France: la revanche des "vieux" penseurs

A 93 ans, Stéphane Hessel pourrait incarner à lui seul ce retour en grâce des "vieux" sur la scène intellectuelle française. Impressionnant de sagesse, d’érudition et de vivacité d’esprit, cet ancien résistant et diplomate est sur tous les plateaux depuis que son dernier livre "Indignez-vous ", un essai de quelques dizaines de pages à peine, truste les premières places dans les classements des best sellers.

Mais Stéphane Hessel n’est pas le seul à réaliser cette prouesse. Le philosophe et sociologue Edgar Morin, à peine moins âgé (il n’a que 89 ans) vient lui aussi de publier "La Voie. Pour l’avenir de l’humanité", un ouvrage qui fait lui aussi un tabac et qui vient couronner une bibliographie riche de plusieurs dizaines d’ouvrages.

Conjointement , les deux hommes critiquent à la fois les errances d’un système économique qui génère pauvreté et inégalités et l'assoupissement démocratique qui semble avoir gagné les esprits ; rejoints en cela par l’égérie des mouvements altermondialistes, la franco-américaine Susan George.

A 76 ans, la politologue, co-fondatrice d'Attac et auteure de "Leurs crises, nos solutions", s’interroge elle-aussi sur la résignation qui semble avoir gagné les esprits face aux injustices. Rebelle dans l’âme, elle adhère sans réserve à l’appel de Stéphane Hessel. "Hessel est sur le registre des valeurs", dit-elle, "pas sur celui de l’analyse des dossiers économiques ou géopolitiques".  "Il appelle à l’indignation comme prélude à l’action", explique encore Susan George. Altermondialiste jusqu’au bout des ongles, elle s’intéresse aussi aux méthodes qui doivent présider aux changements qu’elle appelle de ses vœux : "Ca ne sert à rien d’être 'contre' si on ne peut ni l’expliquer à d’autres, ni taper au bon endroit. Autant se taper la tête contre les murs. Donc il faut apprendre, aider d’autres à apprendre, organiser, faire des alliances", détaille-t-elle dans Rue89.

Ces trois-là sont à l’avant-garde d’un bataillon d’octogénaires qui ne s’en laissent pas compter : Claude Alphandéry, 88 ans, chef d’entreprise engagé à gauche, auteur d’un "Manifeste pour une économie solidaire" avec le syndicaliste Edmond Maire en fait partie; mais aussi le généticien Albert Jacquard, 86 printemps, ou encore l'ancien président de la Commission européenne Jacques Delors

Au gré des crises et des soubresauts de la vie politique française, ces "sages" ont parsemé l’espace public de petits cailloux discrètement déposés. Lorsque de plus jeunes intellectuels rassemblés sous la bannière des "nouveaux philosophes", prenaient d’assaut les plateaux télévisés et les tribunes libres des grands quotidiens, ils assumaient plutôt la responsabilité de conduire des entreprises, de mener des missions officielles, de donner cours et de former… Une crise majeure et plusieurs tours de girouettes plus tard, les Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut, André Glucksmann semblent définitivement ringardisés par ces presque centenaires, revenus des pires horreurs du XXème siècle sans avoir renoncé à la cohérence de leurs principes et de leurs idées.

Le "succès" actuel de Stéphane Hessel et d’Edgar Morin suscite toutefois une bordée de critiques. Tous les deux d’origine juive, leurs positions critiques sur la politique actuelle du gouvernement israélien leur vaut d’être attaqués parfois violemment. Fin janvier, l’annulation d’une conférence de Stéphane Hessel autour du boycott des produits israéliens à l’Ecole normale supérieure, dont il est un ancien élève, a suscité une vive polémique. Même s’ils ont démenti toute pression en ce sens, les interventions en faveur de l’annulation prêtées à Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy confirment aux yeux de certains que la guerre des générations fait rage dans l’intelligentsia française.

Éducation à la pensée complexe pour Morin, capacité d’indignation pour Hessel, nécessité de nouer des alliances actives pour Susan George… Des valeurs qui, pour les voix critiques, apparaissent par trop "consensuelles" et peu opérantes. Eux répondent que l’indignation est le premier pas vers l’action. Mais même parmi ceux qui dénoncent la philosophie "bon marché" des Hessel et consorts, certains ne résistent pas à pointer l’absence de véritables figures tutélaires. "Il n’en reste pas moins révélateur que la gauche médiatique et politique ne se trouve pas de meilleures ni de plus jeunes idoles. Troquer Marx, Jaurès et Trotsky contre l’indignation et l’écologie new age ?" se demande ainsi le blogeur Romain Pigenel.

T.N. avec Rue89

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