Faut-il placer un enfant uniquement parce que sa famille est très pauvre?

Faut-il placer un enfant uniquement parce que sa famille est très pauvre?
3 images
Faut-il placer un enfant uniquement parce que sa famille est très pauvre? - © Pxhere

La question est délicate et fait débat depuis longtemps au sein du secteur de l'aide à la jeunesse : la pauvreté du ménage peut-elle conduire, à elle seule, à un placement de l'enfant dans une institution ou une famille d'accueil ? Dans la plupart des situations, nous disent les professionnels, si l'enfant n'est pas confronté à d'autres problèmes que la précarité, il existe suffisamment d'aides et de structures pour maintenir le jeune dans son milieu familial. 

Le placement d'un enfant, Florine l'a vécu. Maman à l'âge de 18 ans, elle s'est très vite retrouvée dans de graves difficultés financières : "On a quitté mon petit studio pour prendre un logement deux personnes qui était beaucoup plus cher. Au 6e mois de ma grossesse, le papa a eu un accident de moto. On s'est retrouvés avec un revenu en moyen. Ma fille est arrivée dans quelque chose d'un peu difficile. On avait du mal à joindre les deux bouts. On était jeunes."  

6 mois de "trou"

Florine se tourne donc vers le Service d'Aide à la Jeunesse, un service qu'elle connait bien puisqu'elle a elle-même vécu dans une institution pendant son adolescence. Au vu des difficultés du jeune couple, le bébé est placé en milieu d'accueil pendant 6 mois. Florine en garde un très mauvais souvenir : "Il y a un trou. La petite, entre ses 4 mois et ses 10 mois, elle a eu une vie différente. Comme peut-on avoir un bon relationnel pour construire une vie de famille sur 6 mois de trou ? C'est pas vraiment comme ça que j'aurais voulu écrire mon histoire avec elle.

Financièrement, c'était le bordel tout le temps 

Quelles sont les raisons qui ont mené au placement de sa fille ? Avec le recul, Florine pense que les services sociaux n'ont vu que "le dessus de l'iceberg, deux petits jeunes qui ont du mal à s'en sortir et qui sont tout le temps sous tension, avec un bébé au milieu. Ils se sont dits : "Tiens, est-ce que le bébé ne serait pas en danger ?" Mais le bas de l'iceberg, c'était tout le reste derrière : un seul revenu pour toi, un appartement trop cher avec des charges horribles, des difficultés d'accès aux services d'aide. Le problème, à la base, c'est qu'on ne savait pas vire. Financièrement, c'était le bordel tout le temps." 

20.000 enfants pris en charge, chaque jour, par le SAJ

D'après les statistiques du Service d'Aide à la Jeunesse (SAJ), 21.758 enfants étaient pris en charge dans le cadre d'un danger ou d'une difficulté, le 1er mai 2017. "Le chiffre-clé correspond à un jour donné car les moyennes ne sont pas pertinentes dans notre secteur", nous explique la porte-parole du SAJ. Parmi ces 21.758 jeunes, 6.393 (soit 29%) étaient hébergés en dehors de leur milieu de vie : 3.519 en famille d'accueil (55%) et 2.874 dans un service agréé de l'aide à la jeunesse (45%). 

"Nous savons que parmi les dossiers où l'enfant est placé en dehors de son milieu familial, le critère de pauvreté apparaît dans 10% des cas environ, précise Guy De Clercq, Conseiller de l'Aide à la Jeunesse, à Mons. On peut constater que derrière les situations de souffrance, de difficultés relationnelles, la problème de précarité est un critère qui va intervenir parmi d'autres."

Le placement doit être une mesure vraiment extrême

Mais ce spécialiste de l'aide à la jeunesse refuse de penser que la décision d'éloigner un enfant de son foyer serait guidée uniquement par la pauvreté familiale. "Ce serait pour moi contraire à tous les principes de droit de l'enfant et de droit des parents. Ce doit être une mesure vraiment extrême. On va toujours privilégier un travail dans la famille, les soutenir avec tout un réseau, avec des partenaires, le CPAS, les sociétés de logement... pour essayer de trouver des réponses à cette précarité."

83 AMO, les Services d'aide aux jeunes en milieu ouvert 

Parmi les organismes qui viennent en aide aux jeunes dans leur milieu de vie, il y a les 83 AMO (Services d'aide en milieu ouvert), en Fédération Wallonie-Bruxelles. Nous avons poussé la porte de l'une d'entre elles, "La Rencontre", installée à Mons depuis 1982. Cette association emploie 5 ETP (équivalents temps plein) et reçoit, chaque année, entre 100 et 150 nouvelles demandes d'intervention auprès d'enfants en difficulté. 

Trouver des solutions pour que l'enfant puisse rester dans sa famille 

"Nous travaillons beaucoup en réseau, explique Yves Ferdin, le directeur de "La Rencontre". J'ai, par exemple, un jeune que nous avons beaucoup suivi, à Colfontaine. Les parents sont dans une situation assez difficile. Ils n'ont pas suffisamment de rentrées financières. Et en plus, ils vivent dans une maison où le propriétaire ne fait pas les travaux nécessaires. Mais avec l'école, avec un certain nombre de partenaires, nous avons pu trouver des solutions pour que l'enfant puisse rester dans sa famille."  

La précarité matérielle peut aggraver un certain nombre de conditions, par exemple, le logement ou l'accès à l'école

Yves Ferdin ne pense pas que le seul critère de pauvreté suffirait à placer un enfant dans un lieu d'accueil. "La précarité matérielle peut aggraver un certain nombre de conditions, par exemple, les conditions de logement ou l'accès à l'école. J'ai un autre cas en tête, celui d'une maman qui s'est retrouvée à la rue, avec deux enfants. Elle logeait dans une voiture. Finalement, les enfants ont été placés, le temps qu'elle retrouve une maison. Donc, on peut imaginer que les enfants soient placés en raison d'une situation extrêmement précaire. Mais c'est un placement tout à fait temporaire. La maman a retrouvé ses droits aux CPAS et elle a pu récupérer ses enfants.

Les parents se battent pour garder leurs enfants 

Selon le directeur de "La Rencontre", beaucoup de parents précarisés se battent pour éviter le placement de leurs enfants : "Parfois, les parents ne mangent pas eux-mêmes pour que les enfants puissent manger. Je connais une famille où le peu d'argent qu'ils ont, ça sert à payer les repas chauds à l'école. Ils veulent montrer que leurs enfants ne sont pas moindres que les autres."  

En conclusion, la pauvreté ne semble pas pouvoir être le seul critère pour placer un enfant en dehors de sa famille. Et certains vont jusqu'à dire que ce critère ne DOIT pas être déterminant.

Un enfant confronté à la pauvreté, c'est indécent dans notre société

"Un enfant confronté aux conditions matérielles d'appauvrissement, c'est indécent dans une société comme la nôtre, estime Christine Mahy, Secrétaire générale du Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté. Mais ça ne dit pas que sa famille est indécente. Et ça ne veut pas dire que ce n'est pas là qu'il est le mieux. Je pense que, dans tout les cas, il est toujours le mieux dans sa famille, si on peut accompagner cette famille en la soutenant pour que cette réalité de pauvreté s'éloigne d'elle. Quand je dis "si", ce n'est pas un "si" conditionnel, la société DOIT faire ça, elle contrainte de s'organiser par rapport à ça."

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK