Foire du Livre: les impressions de Thierry Bellefroid

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Parmi les invités de marque de l'ouverture de la Foire, Thierry Bellefroid a rencontré Jean Ziegler, Pierre Mertens, et Stéphane Hessel. A eux trois, ils ont plus de 230 ans. Et toute la mémoire du monde…

 

 

C'est un vieux monsieur voûté, tout en sourire. Il a plus de nonante ans. Né à Berlin, naturalisé français. Il me serre la main avec vigueur. « Quel endroit magnifique pour fêter le livre ! »

Comment lui donner tort ? On l'oublierait presque, à force. Tour et Taxis, c'est sans doute l'un des plus beaux écrins pour un salon du livre. Année après année, j'y retrouve mes marques et mes amis. Mes habitudes, presque. Mais ce vieux monsieur éveille en moi quelque chose d'autre. L'admiration. Stéphane Hessel a connu les camps de la mort.

A l'heure où la RTBF plonge dans le passé du parti Rex, fouille les poubelles nauséabondes de l'Histoire de Belgique la moins glorieuse, il brille comme un diamant. L'homme qui me serre la main si chaleureusement na jamais choisi le camp de la haine, du ressentiment. Il a épousé celui de l'engagement. Récemment encore, il braillait à qui voulait l'entendre que l'Etat français bafouait les Droits de l'Homme en abandonnant à leur sort des milliers de sans-papiers.

Et les Droits de lHomme, Stéphane Hessel en connaît un bout. Après la Seconde guerre mondiale, le résistant, l'ancienne victime de l'Allemagne nazie son pays de naissance, rappelons-le a choisi le « plus jamais ça ». Il a collaboré à l'élaboration de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Quel incroyable pied de nez à la souffrance vécue à Buchenwald d'abord, à Dora, ensuite, ce camp où il aurait dû mourir pendu en pleine jeunesse !

Stéphane Hessel, comme Jorge Semprun, une autre figure littéraire que j'admire et dont j'ai eu la chance de m'approcher il y a quelques années à la faveur de l'émission Signé Dimanche, fait partie des sages de cette planète. Respect. Absolu.

Jean Ziegler, le justicier des mots

Respect aussi, et pour le moins, à l'adresse de Jean Ziegler. Un intellectuel pur jus, mais qui sait parler aux coeurs. Sociologue de haut vol, ancien député suisse, membre du comité consultatif du conseil des droits de l'homme de l'ONU, il n'a jamais eu peur de partir en croisade. Y compris contre ce qu'il y a de plus sacré dans son pays, le secret bancaire. Dans « La haine de l'Occident », il interroge sans cesse nos certitudes, parle avec brio de la résurrection mémorielle des peuples du Sud qui demandent aujourd'hui réparation au Nord pour les dommages subis depuis l'esclavage et la colonisation jusqu'à l'actuelle exploitation de leurs richesses par le système capitaliste.

Je pense au Congo, dont le sous-sol regorge de richesses. Dans son livre, Ziegler s'étend, lui, sur le Nigeria, qui n'a rien à lui envier. Du pétrole dune incroyable qualité et quantité. Des enfants qui meurent de faim. Des travailleurs qui font la queue toute la nuit aux stations d'essence avant leur journée de labeur un comble ! Le Nigéria ne possède pas de raffinerie en état de marche ; il dépend donc de l'approvisionnement extérieur, alors qu'il fournit du pétrole à la planète entière Cherchez l'erreur.

« La haine de l'Occident », un titre fort, un titre choc. Et pourtant, à suivre le cheminement de la pensée de l'auteur, cette haine, loin des extrémismes fanatiques qui ont pu mener au 11 septembre 2001, progresse dans la conscience des peuples du Sud. Qui ne comprennent pas l'arrogance, le double langage, l'amnésie devrait-on dire, de ces 13% de blancs qui dominent la planète. Le livre de Ziegler est une chance. Une chance de comprendre le monde au-delà des oeillères. Une chance de changer de cap tant qu'il est encore possible de le faire.

Pierre Mertens, entre fiction et réalité

Aux antipodes de cette démonstration, le troisième hôte d'honneur de cette cérémonie d'ouverture a toujours quant à lui mélangé fiction et réalité contemporaine. Comme Jean Ziegler, c'est un intellectuel. Mais un intellectuel rêveur. Tantôt engagé, comme il l'a été pour la cause des Droits de l'Homme, comme il l'est encore aujourd'hui dans ses tribunes du Soir. Tantôt fantasque, poétique, drôle et baroque à la fois, comme il peut l'être à travers certains de ses romans. C'est par la lecture d'un de ses recueils de nouvelles que j'ai appris Pierre Mertens. C'était il y a plus de vingt ans. Gabriel Ringlet, alors directeur du département de Communication Sociale à l'UCL, en conseillait la lecture à ses élèves en journalisme pour qu'ils comprennent la portée du faits divers.

Mertens m'est apparu dans toute l'originalité de son univers. Aujourd'hui, à près de septante ans, il flamboie encore. L'intelligence, l'humour, la dérision teintent ses mots, à nuls autres pareils. Pierre Mertens est peut-être désormais moins connu quAmélie Nothomb. Mais il a donné à la littérature belge quelques-unes de ses plus grandes pages. Et continue de se battre pour dire le monde, même lorsque le monde va mal.

(T. Bellefroid)

 

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