Féminicides, un fléau: en 2018, une femme est morte tous les 10 jours en Belgique

Lucie Brandt et sa fille Valérie Leisten tuées par l'ancien compagnon de Valérie
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Lucie Brandt et sa fille Valérie Leisten tuées par l'ancien compagnon de Valérie - © RTBF

"Elle savait qu’elle allait mourir. Ma fille ne l’a pas dit une fois, ni 10 fois, mais 20 fois au moins. La police était au courant", clame José Leisten, un père et un mari détruit.

Elle s’appelait Valérie Leisten, 44 ans. Elle habitait à Moresnet-Chapelle, en Communauté germanophone. Elle a été tuée au couteau par son ancien compagnon. Sa mère, Lucie, 64 ans, a été massacrée en même temps. C’était en août 2018.

Elle s’appelait Emine Yagmur, 33 ans. Elle habitait Herstal. Elle a été massacrée, également au couteau, par son ancien compagnon. De même que sa mère, Fatma, 55 ans. C’était en mars 2018.

"C’est un véritable massacre… Elle n’a pas reçu une balle, mais plusieurs coups de couteau", s’indigne Nermin Cetin, une amie d’Emine.

Valérie, Lucie, Eminé, Fatma font partie des 37 féminicides recensés l’an dernier en Belgique. Soit deux fois plus qu’en France, proportionnellement au nombre d’habitants. C’est aussi une femme tous les dix jours qui meurt, tuée par son compagnon, mari ou ancien compagnon.

Ces deux histoires se ressemblent. Dans le "Devoir d’enquête" du 25 septembre 2019 - 20h20, nous avons voulu savoir pourquoi la Belgique est à la traîne en matière de lutte contre les violences entre les couples.

La police et la justice ont-elles les outils nécessaires pour enrayer le phénomène ?

Comment expliquer que l’Espagne a réussi à faire baisser son taux de féminicides de 40% en 15 ans ?

Qu’est-ce que le féminicide?

C’est un terme assez nouveau, apparu dans le Petit Robert en 2015. Il s’agit d’un meurtre d’une femme ou d’une fille dans une société machiste. Précisons que si une femme meurt lors d’un attentat, par exemple, ce n’est pas un féminicide. Mais lorsqu’une femme se fait tuer par un homme et qu’il y a, là derrière, une relation de domination homme/femme, alors là oui, c’est un féminicide. En Belgique, il n’est pas inscrit dans le Code pénal. Il n’est donc pas reconnu juridiquement.

Les médias ont clairement un rôle à jouer en arrêtant de banaliser ces faits.

Cette année, elles sont déjà 18 à avoir perdu la vie sous les coups de leur compagnon ou ancien compagnon. Elles s’appelaient Lutgarde, Ellen, Leila, Sally, Mia, Isabelle, Barbara, Julie, Eliane, Céline, Dominique, Sabrina, Nancy, Jessica, Fatima, Valentine, Elodie, Daniëlle.

L’an dernier, on en recensait 37. En 2017 : 40. Ce qui porte le nombre de féminicides à près de 100 en deux ans et demi.

Le compteur s’affole. Et encore, ces chiffres sont a minima, car ils sont issus du blog "Stop féminicide", basé sur les articles de presse. Les statistiques officielles n’existent pas. Pourtant, c’est une obligation décrite dans la Convention d’Istanbul (traité international) que la Belgique a ratifiée en 2016.

Lien : http://stopfeminicide.blogspot.com/

Elles avaient pourtant déposé de nombreuses plaintes

"On ne peut rien faire pour vous", "Revenez quand vous avez un certificat médical", "Vous l’avez voulu", "Encore vous Madame", "Rentrez chez vous", "Vous vous battez contre un mur, Madame", "Ne restez pas ici, Madame", "Essayez de fuir". Ces phrases, ce sont des phrases que les femmes qui se rendent à la police ont déjà entendues. Les policiers ne s’y retrouvent pas toujours. A l’évidence, ils ne sont pas toujours suffisamment formés pour comprendre le processus de violence conjugale. Ils ne savent pas toujours quoi faire et que dire. Les formations font partie du cursus pour devenir policier. Mais y en a-t-il assez ?

