Féminin, masculin…  : notre cerveau a-t-il un sexe ?

C’est un sujet scientifique très controversé. Le cerveau des femmes et des hommes est-il différent ? Depuis le 19e siècle, notre cerveau est un objet d’attention soutenue pour les biologistes et les neuroscientifiques. Longtemps menées par des hommes, ces recherches ont souvent servi à justifier une position d’infériorité de la femme dans la société, et un maintien des hommes aux places dirigeantes.

Les sciences humaines et les sciences cognitives donnent aujourd’hui une approche combinée et très nuancée, entre éléments biologiques, chromosomiques, hormonaux et plasticité cérébrale, à savoir la capacité de notre cerveau à s'adapter aux comportements attendus par la société à l'égard des hommes et des femmes, en fonction des stéréotypes. Par ailleurs, comme nous le verrons, le genre n’étant pas binaire, la fluidité étant désormais reconnue, une vision biologique purement sexuée de nos cerveaux, semble aujourd'hui dépassée.

Au 19e siècle, la taille compte

Cela a assez mal commencé : au 19e siècle, le médecin et anthropologue Gustave Le Bon mesure la taille des cerveaux masculins et féminins. Selon lui, celui des hommes est généralement plus gros que celui des femmes. De là, à en déduire que les cerveaux plus gros rendaient les hommes plus intelligents, il n’y eut qu’un pas. Les Britanniques Alexander Bains et George Romanes avancent cette théorie, réfutée par le philosophe anglais Stuart Mills : si c’était vrai, la baleine et l’éléphant ne seraient-ils pas bien plus intelligents que les êtres humains ? Sans entrer dans le débat spéciste / anti-spéciste, on s'accordera pour dire qu'aujourd'hui, il y a consensus pour dire que le QI n'est pas lié à la taille du cerveau. 

Par la suite, la recherche zoome sur les lobes : la phrénologie, pseudoscience, avance que le lobe frontal masculin serait plus grand que celui des femmes. À nouveau, la conclusion biaisée est une intelligence supérieure prêtée aux hommes.

Hypothalamus et corps calleux

Au fil des siècles, les scientifiques entrent dans les détails : l’hypothalamus, la partie du cerveau qui est impliquée dans le comportement sexuel et les émotions, mais aussi dans la faim, la soif, le sommeil et la température du corps, fait l’objet de mesures. Est-il en moyenne plus grand chez les femmes ? Le débat scientifique fait rage. Par ailleurs, les recherches se consacrent aussi au corps calleux, cette structure du cerveau qui relie les deux hémisphères et assure le transfert des émotions.

La sociologue Cécile Guillaume, dans "Le cerveau a-t-il un sexe ?", relate que la controverse sur la taille du corps calleux s’est soldée par un non-lieu : "Une méta analyse qui a repris les données de quarante-neuf recherches utilisant des méthodes de mesure variées et qui confirme l’absence de différences significatives entre les genres lorsque la taille du corps calleux est rapportée à la taille du cerveau".

Le temps des résonances magnétiques

Avec les progrès de l’imagerie médicale, les scientifiques se sont attachés à examiner les IRM de nos cerveaux, et à les comparer par sexe. L’une de ces publications a examiné les images de plus de 1400 cerveaux. L’équipe de Daphna Joël, de l’École des sciences psychologiques de l’université de Tel-Aviv, et ses collègues, constate qu’en mesurant dix régions du cerveau présentant le plus de différences en moyenne entre les sexes, seuls 3 à 6% d'entre eux peuvent être corrélés à un sexe ou l’autre.

Les auteurs ont conclu qu'"il y avait un chevauchement important des distributions des femmes et des hommes (...) et que ce chevauchement étendu mine toute tentative de distinction entre une forme masculine et une forme féminine pour des caractéristiques cérébrales spécifiques."

Et les chromosomes ? Et les hormones ?

La question de recherche ne s’est pas arrêtée là. Les différences biologiques sexuées entre hommes et femmes sont indéniables, même s’il existe d’autres combinaisons chromosomiques, que xx et xy. La place des personnes intersexes et la fluidité de genre rendent caduque cette vision binaire. Il 'enmpêche que la question "nos hormones et nos chromosomes ont-ils un impact sur le fonctionnement de notre cerveau" colle aux semelles de la science. Le débat ne s’est pas éteint au fil du temps. Popularisée par l’ouvrage à succès essentialiste de John Gray, paru en 1982, l’idée que "Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus" persiste dans l’imagerie sociale et parfois, dans la recherche scientifique.

