"Frotteur" : un métier difficile et pourtant crucial en période d'épidémie

On les appelle dans le jargon du monde médical des "frotteurs". Ce sont ces infirmiers qui réalisent à longueur de journée des frottis naso-pharyngés– seul test Covid totalement fiable jusqu’ici. Ils exercent un métier difficile, sont confrontés au stress des patients en attente de se faire tester. Que vivent-ils au quotidien ? On est allés à leur rencontre.

Avant toute chose, il vient d’où ce mot ? "Frotteur" ? "C’est du sarcasme, nous répond Wassyla Wauthier, infirmière et frotteuse pendant ses heures de repos. On frotte tellement à la chaîne qu’on a fini par s’appeler des frotteurs". Thomas Giot, lui, est depuis peu coordinateur adjoint des villages Covid de la Croix-rouge. Avant cela, il a été frotteur pendant deux mois. Il tient aux guillemets quand il prononce le mot "frotteur". "C’est évidemment un peu péjoratif, précise-t-il. Ça vient du frottis qu’on fait avec un coton-tige. Et on 'frotte' énormément. Pour les nouveaux centres, on parle de 1500 dépistages par jour pour 6 infirmiers. Vous imaginez la cadence."

Un job peu valorisant

Wassyla Wauthier est en plein frottis lorsque nous la rencontrons. Un masque FFP2 et un masque chirurgical sur la bouche et le nez, une charlotte sur la tête une visière en plastique transparent pour recouvrir le tout, une blouse sur le corps, des gants aux mains… Wassyla est protégée de la tête aux pieds. "Je suis frotteuse à mes heures perdues, nous explique-t-elle. C’est très peu valorisant comme job".

Thomas Giot confirme les propos de l’infirmière, tout en les nuançant.

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Thomas Giot, coordinateur adjoint des centres Covid de la Croix-Rouge, il était encore frotteur il y peu © RTBF

"C’est très répétitif, et on commence à avoir des phrases toutes faites. C’est comme si on devenait un robot, qui répète en boucle : ‘Vous pouvez vous asseoir, c’est désagréable mais pas douloureux’. Finalement on répète tout le temps la même chose toute la journée. Et puis, c’est un métier difficile car on est surqualifiés". Pour lui, le fait que ce geste doive être pratiqué par un infirmier fait pourtant sens. "N’importe qui pourrait faire un frottis, néanmoins il faut pouvoir répondre aux questions des gens, donner des conseils et faire de l’éducation à la santé". C’est dans le volet "éducation à la santé" qu’il trouvait un tout petit plaisir à pratiquer ce job. "J’ai pu expliquer à des parents démunis ce que cela signifiait pour eux que leur enfant soit positif. Je pouvais réexpliquer aux gens comment ils pouvaient se protéger du coronavirus".

Heureusement, personne ne fait vraiment le métier de "frotteur" à temps plein, nous a-t-on expliqué. "On a tous un vrai métier en milieu hospitalier à côté de ce travail", précise Wassyla Wauthier.

On est le punching-ball de gens très angoissés

Certains patients ont fait des files de 3 heures pour avoir accès à un geste qui dure 30 secondes. Ils ressentent un besoin urgent de savoir s’ils sont positifs. Dans ces conditions, la situation dégénère parfois. "Tout à l’heure je me suis fait engueuler par une personne qui avait le mauvais document, nous confie Wassyla. En réalité, elle avait juste un SMS car elle revenait de zone rouge, alors que j’ai besoin de la prescription du médecin généraliste. J’essaye de donner des explications mais les gens ne les acceptent pas forcément, donc c’est assez compliqué". Elle y voit l’effet d’un climat anxiogène qui règne depuis plusieurs mois. "Les gens sont tellement stressés par le Covid depuis début mars, que nous sommes parfois leur punching-ball".

Thomas Giot raconte des expériences similaires. "La personne qui vient se faire dépister, elle veut à tout prix savoir si elle est positive. On doit lui expliquer qu’il faudra attendre 2 ou 3 jours pour avoir ses résultats. Il y a toute cette angoisse de l’accessibilité des résultats parce qu’on sait qu’il y a déjà eu quelques couacs. J’ai d’ailleurs eu des altercations parfois violentes avec des patients qui voulaient le ‘tout et immédiatement’ de notre société, qui étaient surpris par le geste, énervés par l’attente".

Et, bien que formés à la gestion du stress et des conflits, les infirmiers sont parfois démunis. "En fait, on se retrouve dans un milieu exacerbé par rapport à l’hôpital, exacerbé par l’attente, l’inquiétude et le climat anxiogène".

Ils sont protégés, mais pas toujours suffisamment

Détendus, ils n’ont pas l’air de craindre ce contact constant avec la maladie. "Avec l’habitude je n’ai plus très peur, nous explique Thomas Giot. Durant la première vague j’ai travaillé aux soins intensifs où nous étions beaucoup plus proches de patients dits ‘contaminants'. Maintenant nous sommes protégés. Tout le monde porte un masque. Tous les infirmiers ont l’équipement de protection individuel pour faire les frottis (masque FFP2, blouses, etc). Donc nous sommes en sécurité".

Le sont-ils tous ? Vraiment ? Nous avons rencontré un frotteur qui n’avait pas de masque FFP2, il disposait d’un simple masque chirurgical pour le protéger du virus. "Ça arrive, c’est vrai, concède Thomat Giot, que les infirmiers doivent insister pour disposer de l’équipement nécessaire".

Ces jobs apparus spontanément disparaîtront tout aussi brutalement 

Le job de frotteur n’est pas le seul à être apparu spontanément avec l’épidémie. Marie Loriaux peut en témoigner. Elle est support manager au service qualité aux Cliniques de l’Europe. Mais ces derniers mois, elle a été bombardée "coordinatrice chalets". Ça ne s’invente pas. Son travail consistait à coordonner les deux chalets de dépistage Covid où travaillent les frotteurs.
 

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Marie Loriaux, support manager du service qualité et "Coordinatrice chalets" © RTBF

"Nous avons dû créer ces nouveaux jobs. Ils sont apparus spontanément face à la demande et aux besoins, enchaîne-t-elle, mais on pense qu’ils disparaîtront tout aussi vite, dès que la crise sera passée, nous ne devrons plus effectuer ce type de travail. C’est une fois dans notre vie, c’est ponctuel".  

Pour assurer ces jobs, "deux à trois personnes par institution hospitalière ont mis leurs activités entre parenthèses pour se consacrer à la coordination du dépistage Covid, ajoute Marie Loriaux. Les infirmiers et les médecins qui viennent renforcer nos équipes ont déjà un autre emploi, parfois même en dehors de Bruxelles.  Ils viennent nous aider à dépister à Bruxelles durant leurs temps libres. Nos métiers sont en pénurie donc sans cette solution on aurait eu des difficultés".

Ce job plutôt ingrat, vous l’aurez compris, est pourtant crucial pour l’instant.

La semaine dernière, 37 000 tests COVID ont été réalisés chaque jour dans notre pays.

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