pour libérer la parole. 

Gehenne (le nom de l'enfer dans la Bible), comme Djihad, est une succession de scénettes. Un Belge radicalisé se fait exploser dans une école juive, tuant plusieurs enfants. Il survit à l'attentat mais y laisse ses jambes. Il est condamné à la prison à vie. Dans ce cadre, il rencontre un prêtre chrétien et une jeune juive qui a perdu la raison. Petit à petit, et presque contre sa volonté, les liens se créent, le dialogue s'instaure, le radicalisme recule... La trame est dramatique mais l'humour, parfois potache, est constamment présent. Il permet d'embarquer les spectateurs, et surtout les plus jeunes, dans ce huis-clos tragique.

Djihad avait créé une surprise, un choc. C'est un peu moins le cas de Gehenne qui utilise aussi cette mécanique dramatique répétitive. Le scénario est un peu cousu de fil blanc. Mais comment ne pas saluer la démarche de mettre toutes ces questions sur la table. Ce n'est pas simple, c'est courageux. Et l'enthousiasme d'Ismaël Saidï est contagieux. 

Rencontre avec Ismaël Saïdi, à l'issue de la première représentation de Gehenne

Quelques minutes après une première,  après finalement une année de travail, comment se sent-on ?

Ismaël Saïdi : Je ne sais pas trop quoi vous dire parce que, le soulagement, vous l'avez quand vous avez les retours des gens. Moi pendant que je joue, je ne fais pas attention s'ils rient ou pas. Après, je demande à mon équipe qui me dit "oui, ils ont ri". On se sent bien parce qu'on se dit, voilà, je l'ai fait. Je voulais absolument raconter cette histoire, elle était importante pour moi, et voilà, elle commence, on va voir ce que ça va donner.

Quelle est l'origine de cette deuxième histoire, après Djihad? Qu'est-ce que vous a poussé à de nouveau écrire, de nouveau remonter sur les planches?

D'abord une année de débat avec des jeunes et des moins jeunes, et de voir qu'il y avait encore des trucs dont on pouvait parler, que Djihad, c'était pas assez. Et puis... un an d'attentats, voire deux ans d'attentats non-stop. Et aussi ma rencontre avec des jeunes d'un mouvement de jeunesse juif que j'avais rencontrés il y a presque deux ans. On avait organisé un "shabbadan", donc un mixte de shabbat et de ramadan, et en fait, quand j'avais parlé à ces jeunes, qui étaient juste beaux, magnifiques, qui avaient 15 ou 16 ans, l'âge de mes gosses, je leur avais demandé s'ils avaient déjà vécu des insultes antisémites. Et je voyais que la plupart des gosses avaient déjà vécu ça, et qu'ils avaient peur. Ils disaient, je sais pas, les musulmans, on ne leur a rien fait, pourquoi est-ce qu'ils veulent nous tuer? Je me suis dit qu'il y avait un problème et qu'il fallait que j'en parle. C'est pour cela que l'idée a germé. Ça a commencé comme ça puis alors je me suis nourri des rencontres avec les gens, des rencontres avec Rachid Benzine, Michaël Privot, les réflexions que je me suis faites moi-même sur le dogme, la croyance... Ça a donné ça en fait. 

C'est remettre à nouveau la religion au cœur du débat? 

Je l'ai fait avec Djihad, et le problème, c'est qu'à un moment donné, ça a été récupéré et on a essayé de masquer le côté religieux. J'arrêtais pas de gueuler "c'est une hydre à deux têtes, il y a le religieux et il y a le sociétal". Plus je parlais et plus je me disais que je parlais dans le vent. Les gens voulaient effacer le religieux pour dire que c'est que du ghetto. En France, la même chose. Pendant ma tournée en France, je suis face à des sociologues qui parlent uniquement de ghettos. Et en fait non, il y a un problème religieux. Moi, j'ai un problème avec ça, il y a un problème avec la manière dont on inculque la haine à des gens. Et donc je me suis dit, c'est très bien, puisqu'on joue à ce jeu-là, on va jouer ensemble. Moi je suis un auteur, tout ce que je sais faire, c'est écrire. Je vais écrire une pièce où il n'y a rien de sociétal, où tout n'est que religieux. A ce moment-là, si vous voulez qu'on en parle, on en parle. Mon personnage a été nourri de haine à l'égard des juifs, à l'égard des chrétiens aussi d'ailleurs parce qu'on balance aussi. Et c'est ce parcours, cette transformation chez lui, ce changement quand il les rencontre vraiment, avec, comme ligne conductrice : si on avait travaillé beaucoup plus tôt, avec ce mec-là, si on ne lui avait pas injecté de la haine par intraveineuse, on n'en serait pas là. 

Après deux ans de tournée avec Djihad, vous avez rencontré plein de moments magnifiques, des coups de gueule aussi, comment êtes-vous ressorti de cette expérience ? 

Avec Gehenne ! Je ne sais pas faire autre chose.  

Pourquoi le choix d'un nom biblique pour ce spectacle?

C'est marrant parce que personne ne comprenait ce que ça voulait dire. Parce que Djihad, c'est un nom que j'avais pris du Coran. Pour le deuxième spectacle, dans la tête du personnage principal, c'est le chaos, c'est l'enfer, donc je vais prendre un nom de la Bible. Moi je suis un Belge musulman de culture judéo-chrétienne donc c'était important pour moi d'aller plonger dedans, donc j'ai pris un nom biblique".

Ce spectacle, autant que Djihad, est destiné aussi aux écoles?

Je ne sais pas. Comme pour Djihad, je ne sais pas. On a programmé des scolaires, et ce sont les écoles qui décident. Je ne veux pas qu'on prenne le spectacle en disant "ah c'est le spectacle du mec qui l'a fait pour les écoles, donc d'office ça marchera pour les élèves". Je pars du principe que c'est un défi. On va tester ici à Liège, avec des écoles. Si les enfants, les ados, sont demandeurs, que ça leur plait et que ça crée un débat avec eux, je continue. Si je vois que ça ne marche pas, qu'ils s'en foutent, j'arrête. Mais je ne compte pas imposer ça aux écoles.

Ce qui marque, c'est la place de l'humour. Ce que vous dites est terrible, mais on rit tout le temps 

J'avais très peur parce que je pense que l'intérieur est plus trash encore que dans Djihad où on avait trois mecs quand même qui n'avaient pas fait de mal à qui que ce soit. Ici, on a un mec, je commence, j'ai pas arnaqué le public, dès la première minute, on vous dit qu'il a fait un attentat. J'avais très peur en fait. Et puis j'ai senti, même si je n'écoute pas trop, mais j'ai senti les rires. Je me dis : waouw, ça marche ! Ils arrivent à rire. Ils me voient là, je suis en chaise roulante, je leur dis que j'ai tué des gens, et j'arrive encore à les faire rire parce que je ris de moi. J'ai été touché lors de cette première. J'ai entendu des enfants rire. C'est beau. Donc oui, je continue oui.

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