France: un représentant juif associe violences et musulmans, malaise au CRIF

Le président français François Hollande et Roger Cukierman, président du Conseil représentatif des Institutions juives de France (CRIF).
2 images
Le président français François Hollande et Roger Cukierman, président du Conseil représentatif des Institutions juives de France (CRIF). - © ETIENNE LAURENT - BELGAIMAGE

Ce devait être un dîner particulier de par le contexte de flambée d'actes antisémites en France et des récents attentats à Paris et à Copenhague. Mais le 30ème dîner annuel du Conseil représentatif des Institutions juives de France (CRIF) de ce lundi soir a plutôt été marqué par l'embarras suite aux propos tenus par son président Roger Cukierman sur Europe 1 plus tôt dans la matinée.

"On est tous conscients, dans le monde juif, que derrière Marine Le Pen, qui est irréprochable personnellement, il y a tous les négationnistes, tous les vichystes, tous les pétainistes, avait-il notamment déclaré. Pour nous, le FN est un parti à éviter."

Avant d'ajouter : "Le Front national est un parti pour lequel je ne voterai jamais, mais c’est un parti qui ne commet pas de violences. Les violences aujourd’hui, et il faut dire les choses, sont commises par des jeunes musulmans. C’est une toute petite minorité de la communauté, et les musulmans en sont les premières victimes."

Appel à "boycotter le dîner"

Ces propos ont provoqué l'indignation, notamment du monde politique français, à quelques heures d'un dîner organisé par le CRIF, et qui devait être celui de l'unité et du rassemblement entre communautés. Sur LCI, le député PS Alexis Bachelay a notamment appelé les responsables politiques à condamner les propos de Roger Cukierman et à "boycotter le dîner du CRIF".

Dans l'après-midi, le CFCM, Conseil français du culte musulman, annonce que c'est justement ce qu'il fera, explique le journal Le Monde. Le Conseil indique en effet par voie de communiqué qu'il estime "inopportun de participer au dîner du CRIF", car il juge que "considérer que 'toutes les violences aujourd'hui sont commises par des jeunes musulmans' (…) sont des déclarations irresponsables et inadmissibles qui contreviennent au principe même du vivre ensemble." Le président de l'Union des mosquées de France, Mohammed Mossaoui, avait également fait savoir qu'il n'assisterait pas à l'événement.

"Juifs et musulmans dans le même bateau"

Roger Cukierman a confié avoir "appris cette décision avec un vif regret". Mais malgré le malaise et cette absence gênante, il n'a fait aucune volte-face lors de son discours lundi soir. "Je n'ai fait que mettre l'éclairage sur le fait que tous les terroristes qui ont commis des meurtres dans la période récente se réclamaient de l'islam, et que les premières victimes de ces terroristes, ce sont les musulmans."

Selon lui, c'est "un mauvais procès" qui lui est fait. "Il ne s'agit ni d'amalgamer, ni de stigmatiser. Il s'agit uniquement de regarder les faits", a-t-il dit, assurant qu'il avait réaffirmé au président du CFCM que leur amitié "ancienne, sincère, devait surmonter ce problème, car, ce qui compte, c'est le vivre ensemble" et l'entente entre communautés. "Juifs et musulmans, nous sommes sur le même bateau, et j'espère que le contact sera rapidement rétabli."

Quant à ses déclarations concernant le Front national, il a souhaité faire une mise au point : "Marine Le Pen n'est pas une personne fréquentable ni irréprochable, aussi longtemps qu'elle continuera à ne pas se désolidariser des propos de son père pour lesquels il a été condamné par la justice."

"Nous ne partageons pas les mêmes valeurs morales, a-t-il encore assuré. Nous continuerons donc à ne pas inviter Mme Le Pen au dîner du CRIF et nous continuerons à ne pas conseiller de voter pour le Front national."

"Il sait ce qu'est le nazisme"

Au dîner du CRIF, les 700 invités, parmi lesquels le président français François Hollande, étaient peu enclins à commenter la situation. "Cukierman a été maladroit, mais peut-être a-t-il voulu mettre Hollande au pied du mur", a tenté d'expliquer au quotidien Libération le rabbin Michel Serfaty de Ris-Orangis. "Cukierman a été un enfant caché pendant la guerre. Il sait ce qu’est le nazisme. C’est impensable de le suspecter d’appeler à voter pour l’extrême droite", indique quant à lui un jeune leader juif. D'autres encore mettaient plutôt en cause les questions, présentées comme orientées, de Jean-Pierre Elkabbach, le journaliste d'Europe 1 qui a interviewé le président du CRIF le lundi matin.

Mais certaines langues plus libres n'ont pas manqué de le critiquer. "Ce qu’a dit Cukierman à propos de Marine Le Pen est inacceptable. Jamais elle ne s’est désolidarisée des déclarations antisémites de son père", dit l'un. "Cukierman s’est enferré tout seul, lance un autre. Ses propos vis-à-vis de Marine Le Pen ont été perçus comme une sorte de quitus, de certificat de 'casherout' (principe casher, ndlr)à ceux qui pourraient être tentés de voter pour le Front national."

"Français de souche", l'expression employée par Hollande qui dérange

À son arrivée au dîner, le président français, François Hollande, a discuté en privé avec Roger Cukierman durant quelques minutes. Quand est venu son tour de s'exprimer publiquement, le chef de l'État a tenté de calmer les esprits après cette journée de polémique en donnant notamment des détails sur le plan de lutte contre l'antisémitisme qui doit être présenté dans les prochains jours, avec entre autres des peines aggravées, explique Libération.

Hollande a également évoqué son déplacement à Sarre-Union, où un cimetière juif a été profané par cinq adolescents le 12 février dernier. Il a parlé d'un "cimetière dévasté par de jeunes lycéens, Français de souche comme on dit". Cette expression est, comme le note Le Figaro, "très connotée et répandue dans les milieux d'extrême droite".

Il n'en fallait pas plus pour donner un second souffle au malaise ambiant. Le choix de ces mots a choqué jusque dans les rangs du parti socialiste français lui-même. L'ancienne ministre PS Aurélie Filippetti n'a pas manqué de qualifier ces propos de maladroits sur Twitter.

T.M. (@thomasmignon)

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK