Fentanyl : la drogue qui fait des ravages en Amérique du Nord a été créée en Belgique

Injections de drogue en pleine rue, visages abîmés, fumées et regards troubles… Bienvenue à Downtown Eastside, l’un des plus vieux quartiers de Vancouver. C’est ici que la crise des opioïdes a explosé au Canada. C’est aussi dans ce quartier que pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, l’espérance de vie recule.

Cette immersion dans "le plus grand marché de la drogue à ciel ouvert" réalisée par nos confrères de Konbini a déjà été visionnée près de 8 millions de fois.

Visite guidée en compagnie de Dave qui supervise un centre d’injection : "Si tu vas dans ces rues, tu peux acheter pratiquement tout ce que tu veux. Avant, pour avoir ta dose, il fallait payer dix dollars minimum. Maintenant, il suffit de deux dollars pour avoir du fentanyl." Attention, certaines images de ce reportage peuvent choquer un public sensible.

C’est quoi le fentanyl ?

Fentanyl. Si le nom de cette drogue est encore peu connu en Belgique, il est largement répandu en Amérique du Nord. Cet opiacé de synthèse aux capacités euphorisantes est considéré comme 40 à 50 fois plus puissant que l’héroïne et 100 fois plus fort que la morphine.

Avec des effets anesthésiants puissants pour celui qui l’absorbe : "Pour le drogué, c’est l’anxiolyse… C’est l’état de bien-être, c’est la somnolence, tous ces effets qui sont recherchés… y compris une certaine créativité" explique le Dr Jean-François Brichant du CHU de Liège.

Le Fentanyl légal est né en Belgique

Mais avant d’être détourné pour un usage récréatif, le fentanyl est disponible légalement sous la forme d’un médicament. Il est utilisé comme sédatif dans le traitement de douleurs sévères, notamment pour des malades du cancer.

Délivrable uniquement sur ordonnance, il est depuis plusieurs années détourné de son usage médical.

Le produit est ainsi utilisé lors des exécutions de condamnés à mort aux USA. En août 2018, l’État du Nebraska a procédé à la première exécution aux Etats-Unis d’un prisonnier par une injection létale contenant du fentanyl.

Le fentanyl (R5240, sel citrique) est un analgésique opioïde qui est né en Belgique. Il a été synthétisé pour la première fois par le docteur Paul Janssen en Belgique. Le docteur Janssen est un chimiste et pharmacologue belge inventeur de nombreux médicaments considérés comme étant de premier plan au niveau de la santé humaine mondiale (Daktarin, Fentanyl, Imodium, Miconazole, Motilium, Halopéridol, Sporanox… parmi les plus connus du public).

Le produit, qui a été synthétisé pour la première fois dans la fin de années 1950, a été introduit dans la pratique médicale dans les années 1960 sous forme d’anesthésique intraveineux. À l’état gazeux, il a une odeur caractéristique d’orange. La dose mortelle de fentanyl chez les humains est de 250 μg par kilogramme.

Fentanyl illégal

"La substance a un potentiel addictif très important, donc on devient vite dépendant. L’autre risque c’est le risque d’overdose. Il apparaît parce qu’on devient tolérant à ces substances et avec le temps on augmente les doses jusqu’à l’overdose", explique le Dr Aflred Bernard, toxicologue à l’UCL.

Les effets analgésiques du fentanyl sont donc recherchés par les consommateurs de drogue qui vont tenter de se faire prescrire le produit de façon légale via leurs médecins. Mais le produit circule aussi de façon illégale.

Il est fabriqué et vendu sous forme de poudre, de spray ou de comprimés contrefaits. Les trafiquants le mélangent fréquemment à d’autres substances, comme l’héroïne ou la cocaïne, en raison de sa plus grande rentabilité.

Acteur majeur de la crise des opiacés qui touche l’Amérique du Nord

La crise des opiacés aux États-Unis, c’est plus de 400.000 morts par overdoses entre 1999 et 2018, et plus de 130 morts par jour aujourd’hui encore. Des chiffres issus des Centres de contrôle des maladies (CDC) qui donnent le vertige.

En 2017, environ 70.000 Américains sont morts d’overdoses de drogues, 10% de plus qu’en 2016. Le problème a pris une telle ampleur que l’espérance de vie a baissé aux États-Unis en 2017 par rapport à 2014, dégradation historique principalement due à la crise des overdoses de drogues, selon des statistiques de santé américaine. "C’est la première fois que l’on voit une tendance à la baisse depuis la grande épidémie de grippe de 1918", expliquait alors à l’AFP Robert Anderson, chef des statistiques de la mortalité au Centre national des statistiques de santé.

En 2018, le nombre d’overdoses mortelles a pourtant reculé pour la première fois en vingt ans aux États-Unis, mais les morts dues au fentanyl et autres opiacés synthétiques ont continué de progresser. 32.000 personnes sont mortes d’overdoses fatales impliquant le fentanyl et d’autres opiacés synthétiques en 2018, soit 46% des overdoses mortelles aux États-Unis.

Si les overdoses sont si fréquentes, c’est parce que "les gens qui achètent des drogues dans la rue n’ont aucune idée de ce qu’ils achètent : ça peut être des pilules estampillées oxycodone mais qui sont en fait du fentanyl", donc beaucoup plus puissantes, ajoute M. Redes, chef de division aux douanes américaines. Souvent, "le trafiquant lui-même ne sait pas ce qu’il vend".

14.000 morts en quatre ans au Canada à cause des opiacés

Au Canada, l’épidémie fait rage également. 8000 Canadiens ont perdu la vie entre janvier 2016 et mars 2018. Plus de 8000 personnes sont donc mortes en deux ans suite à des surdoses d’opiacés comme le fentanyl. D’autres chiffres du gouvernement quotidien font état de près de 14.000 morts en quatre ans liés à la crise des opiacés. "C’est dans l’Ouest canadien, en particulier en Colombie-Britannique et en Alberta, que les effets se font encore plus sentir", soulignait alors l’Agence de santé publique du Canada (ASPC).

La drogue tueuse de stars : Prince, Dolores O’riordan, Tom Petty ou Mac Miller

Mais le fentanyl, c’est aussi une drogue populaire auprès des stars : le chanteur Prince mort le 26 avril 2016 à la suite d’une overdose en est l’un des exemples les plus marquants.

L’enquête qui a suivi son décès a montré que l’artiste est décédé d’une surdose d’un médicament opiacé contrefait, de l’hydrocodone, auquel avait été mélangé du fentanylMais Prince n’est pas le seul artiste à avoir succombé suite à une overdose de fentanyl :

- La chanteuse des Cranberries, Dolores O’Riordan, est décédée des suites d’une overdose de fentanyl en début d’année 2018.

- Tom Petty, le rockeur de l’Amérique profonde, est également mort suite à la consommation de Fentanyl en janvier 2018.

- Dernier exemple illustre en date : la mort du rappeur américain Mac Miler en novembre 2018. Mac Miller a succombé à un "mélange toxique de drogues" comprenant du fentanyl, de la cocaïne et de l’alcool.

Les laboratoires pharmaceutiques pointés du doigt

D’où vient cette crise qui frappe les États-Unis ? Beaucoup d’experts reconnaissent aujourd’hui que la crise des opiacés a commencé par la surprescription de médicaments antidouleur comme l’OxyContin du laboratoire américain Purdue, alors qu’ils étaient jusqu’au milieu des années 90 réservés aux maladies les plus graves.

Purdue et d’autres laboratoires comme Johnson & Johnson ou Teva ayant fabriqué des médicaments similaires, ainsi que les grandes chaînes de pharmacie américaines, sont accusés d’avoir fait une promotion agressive de ces médicaments et de ne pas avoir réagi aux signaux d’alerte sur les abus dont ils faisaient l’objet.

Ils font face à une avalanche de plaintes en justice, émanant des États américains et de collectivités locales en tous genres, qui veulent récupérer les milliards engagés pour endiguer la crise.

Un coût estimé à des centaines de milliards de dollars

Les principales entreprises attaquées en justice ont fait récemment des propositions de dédommagement se chiffrant en milliards de dollars, dans l’espoir de solder l’ensemble des poursuites à leur encontre. Mais aucun accord n’a encore été conclu, explique l’Agence France Presse.

Le CDC (l’agence fédérale de santé américaine) estime à quelque 78,5 milliards de dollars par an "le fardeau économique" de la crise, incluant frais de santé, productivité perdue et coûts pour le système pénal. Une étude publiée par la Société américaine des Actuaires estime même à 631 milliards de dollars le coût pour les quatre années 2015-2018.

Priorité de santé publique pour Trump

Le gouvernement Trump a fait de la crise des opiacés une priorité de santé publique en octobre 2017, permettant de débloquer des fonds importants pour lutter contre la crise, améliorer le traitement et la prévention des dépendances aux drogues, un problème qui ne date pas des opiacés, et trouver des solutions non addictives à la douleur.

Au-delà de la répression du trafic des opiacés, les Instituts nationaux de santé (NIH) ont lancé en avril 2018 une initiative baptisée HEAL pour trouver des solutions médicales et scientifiques à la crise, à laquelle a été allouée pour l’année fiscale 2019 la somme record de 945 millions de dollars.

La plupart des États américains se sont par ailleurs, via leurs procureurs, montrés très agressifs dans les poursuites contre l’industrie pharmaceutique.

Au Canada, la circulation du fentanyl a diminué en 2019 à Montreal, par exemple. Ces bons chiffres sont attribués à une lutte plus active contre le trafic et une meilleure coordination des services de prévention.

Mêmes risques en Europe ? Et en Belgique ?

La situation en Europe "est très différente", résume le directeur scientifique de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT), Paul Griffiths à l’AFP.

Pour expliquer un phénomène beaucoup plus contenu au niveau européen, Paul Griffths avance plusieurs facteurs protecteurs : prescriptions d’anti-douleurs mieux encadrées, usage d’héroïne moins fréquent chez les jeunes et accès plus facile aux traitements de substitution à l’héroïne, moins puissants et moins risqués que le fentanyl.

Mais le Vieux continent n’est pas pour autant épargné. Plus de 8200 morts liés aux drogues ont été enregistrés dans l’Union européenne en 2017, dont "environ 70%" sont liées aux opiacés, selon M. Griffiths. Le Royaume-Uni et la Suède ont connu des pics ponctuels d’overdoses mortelles liés au fentanyl en 2017.

Les saisies de fentanyl et ses dérivés sont aussi en forte croissance : une quinzaine de kilos ont été saisis en 2017, contre un seul l’année précédente, selon M. Griffiths.

Pas (encore ?) de crise en Belgique

En Belgique, le fentanyl sous sa forme illégale a fait son apparition assez récemment. La drogue synthétique n’est pas encore très populaire mais suscite des inquiétudes dans le milieu de la prévention des assuétudes. Si en 2015 la Belgique a recensé un seul mort suite à la consommation de fentanyl, ils étaient six en 2017.

Bruno Valkeneers, chargé de communication pour l’asbl Transit qui accueille des consommateurs de drogues à Bruxelles explique que le fentanyl n’a pas encore émergé sur le marché belge : "Par rapport à notre public, ce n’est pas quelque chose qui apparaît encore. Jusqu’ici nous n’avons qu’un seul témoignage donc ce n’est pas quelque chose d’hyper présent. Nous ne sommes pas dans un scénario de crise des opioïdes".

Plusieurs facteurs expliquent que le phénomène soit jusqu’ici contenu sur notre territoire : "La présence en Belgique de l’héroïne sous forme classique est assez facile à obtenir. La qualité est correcte tout comme les prix. Tout ça est lié à la présence du port d’Anvers, porte d’entrée de nombreuses drogues, et donc les drogues circulent plus facilement et à des prix meilleur marché", indique l’observateur de la plateforme Transit. De plus, tout comme dans le reste de l’Europe, les médecins sont assez bien formés et ne sont pas dans de la surprescription, ce qui évite donc le détournement des produits. "Les médecins spécialisés savent qu’il faut les prescrire avec prudence en raison de la création de dépendance", ajoute Bruno Valkeneers.

On est en alerte

Mais pas question de baisser la garde pour cet acteur de terrain : "On est en alerte. On peut se retrouver avec des gens qui deviennent toxicomanes suite à la prescription de médicaments contenant du fentanyl."

La Belgique pourrait être confrontée davantage au fentanyl dans les années à venir en fonction de l’évolution du marché, "des intentions commerciales, ou en fonction des contrôles qui pourraient se renforcer. Le trafic s’adapte. Ça dépend de nombreux facteurs. Le fentanyl pourrait être utilisé pour couper les drogues. Si le dealer dit c’est de l’héroïne, de la bonne, il (le consommateur) risque de s’injecter la même quantité qu’habituellement et il va risquer une overdose".

Une drogue facilement accessible sur le Dark Web

Le risque du fentanyl est aussi lié à la façon dont les consommateurs se le procure. Si les saisies ont explosé : 985 kilos de fentanyl et analogues illégaux ont été interceptés en 2018 par le service des douanes américaines, contre moins d’un kilo en 2013, la majorité du fentanyl découvert (qu’il s’agisse de fentanyl classique ou d'"analogues", des produits similaires mais à la formule chimique légèrement différente) a été acheté par des consommateurs ou des trafiquants via le "dark web".

Des achats effectués via des revendeurs à Hong Kong ou en Chine continentale, moyennant paiement par cryptomonnaie, PayPal ou carte de crédit, selon plusieurs responsables.

C’est très facile. C’est peut-être une dizaine de clics

Pour vérifier la facilité à se procurer du fentanyl, nos collègues de radio Canada ont tenté de se procurer la substance en ligne. Et il n’a fallu que quelques minutes et quelques clics à l’expert en informatique Jean-Philippe Décarie-Mathieu de Crypto. Québec pour accéder au "darknet" et trouver des sites où l’on trouve notamment des vendeurs d’opioïdes de partout dans le monde qui expédient au Canada.

"C’est très facile. C’est peut-être une dizaine de clics", explique Jean-Philippe Décarie-Mathieu. "C’est le même principe que sur eBay. Si vous êtes capable d’aller sur Amazon, vous êtes capable d’acheter quelque chose sur ce genre de sites."

Les acheteurs, en quête d’un produit toujours plus pur et euphorisant, peuvent recevoir la marchandise "sans sortir de chez eux. Ils peuvent commander le fentanyl directement en Chine et le faire acheminer jusqu’à leur porte", explique à l’AFP Ray Donovan, responsable pour la région new-yorkaise de la DEA, l’agence américaine de lutte contre la drogue.

Le fentanyl est le produit parfait

Contrairement aux saisies de cocaïne ou d’héroïne, qui se mesurent souvent en kilos, "les quantités de fentanyl arrivant par la poste sont petites, des achats par internet d’une qualité très pure", qui seront 'coupées' avant d’être vendues dans la rue", raconte Robert Redes, chef de division aux douanes américaines. Pour Bridget Brennan, procureure en charge des dossiers de trafic de drogue à New York, qui en 20 ans a vu se succéder les ravages de la cocaïne, du crack, de l’héroïne, et maintenant de cet opiacé, "le fentanyl est le produit parfait".

Une drogue facile à produire et donc rentable

"Parfait" parce qu’il se procure facilement mais pas seulement… Il est aussi facile à produire.

Pour fabriquer de l’héroïne à partir du pavot et transformer la pâte en drogue, il faut quatre mois. Fabriquer un kilo de fentanyl en laboratoire est bien plus rapide et coûte environ dix fois moins cher que fabriquer de l’héroïne : entre 5000 et 10.000 dollars seulement, dit-elle.

Le fentanyl est tellement puissant qu’avec un seul kilo, on peut fabriquer un demi-million de pilules. Selon la DEA, un kilo de fentanyl illégal peut générer au moins 1,5 million de dollars de revenus aux États-Unis.

Le carfentanyl pour endormir les éléphants

Enfin, il y a pire que le fentanyl : le carfentanyl. Cette autre drogue de synthèse dérivée du fentanyl est encore 100 fois plus puissante et est utilisée pour endormir les grands animaux comme les éléphants, rhinocéros, bisons, morses, ours blancs, etc.

Cette drogue faisait aussi partie du cocktail "incapacitant" Kolokol-1 utilisé par les forces spéciales russes lors de l’assaut devant mettre fin à la prise d’otages du théâtre de Moscou le 26 octobre 2002. Le carfentanil a tué l’essentiel des quelque 130 otages qui ont péri lors de l’opération.

 

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