G. Ringlet: "Les pédophiles sont parfois eux-mêmes victimes"

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Le théologien Gabriel Ringlet estime que l'Eglise doit livrer un discours sur la sexualité plus positif et plus valorisant afin de lutter contre les abus. Elle doit aussi s'interroger sur le mode de vie des prêtres.

Interrogé par Bertrand Henne, Gabriel Ringlet, prêtre théologien et ancien pro-recteur de l'UCL pense que l 'Eglise catholique "n'a pas été suffisamment loin" pour protéger les enfants des abus sexuels et "que pendant très longtemps elle n'a même pas eu conscience de l'ampleur de ce dont nous parlons aujourd'hui et qui est en train de submerger cette Eglise. Je suis personnellement très blessé par l'ampleur de ce qui arrive et beaucoup de catholiques le sont aussi. Parce que c'est au cur de l'évangile que nous sommes touchés, l'évangile qui veut mettre les plus faibles et les plus fragiles debout". 

"Un vice de construction" dans la bergerie

"L'ampleur" de ce phénomène est pour Gabriel Ringlet "une surprise. J'avais déjà été assez proche de ces questions pour avoir suivi de très très près l'affaire Julie et Mélissa, avoir été pendant plusieurs années aux côtés des parents. J'avais déjà reçu à l'époque un certain nombre de témoignages de gens qui parlaient pour la première fois. Mais l'ampleur que ça vient de prendre, ça me paraît immense. Cela dit, je ne voudrais absolument pas que l'on isole les pédophiles. Finalement ils sont parfois eux-mêmes victimes. Bien sûr la justice doit travailler pleinement, mais il faut aussi se demander sur quel terrain cette pédophilie a pu naître un jour. Quand j'entends l'actualité, je me dis parfois qu'on est devant une bergerie. On est en train de proclamer haut et clair qu'il y a un certain nombre de moutons noirs, qu'on doit absolument les éliminer. Est-ce qu'on s'interroge suffisamment sur les fondements de cette bergerie ? Est-ce qu'il n'y a pas finalement quelque part un vice de construction ? Je pense que l'Eglise sur la sexualité tient un discours qui est soit angélique, soit tout à fait noir et négatif : le monde est perverti, nous sommes dans une culture de mort. Un discours très très noir ou alors un discours qui consiste à montrer l'Everest, comme si tout le monde était capable d'escalader l'Everest. Et je trouve que ce discours-là a un terrible effet pervers, c'est qu'il conduit à une certaine immaturité sexuelle. Il ne faut pas isoler les clercs : il y a beaucoup de pédophilie, y compris chez des gens mariés mais qui sont immatures sur le plan sexuel. L'Eglise ne va pas s'en sortir simplement en nommant les coupables ; on doit interroger sa propre culture, son propre discours".

"Vous pouvez très vite déraper"

Gabriel Ringlet poursuit : "Je pense que le style de vie des prêtres doit être aussi interrogé. Je ne crois pas que le célibat comme tel conduise nécessairement à plus de pédophile. Mais par contre, un mode de vie à part, où vous n'exercez pas le même métier que vos contemporains, où vous vous habillez différemment : il y a là un prêtre qui est un peu regardé comme un homme du sacré, comme un homme qui est hors du monde. C'est extrêmement dangereux parce que vous pouvez très vite déraper quand vous êtes dans cette posture-là. Et cela aussi peut vous rendre immature. Donc, si l'Eglise ne travaille pas à la fois sur son discours éthique (qui doit être beaucoup plus positif, beaucoup plus encourageant, beaucoup plus valorisant) et sur le style de vie des prêtres, elle n'ira pas jusqu'au bout de cette terrible crise".

Selon Gabriel Ringlet, si la loi du silence a régné pendant si longtemps, c'est parce que "d'une part, les responsables n'ont pas pris en compte l'ampleur du phénomène. Et la seconde raison, c'est qu'on a toujours voulu laver son linge sale en famille. Du côté du cur même de l'Eglise, on estimait que cette affaire-là on devait la gérer entre soi. Le discours de transparence est tout récent, de même que le fait de dire que la justice des hommes doit s'en occuper".

Gabriel Ringlet "pense que le Cardinal Danneels, quels que soient les actes qui ont été commis, participait à un système plus général, dans d'autres pays, dans le nôtre. Et c'était un peu grave qu'il n'y ait pas eu cette lucidité. Mais c'était déjà au sommet de l'Eglise cela".

"Spectacularisation" de la justice

Pour lui, l'Eglise "ne doit absolument pas se mêler elle-même d'une commission, comme c'était le cas avant. C'est indispensable que les victimes disposent d'un lieu où elles peuvent parler en toute sécurité et en toute confidence. Et là la justice est au pied au mur. Qu'elle fasse elle-même cette commission".

Sur la polémique qui naît de la manière dont la justice travaille, Gabriel Ringlet regrette la "spectacularisation. Que la justice enquête, bien entendu, qu'il y ait des perquisitions, c'est absolument normal. Mais pourquoi avec cette visibilité ? Pourquoi ce spectacle ? Cette commission était une bonne intention, mais l'enfer est pavé de bonnes intentions".

Il y a une forme de lutte de pouvoir entre ces deux grandes institutions que sont l'Eglise et la justice, estime Gabriel Ringlet : "L'Eglise a vraiment tort de se crisper sur cette question, parce que je pense que nous sommes dans un Etat laïc, que nous devons être dans un Etat qui est politiquement laïc, pluraliste et qu'aucune institution, que ce soit une église ou une laïcité, aucune institution ne peut se substituer à l'Etat, sur aucun plan. Mais ce qu'il ne faudrait pas, c'est qu'il y ait des courants qui aient envie de blesser symboliquement une institution particulière. Ce serait totalement injuste. Le rôle de l'Etat c'est de faire en sorte que chaque institution particulière, s'exprime au mieux de sa propre parole".

A propos de l'attitude de Benoît XVI sur ces questions, Gabriel Ringlet aimerais beaucoup qu'un "pape, aujourd'hui, prononce un discours qui soit un discours encourageant, qui relève le public, qui dise le cur de l'évangile, plutôt que d'être à ce point crispé et à ce point sur la défensive. Tant que l'Eglise sera sur la défensive, on n'arrivera pas à progresser sur ces questions".  Benoît XVI devrait être capable d'opérer ce changement de discours "si vraiment il permettait à la base de prendre ses responsabilités,  c'est-à-dire s'il vivait vraiment la collégialité. Ce qui n'est pas le cas pour l'instant".

 

A.L. avec B. Henne

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