"Filles de Joie" de Frédéric Fonteyne et Anne Paulicevich : une immersion dans le monde de la prostitution

“Filles de Joie” de Frédéric Fonteyne et Anne Paulicevich sort dans nos salles mercredi prochain. Ce film touchant et dur nous plonge dans le quotidien d’Axelle, Dominique et Conso qui mènent une double vie. Originaires de Roubaix, les trois femmes se retrouvent tous les matins sur le parking de la cité pour prendre la route et aller travailler de l’autre côté de la frontière. Là, elles deviennent Athéna, Circé et Héra dans une maison close.

Pour écrire ce film, Anne Paulicevich – scénariste et directrice artistique du film – a mené un véritable travail d’immersion auprès de ces femmes qui passent la frontière belgo-française pour se prostituer – la prostitution n’étant pas illégale en tant que telle en Belgique : derrière la fiction, c’est donc bien le quotidien de “vraies” femmes que l’on retrouve dans ce film.

Parler des femmes avant tout

Avant d’aborder la thématique de la prostitution en elle-même, c’est surtout l’envie de mettre en scène des femmes qui était au cœur du projet de Frédéric Fonteyne et d’Anne Paulicevich. “Nous avions envie de parler des femmes, de l’héroïsme des femmes, de la situation des femmes dans notre monde.” explique la scénariste. “La prostitution est un endroit de fantasmes pour tous et j’ai décidé de prendre cet angle pour aborder l’héroïsme au féminin.”

Consciente de l’influence néfaste que pourraient exercer ses propres représentations de la prostitution sur son travail – Anne Paulicevich a alors décidé de partir à la rencontre de ces femmes pendant plusieurs mois. “Je trouvais cela indécent de parler de cette thématique sans jamais être rentrée moi-même dans une maison close. J’avais écrit la trame principale de l’histoire, mais j’ai décidé de ne pas aller plus loin sans avoir été sur le terrain. “

Une immersion dans un monde inconnu

Au départ, la scénariste a eu du mal à accéder au monde de la prostitution. Puis un jour, elle a eu l’opportunité de rencontrer Dominique Alderweireld, alias Dodo la Saumure – proxénète qui détient plusieurs maisons closes en Belgique le long de la frontière française. “Il m’a ouvert les portes de ce milieu, mais j’ai travaillé ensuite en dehors de sa présence.

Car, ce qui intéressait Anne Paulicevich, c’était bien sûr la rencontre avec ces “filles de joie”. Premier défi : obtenir la confiance de ces femmes victimes d’une image négative et très stéréotypée inscrite au cœur de notre société. “Lors de ma première rencontre dans un bordel, Dodo la Saumure m’a présentée comme une scénariste, et non comme une journaliste. Elles m’ont regardé et m’ont dit “Nous-aussi on est scénaristes, les clients aussi.” en me tendant un scénario d’humiliation proposé par un client."

Ce rapprochement a permis de laisser libre cours aux discussions et aux confidences. “Elles ont accepté que je revienne. Je m’y rendais 2 à 3 fois par semaine pendant 9 mois. Elles se sont confiées, car elles savaient que c’était une fiction.” L’objectif pour la scénariste n’était en effet pas de mettre sur écran la vie intime et personnelle de ces femmes, mais bien de rendre crédibles les histoires vécues par Axelle, Dominique et Conso.

Ces échanges se sont finalement révélés bénéfiques pour les deux parties : si Anne Paulicevich a été enrichie et a pu construire un scénario crédible, ces moments ont été aussi et surtout un espace de libération et de confiance pour ces femmes. “Personne ne les écoute. Elles mentent tout le temps, parce qu’elles ne peuvent pas raconter ce qu’elles font à leurs proches. Pour les clients, elles constituent uniquement un fantasme.” La scénariste leur a également ouvert les portes du cinéma. “Je leur partageais les différentes étapes de la construction du film. Je leur racontais ce qui se passait à propos du financement, du casting. Je suis revenue avec les chefs de poste et les actrices. L’échange a été permanent.

Une image de la prostitution loin des fantasmes

Dans “Filles de joie”, on s’étonne de voir comment ces femmes parviennent à garder aussi longtemps secrète cette double vie. “Je pense que tout le monde y met du sien… L’idée du mac qu’on peut se faire est une idée toute faite. Le mac peut être la mère, les compagnons, les enfants, tous ceux qui profitent de l’argent sans en questionner l’origine.”

L’argent est d’ailleurs un élément central du choix de vie de ces femmes – si on peut réellement parler de choix. “La prostitution constitue pour elles une nécessité financière. Dans mon expérience, je n’ai rencontré personne qui se prostituait pour le plaisir…”

Le film met ainsi en scène des femmes du quotidien cumulant plusieurs jobs pour joindre les deux bouts : on est donc loin du cliché de la prostituée marginale ou sulfureuse. “Dans le film, on parle de nous toutes. La prostituée peut très bien être notre voisine, notre tata, l’institutrice de nos enfants. Lorsqu’on gagne à peine mille euros par mois et qu’on a des enfants à charge, c’est compliqué…”.

La Belgique, terre de prostitution ?

Si Axelle, Dominique et Conso décident de venir se prostituer en Belgique, ce n’est pas pour rien : la prostitution est en effet tolérée dans notre pays, ce qui n’est pas le cas en France. “Outre la facilité, c’est surtout plus sécurisant pour elles de se prostituer dans des maisons closes plutôt que d’être dans la rue. Puis, ce cadre permet de mener une double vie et d’être protégée de toute exposition…

Le régime de prostitution en Belgique est issu de la loi du 21 août 1948. La prostitution n’y constitue pas en soi une infraction pour ceux et celles qui s’y livrent, à condition que le/la prostitué(e) soit évidemment majeur(e). Les clients ne sont également pas poursuivis dans notre pays. Par contre, la loi a interdit toute forme de publicité : pas question donc de faire du racolage dans la rue. De même, les proxénètes – c’est-à-dire ceux qui tirent profit de la prostitution d’autrui – peuvent être poursuivis. Mais dans les faits, il existe en Belgique une forme de “tolérance” à l’égard du proxénétisme non violent.

Ces maisons closes sont aussi un cadre dans lequel se développe une véritable solidarité entre ces femmes : dans le film, les prostituées se réunissent dans un salon, attendent les clients pendant des heures, se confient sans mentir, rigolent en se racontant leurs expériences personnelles. “A la lecture du scénario, certains s’étonnaient qu’on puisse rire dans une maison close. Je dis toujours : je n’ai jamais autant ri qu’au bordel. Mais je n’ai jamais été autant émue aussi…” Car ces rires leur permettent aussi de dédramatiser un quotidien difficile, de survivre. “La joie et la tristesse, la lumière et la noirceur se rencontrent. Ce paradoxe est profondément humain.” conclut Anne Paulicevich.

“Filles de Joie” de Frédéric Fonteyne et Anne Paulicevich, Sortie dans nos salles le 12 février 2020.

Elle s'immerge dans une maison close

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