La plupart des femmes qui déposent plainte l’ont fait à de nombreuses reprises… Et rien… Car, une fois transmises au Parquet, elles sont en majorité classées sans suite. En effet, environ 40.000 plaintes par an arrivent dans les Parquets du pays. Près de 3 plaintes sur 4 sont classées sans suite, faute de preuve suffisante. On a entendu dire "faute de moyens et de personnel".

Dans notre "Devoir d’enquête", nous avons rencontré une femme qui a frôlé la mort. Elle s’appelle Clémentine. Une semaine avant le drame, elle avait déposé plainte à la police. "Les violences ont commencé juste après le mariage. Je suis restée 7 ans avec lui. Je n’osais pas en parler. J’étais gênée, j’avais perdu confiance en moi. Quand enfin j’ai fini par le quitter, il a continué les menaces et les harcèlements. Je vais à la police qui me dit qu’elle ne peut rien faire."

Une semaine plus tard, à 6 heures du matin, c’est le drame.

 

Des refuges secrets existent : pas assez de lits

Il y en a 3 en Wallonie et 1 à Bruxelles. Pour aider les victimes de violences dans le couple, il faudrait au moins tripler, voire quadrupler la capacité. Ces femmes se mettent à l’abri, le temps de se reconstruire. Elles bénéficient aussi d’aides diverses.

Depuis 15 ans, la Belgique signe des circulaires ministérielles, des circulaires des Procureurs généraux, elle ratifie des traités internationaux… Les idées sont bonnes, mais les actes ne suivent pas du tout. La Belgique est un pays complexe, et les autorités politiques semblent prendre le problème des féminicides avec beaucoup de désinvolture.

L’Espagne: pionnière en matière de lutte contre les violences conjugales

L’Espagne a créé une centaine de tribunaux spécialisés uniquement pour traiter les violences dans le couple. S’il y a matière, un procès a lieu dans les 15 jours.

Elle a également mis en place un bracelet électronique avec un système GPS. L’homme porte le bracelet, la femme a une balise sur elle. Dès qu’il s’approche à moins de 500 mètres, la victime potentielle et la police sont prévenues. Cette dernière intervient immédiatement.

La presse est également sensibilisée et n’a pas peur d’en parler.

Grâce à ces mesures, l’Espagne a réussi à diminuer le nombre de féminicides de près de 40%. Clairement, la Belgique est à la traîne.

Il faut savoir qu’en Belgique, les violences du genre tuent plus que les attentats. En 2016, quand il y a eu les attentats à Bruxelles tuant 35 personnes, le gouvernement fédéral a débloqué 450 millions d’euros pour lutter contre le terrorisme et la radicalisation. L’an dernier, il y a eu 37 féminicides, en 2017 : 40. Malgré cela, il n’y a eu aucune déclaration comparable sur un engagement politique concernant les violences faites aux femmes.

Combien faudra-t-il encore de féminicides pour que les autorités politiques belges prennent ce fléau à bras-le-corps ?

Ligne téléphonique "Écoute violences conjugales" : 0800 30 030

A voir : Devoir d’enquête ce mercredi 25 septembre 2019 à 20h20 sur la Une

A lire aussi :

https://www.rtbf.be/info/societe/detail_pourquoi-parler-de-feminicide-plutot-que-de-drame-passionnel-ou-de-drame-conjugal?id=10002188

https://www.rtbf.be/info/societe/detail_feminicides-le-gouvernement-francais-lancera-en-septembre-une-grande-concertation?id=10265365

https://www.rtbf.be/info/societe/detail_la-belgique-a-t-elle-besoin-de-son-grenelle-des-violences-conjugales?id=10307238

Lutte contre les féminicides: rassemblement le 1er septembre au Trocadero, à Paris

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