Federico Santopinto, chercheur au GRIP: "Plus l'OTAN est en crise et plus la défense européenne doit se constituer"

C’est une grande dame respectable qui souffle ses 70 bougies cette année : l’OTAN, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Mais l’ambiance risque d’être tendue autour du gâteau ; l’alliance montre en effet des fractures.

Federico Santopinto, chercheur au GRIP, le Groupe de recherche et d’information pour la paix et la sécurité pose son regard sur l'institution : "Oui, effectivement, elle vit une tempête. On peut dire que c’est une vieille dame qui n’est peut-être pas en mort cérébrale, mais qui est mal en point. On va dire qu’elle n’a peut-être plus toute sa tête, parce qu’on ne comprend plus très bien sa raison d’être. L’OTAN est une alliance militaire, et il faut dire ce qui est, une alliance militaire se fait contre quelqu’un. Elle a existé contre l’Union soviétique et elle a un rôle contre la Russie pour contrecarrer l’expansionnisme de la Russie ou son attitude considérée par certains comme agressive, mais tout le monde ne perçoit pas la Russie comme la principale menace. Et lorsque l’OTAN sort de son cadre habituel, c’est-à-dire de cette confrontation avec la Russie, elle n’existe quasiment plus politiquement, parce que sur d’autres dossiers, comme le terrorisme ou comme la montée d’autres puissances comme la Chine ou le Moyen-Orient, il n’y a pas de consensus entre les pays de l’OTAN".

Il y a donc encore une alliance militaire contre la Russie, mais il n’y a plus d’alliance politique  ? "Tout à fait, il n’y a plus d’alliance politique, c’est-à-dire que l’alliance militaire existe et lorsqu’elle doit opérer pour contrecarrer la Russie, principalement à travers la dissuasion, elle est bien là cette alliance militaire. L’OTAN s’est récemment déployée à l’est, dans les pays baltes et en Pologne, mais dès qu’elle doit sortir de ce cadre, elle n’existe pas. Or, pour plusieurs pays de l’OTAN, la Russie n’est plus la principale menace. Il y a donc un problème existentiel pour l’OTAN" commente Federico Santopinto.

Moderniser ou resserrer ses rangs ?

Pour Federico Santopinto c'est assez clair, il faut : "En premier lieu, elle doit comprendre à quoi elle sert. Elle a donc besoin de faire une réflexion existentielle sur son sens. Les Européens doivent aussi comprendre quel est leur rôle au sein de l’OTAN, parce que les Européens doivent construire une défense européenne qui puisse constituer un pilier européen de l’OTAN, mais tous ne sont pas d’accord parce que Donald Trump est très ambigu sur ce sujet. Il prétend que les Européens financent plus leur défense, mais en même temps il ne souhaite pas voir les Européens acquérir ce qu’on appelle une autonomie stratégique, c’est-à-dire développer des capacités propres — Donald Trump voudrait qu’on achète américain fondamentalement. Il y a donc beaucoup de confusion et de cacophonie sur ce sujet".

L’OTAN est notamment une jouet des États-Unis? 

Federico Santopinto en est sûr : "C’est une alliance qui est sous contrôle des États-Unis, c’est-à-dire que les États-Unis constituent la principale puissance et quand on parle de l’OTAN, on pense aux États-Unis. Mais c’est vrai qu’il n’y a pas de cohésion au sein de l’OTAN. On le voit avec la Turquie qui fait un peu ce qu’elle veut, pas seulement en Syrie, mais aussi dans d’autres dossiers. Elle crée un véritable problème sécuritaire pour ses alliés. Est-ce qu’on peut être un allié et créer un problème sécuritaire à ses alliés ? C’est une question".

Récemment la Turquie qui a notamment posé problème à l’OTAN quand elle a lancé ses troupes contre les Kurdes dans le nord de la Syrie, alors que les pays membres de l’Alliance soutenaient justement plutôt les Kurdes. On parle alors d’alliés qui n’en sont plus ?

"Oui, à mon sens, on ne peut pas considérer la Turquie comme un allié. Elle a une attitude très agressive verbalement vis-à-vis de l’Europe en général, et même vis-à-vis des États-Unis, et elle a un comportement qui laisse vraiment perplexe, pas seulement en Syrie, mais il faut voir aussi ce qui se passe en mer de Chypre, où elle menace des pays de l’OTAN s’ils font des forages pour rechercher du gaz dans ces zones-là. Le président Erdogan a un vocabulaire très agressif et elle menace continuellement l’Europe avec le dossier des réfugiés. C’est donc vraiment une question : est-ce que la Turquie est un allié ? complète Federico Santopinto.

Qui profite aujourd’hui de ces dissensions ?

Pour Federico Santopinto c'est : "Aujourd’hui, la Russie, clairement, au Moyen-Orient, on l’a vu, et demain peut-être la Chine".

Qui profitent donc de ces dissensions au sein de l’OTAN. Est-ce que tout ne dépend pas non plus de la personnalité qui est à la tête du pays ? On parle ici d’Erdogan, mais il y a aussi Trump qui a un discours assez fort. Si d’autres personnes étaient au pouvoir, peut-être que l’OTAN fonctionnerait bien.

"Effectivement, les personnalités comptent et Trump constitue un problème. Il faut bien comprendre que la politique américaine est beaucoup plus complexe et va au-delà de la simple attitude de Donald Trump. Les Américains sont en train de faire ce qu’on appelle le pivot stratégique vers l’Asie, c’est-à-dire qu’ils sont en train d’orienter leur attention, et peut-être demain aussi leurs capacités militaires, plutôt vers l’Asie pour contrecarrer la Chine, et il y a donc une tendance à Washington à considérer de moins en moins l’Europe comme le principal théâtre de la géopolitique pour le futur. Ça va donc au-delà de Donald Trump" complète Federico Santopinto.

La Belgique le plus mauvais élèves de l’OTAN ?

Federico Santopinto s'explique : "Effectivement, la Belgique dépense relativement peu en matière de défense et il est donc fort probable que si Trump se plaint du fait que les alliés européens ne dépensent pas suffisamment, la Belgique puisse se sentir visée. Cependant, je pense aussi que l’Union européenne est en train de répondre à cette question des dépenses militaires à travers le développement d’une politique industrielle commune et que la réponse ne doit pas forcément passer par une augmentation des dépenses militaires au niveau national, mais à travers une européanisation de la défense".

L’Europe de la défense comme avenir de l’OTAN ?

"Oui, l’Europe de la défense doit encore se construire et elle est aussi assez mal en point, à vrai dire, mais il est vrai que, rationnellement, on pourrait considérer que plus l’Alliance est en crise et plus la défense européenne devrait se constituer. Il faut encore que certains leaders politiques européens le comprennent" conclu le chercheur au GRIP, le Groupe de recherche et d’information pour la paix et la sécurité.

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