Faut-il en finir avec la galanterie?

Faut-il en finir avec la galanterie?
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Savez-vous que galer, à l’origine du mot, signifie se réjouir et que le mot galipette vient de la même racine ?

La galanterie a une longue histoire, qui ne se limite pas à tenir la porte, ni ne se confond avec l’adresse d’un compliment à une inconnue en rue. La galanterie et ses manifestations, ce sont des rapports sexués, politiques et historiques qui, à partir de l’urbanité, la séduction et les hiérarchies sociales, se sont réduits à des rapports sexistes de domination.

Le continent galant

La galanterie est à la mode : pas seulement sur les réseaux sociaux où régulièrement les discussions autour des rapports hommes/femmes interrogent souvent le statut sexiste de la galanterie. Pas seulement dans les réflexions et interrogations autour de l’éducation des garçons où l’on se demande s’il faut transmettre la galanterie ou pas et où l’injonction à la galanterie se superpose à une injonction à la virilité.

A la mode aussi dans les travaux universitaires et ce depuis des années. On nous y montre l’étude de la galanterie dans une société de conversation : on y explique que, depuis le XVIIème siècle, l’adjectif galant s’applique à une production littéraire et fictionnelle hétéroclite, romans, poésies, dialogues allégoriques « pompes funèbres », « almanachs », « gazettes », où les femmes jouent un rôle pour devenir des autrices, des intellectuelles (dont la fameuse Mademoiselle de Scudéry).

Parmi les nombreuses études menées sur la conversation comme objet patrimonial et culturel, la galanterie occupe aussi une bonne place tout comme dans les études sur la politesse et ses rituels: participer au monde galant, c’est montrer par sa manière de parler et de se tenir en société, qu’on a incorporé un certain nombre de normes, qu’on « en est » et qu’on peut aussi décider de qui l’est ou pas et donc exercer un pouvoir. Dans le monde galant, c’est l’homme qui déclenche la conversation, par décence, et la femme qui relaie (ou pas, elle peut se désister et les propos de l’homme doivent permettre cette sortie). Dans certaines lectures anthropologiques, la galanterie serait un juste milieu, développé à l'origine dans la civilisation française entre les deux extrêmes que représenteraient le machisme méditerranéen, qui se caractérise par une hyper-érotisation de l'espace public (la drague), et l'apparente indifférence nordique, qui se caractérise par l'absence totale d'érotisation de l'espace public et le refoulement puritain de l'érotisme dans la pornographie.

La galanterie c’est aussi des rapports de pouvoir : c’est l’intention de plaire qui prime et pour plaire à l’autre, on fait… son propre éloge et on complimente. Mais c’est aussi une nécessité : « la société dans laquelle se situent les conversations n'est pas une société démocratique, mais une hiérarchie sociale liée à l'exercice d'un pouvoir absolu. La dépendance par rapport au bon vouloir de quelqu'un placé irrémédiablement au- dessus de soi décide de la pratique linguistique. La galanterie est la manifestation de ce souci de complaisance au niveau des salons ».

La galanterie c’est aussi du jeu, on ne veut point convaincre, on veut badiner, ironiser, euphémiser, faire des allusions, produire de la gaité dans un contexte de connivence. Certains y voient un efféminement généralisé »!

Et en ce printemps 2019, le sociologue et historien de la littérature Alain Viala, spécialiste de la question (il a publié L’esthétique galante en 1990 et  La France galante en 2008), participe à un collectif « Cours petite fille » les impacts de l’après #metoo et vient de publier  La galanterie, une mythologie française.  La richesse de l’analyse et des corpus envisagés met en avant notamment la robe Carte du tendre  (le Carte du tendre est une carte géographique imaginaire d’un pays nommé Tendre et inspirée par le roman Clélie de Mademoiselle de Scudery au XVIIème siècle) de Michelle Obama, créée par Gucci en 2016 qui témoigne d’un engouement large pour une époque où la galanterie était un véritable système social fondé sur la civilité, la courtoisie, l’honnêteté et la politesse, une société où le ludique et la séduction s’incarnent dans une parole mondaine qui touche les moeurs et les lettres, une société où les femmes, dans le cadre qui était possible, prenaient un rôle de créatrice. Bref voilà sous un terme commun, une histoire abondante, entre surenchère ludique, jeu social et entreprise de séduction.