Certains chercheurs ont développé une théorie de l’imprégnation hormonale du cerveau. Le neuro-endocrinologue liégeois Jacques Balthazart, dans son livre "Quand le cerveau devient masculin", soutient que "le cerveau humain n’est pas une page blanche à la naissance. Le cerveau masculin est prédisposé à certaines tâches et aptitudes, et son alter ego féminin, à d’autres. Ces prédispositions seront bien entendu amplifiées par les expériences que le petit garçon et la petite fille vivront pendant toute leur vie et, en particulier, pendant la petite enfance, mais nier l’existence de ces prédispositions ne semble plus tenable vu les connaissances dont nous disposons aujourd’hui".

A ce positionnement, d’autres recherches répondent que cette cause hormonale est surévaluée. Rebecca M. Jordan-Young, professeure et chercheure en sociologie des sciences médicales au Barnard College de l’Université Columbia de New York, dans "Hormones, sexe et cerveau", avance que le cerveau se développe et se modifie tout au long de la vie, et que même des expériences faites sur les animaux montrent que l’exposition précoce aux hormones pourrait être inversée par des interventions sur l’environnement. 

Deux regards actuels

Au-delà de toute cette production scientifique et de cette littérature, nous avons sondé deux experts : l’un est un spécialiste mondial du cerveau, Steven Laureys, neurologue au CHU de Liège, professeur à l’Uliège et chercheur FNRS, l’autre est Christophe Rodo, neuroscientifique et vulgarisateur français, et produit le podcast "La tête dans le cerveau".

Christophe Rodo veut dépasser les "neuro-mythes". "C’est très complexe", dit-il. Il y aurait ainsi deux types de mythes, deux caricatures : l’une qui consisterait à dire qu’il n’y a aucune différence biologique entre les cerveaux, que tout proviendrait de la plasticité, et l’autre, qui consisterait à dire que les circuits sont construits différemment dès la naissance : "De manière globale, en moyenne, selon les tâches, on observe qu’il est possible d’identifier des différences anatomiques et des différences au niveau du fonctionnement de certaines tâches expérimentales entre les hommes et les femmes. Un exemple, en moyenne le volume cérébral des hommes est plus grand que celui des femmes. […] La grande difficulté, c’est là où ça peut être instrumentalisé, une fois qu’on a montré ces différences, elles viennent d’où ? Quelle est l’origine de ces différences ? Toute notre vie, notre cerveau peut se recâbler, l’environnement autour de nous va avoir un impact sur le câblage du cerveau. C’est la plasticité cérébrale. Et donc, la question qu’il faut que l’on se pose, c’est "c’est différences sont-elles innées, ou est-ce que ces observations que l’on a ne sont que la résultante du fait que nous évoluons dans un environnement qui ne traite pas de la même façon les hommes et les femmes, et ce traitement différent va laisser des marques sur le cerveau des hommes et des femmes".

Et la réponse ? "Un certain nombre de chercheuses et chercheurs sous-tendent l’idée que ce n’est que la résultante de l’impact environnemental". Pour Christophe Rodo, il semble que cela plus complexe en réalité.

Last, but not least, le Dr Laureys intègre harmonieusement les sciences humaines à ses connaissances de la littérature sur le cerveau : "Il y a le défi scientifique de comprendre, mais je pense que l’histoire nous a appris qu’il y a eu au niveau de l’interprétation, d’énormes biais. Il y a tellement d’énormes âneries qui ont été racontées ; Une étude ne donne pas la vérité absolue. Pour le moment, une littérature qui est pleine d’ambiguïtés et de controverses. Pour moi, il y a un défi beaucoup plus grand au niveau de l’éducation, de l’organisation professionnelle, donc vraiment travailler vers un gender neutrality."

Qui plus est, ce "gender gap", il le constate au quotidien : "ll y a beaucoup plus de femmes qui commencent des études de médecine, et puis autour de moi, il y a très peu de profs, finalement, et au rectorat. Et puis si elles, sont là, elles sont moins payées. Et ça, pour moi, ce n’est pas la biologie. C’est écouter toutes les autres disciplines : l’expertise du sociologue, du psychologue,… Donc, c’est un domaine controversé qui nécessite vraiment une collaboration et pas une vue limitée du biologiste".

Les sciences humaines et les études de genre, réconciliées avec la biologie ? Steven Laureys n’est pas de ceux pour qui il y aurait eu conflit. Ce n’est cependant pas universel.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK