Football féminin belge : la lente progression des conditions de travail des joueuses

Les Red Flames évoluent dans des conditions de vraies professionnelles du football en sélection. En club, la réalité diffère complètement.
Les Red Flames évoluent dans des conditions de vraies professionnelles du football en sélection. En club, la réalité diffère complètement. - © DAVID CATRY - BELGA

Les amateurs de beau jeu s’en mordent déjà les doigts, mais le premier Ballon d’or de l’histoire du football féminin ne participera pas à la prochaine Coupe du monde de football en France cet été. L’attaquante de 23 ans n’a pas été reprise parmi les 23 joueuses de la sélection norvégienne. Ada Hegerberg est en conflit avec sa fédération depuis 2017, car elle proteste contre les conditions dans lesquelles évoluent les joueuses de football en Norvège.

La décision n’est pas étonnante, car beaucoup s’attendaient à ce que la joueuse ne soit pas reprise dans la sélection. En revanche, la démarche de la joueuse peut surprendre quand on sait que, lors du mois d’octobre 2017, un événement inédit s’est produit dans le monde du football en Norvège ; les joueurs de la sélection masculine ont accepté une baisse de leurs revenus pour permettre à leurs homologues féminines de disposer du même salaire qu’eux. Dorénavant, la rétribution accordée pour les deux sélections est la même : 6 millions d’euros par an. Un cas unique en Europe.

En Belgique, les conditions de travail des joueuses s’améliorent au fil des années

Ce cas étonnant permet, une fois de plus, de mettre en lumière les conditions dans lesquelles évoluent les joueuses de football belge. La première division comporte six clubs dont le dernier champion en date, Anderlecht, où évolue Charlotte Tison, défenseure d’Anderlecht et des Red Flames. « Il y a 3 ans à Anderlecht, on jouait sur des petits terrains de l’académie des jeunes et c’étaient des synthétiques très mauvais. Aujourd’hui, on utilise le beau complexe des hommes, on utilise leur salle de fitness, on a de beaux équipements, on a aussi droit aux kinés et aux médecins des hommes. Il y a 3 ans, s’il fallait aller voir le médecin pour une échographie en cas de blessure, c’était très compliqué. Tout ça, c’est fini aujourd’hui », témoigne-t-elle.

Certaines joueuses n’ont pas eu le courage d’attendre une amélioration de leurs conditions de travail. Pour évoluer dans un monde plus professionnel, elles ont dû s’exiler. C’est le cas de l’internationale belge Sara Yüceil, ex-joueuse du Standard, elle a décidé de partir jouer à Marseille en France puis au PSV Eindovhen aux Pays-Bas. « Au début au Standard, on avait un kiné pour vingt filles et lorsque les garçons se blessaient, ils récupéraient beaucoup plus rapidement que nous car ils étaient très bien encadrés. J’ai observé des évolutions quand Roland Duchatelet (ancien président du Standard, ndlr) a décidé d’investir dans les équipes féminines, mais il était trop tard et ce n’était pas suffisant pour vivre du football », explique-t-elle.

« On doit beaucoup compter sur nous-mêmes »

La fédération belge travaille depuis de nombreuses années pour améliorer les conditions des joueuses de football, mais David Delferière, le nouveau président du foot féminin belge, estime qu’il est encore difficile d’être professionnelle en Belgique. « Si on prend l’équipe nationale, la moitié des joueuses jouent à l’étranger en pro ou semi-pro. En revanche, celles qui jouent en Belgique sont très loin d’être professionnelles. On doit comparer leur situation à celle des joueurs amateurs de deuxième provinciale. Bien sûr, je ne parle pas de la qualité, mais du salaire et de l’encadrement », détaille-t-il.

Nos deux joueuses le confirment, en Belgique, elles ne gagnent pas assez ou alors juste assez pour vivre du football. Sara Yüceil travaillait dans le secteur social en Belgique : « Je ne vivais pas du football. En revanche, à Marseille, le club avait beaucoup investi pour être compétitif en Ligue 1 donc j’ai pu avoir un contrat pro. Après, être pro cela veut dire être payée pour jouer dans des conditions dignes, mais on ne peut pas comparer notre salaire à celui des hommes. Aujourd’hui au PSV, je suis bien encadrée, mais je ne vis pas comme les stars du football masculin. On doit beaucoup compter sur nous-mêmes. »

Les filles ne veulent pas donner de chiffre, mais le salaire d’une joueuse professionnelle se situerait entre 1500 et 2000 euros et encore, ce sont des cas exceptionnels, car les contrats se négocient individuellement. « À Anderlecht, il y a peut-être deux ou trois joueuses étrangères qui vivent du football. Elles gagnent un salaire qui leur permet de vivre, le club met un appartement à leur disposition, mais une fois la carrière terminée, ce sera très difficile pour elles. Personnellement, je n’investis pas tout mon temps dans le football et j’étudie pour pouvoir rebondir. Le jour où je pourrais penser uniquement football, je me sentirai entièrement professionnelle », ajoute Charlotte Tison.

L’équipe nationale comme porte d’entrée dans le monde professionnel

« En sélection, on est chouchouté. L'encadrement a évolué plus rapidement qu'en club. On s’entraîne sur les mêmes terrains que les Diables Rouges et on a nos propres médecins, kinés, etc. C’est vraiment un pas important vers la professionnalisation quand on joue pour son pays. Et puis, on a droit aussi au public belge, quel régal ! », s’enthousiasme Sara Yüceil.

Ce sentiment provoqué chez les filles fait partie des objectifs de David Delferière et de l’Union Belge de Football car « pour être pro, les clubs doivent avoir 4 à 5 entraînements par semaine, de bonnes infrastructures et des entraîneurs diplômés. Pour l’instant, c’est un luxe. L’équipe nationale leur permet donc de progresser car elles ont droit à tout cela. C’est un complément à leur formation. Les filles rencontrent des joueuses d’autres pays et celles qui n’évoluent pas à l’étranger côtoient nos meilleures joueuses avec qui elles engrangent de l’expérience ».

Charlotte Tison n’a pas participé au dernier Euro avec les Red Flames, mais elle sent qu’elle progresse à leur contact. « Selon moi, l’équipe nationale c’est le top. Je n’y étais pas, mais les Red Flames sont parties aux Etats-Unis en avril. Les filles m’ont dit qu’elles avaient découvert un autre monde. Là-bas, les joueuses sont très bien encadrées et leur niveau est incroyablement plus élevé que le nôtre. Je pense que c’est un cercle vicieux. Pour l’instant, on ne veut pas investir dans les clubs de football féminin, mais tant qu’on n’investira pas plus, nous ne nous améliorerons pas en club. Je prends pas mal d’assurance sur le terrain grâce à l’équipe nationale ».

Plus de moyens pour les clubs dans les années à venir

Depuis 5 ans, Ives Serneels (sélectionneur de l’équipe féminine) et Peter Bossaert (CEO de l’Union belge depuis 2018) élaborent de nouvelles mesures pour la Super League. « À l’avenir, on devrait donner plus de moyens aux clubs au travers de subsides en fonction des droits TV. Il y aura aussi des changements dans le règlement avec, par exemple, plus de souplesse dans les conditions d’obtention d’une licence. Il y a une volonté de créer une vraie ligue compétitive avec une dizaine de clubs. Il faut qu’on puisse rivaliser avec les autres clubs européens et participer à des compétitions internationales », conclut David Delferière.

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