Alors on n’en finit pas évidemment avec une histoire culturelle riche… ». Parce qu’à l’origine, c’était quand même un peu l’idée : aider les femmes à se faire une place digne de ce nom dans la société’.

Il n’y a pas pire ennui pour une femme que de se trouver face à cet homme insipide et morne qui a si bien appris sa leçon de féminisme et demande respectueusement l’autorisation pour tenter quelque trace de séduction

 

Que reste-t-il de nos galants ?

Nos sociétés ont changé, les rapports de domination sont constamment remis en question mais la galanterie a survécu, en perdant ses significations originales.

Le vocabulaire reflète tout d’abord le glissement de sens parallèlement à l’évolution des moeurs. Comme le remarque Viala dans un entretien donné à l’Humanité, « C’est ainsi qu’un « galant homme » est un homme parfaitement poli et un « homme galant » un parfait polisson. Au féminin, pire encore, une galante femme est une personne distinguée et cultivée, mais une « femme galante » est une séductrice et même, après la Révolution, carrément une putain ».

Ensuite seules sont restées des pratiques de politesse genrée, fort éloignées de l’outil émancipateur du XVIIème siècle. Les représentations y perpétuent des idées fausses comme lorsque la journaliste Natasha Polony affirme : « il n’y a pas pire ennui pour une femme que de se trouver face à cet homme insipide et morne qui a si bien appris sa leçon de féminisme et demande respectueusement l’autorisation pour tenter quelque trace de séduction » :

La galanterie historique c’était précisément cela :  demander la permission et savoir que le non était permis et devait même être prévu dans le petit théâtre de la séduction sociale.

La séduction est-elle compatible avec l’émancipation ?

Si vous tapez féminisme et galanterie dans vos moteurs de recherche, vous trouverez sans doute comme moi des polémiques opposant les rapports amoureux, sexués, de plaisirs opposés aux discours féministes, celles-ci étant présentées comme des ennemies du sexe et du badinage. Le travail de Claude Habib cité plus haut implique aussi dans ses conclusions une sorte de peur d’un féminisme radical qui s’opposerait à cette invention souriante qu’est la galanterie qui libérerait les femmes dans l’espace public. C’est oublier que si la galanterie a pu représenter une émancipation par rapport à la disponibilité naturalisée des femmes, elle ne donnait pas pour autant la voix aux femmes du peuple, colonisées, aux rapports non hétérosexuels, à ceux et celles qui ne fréquentaient pas les cours et les salons. La galanterie a aussi oscillé entre la politesse empressée et la flatterie, condamnée par le XVIIème siècle et la drague lourde, sorte de concept inventé sur le tas pour justifier les propos inconvenants, insultants, les gestes déplacés et les mains au cul.

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Vers la politesse partagée ?

Le net a renouvelé en quelque sorte le badinage mondain en obligeant un passage par l’écrit pour les rapports de séduction mais les normes n’y sont plus : si sans doute certain.e.s s’adonnent au plaisir de l’échange des mots à la façon des conversations galantes des siècles passés, les interactions ont pris d’autres formes, plus immédiates, directement sexuées, sexuelles. Si on y retrouve, déplacés, les commerces marchands- au sens symbolique mais pas que de la galanterie classique, on est aussi dans de nouveaux rapports directs d’où la rhétorique est absente. On se trouve dès lors dans un paradoxe créé par la société : la volonté de remplacer la galanterie par la politesse partagée, signe d’une évolution des mœurs caractérisée par l’égalité, versus la volonté de garder la galanterie, restreinte à des formes de politesse genrée, comme un rempart contre les violences faites aux femmes, signe d’un conservatisme des rapports de domination.  Mais l’on voit qu’il ne s’agit pas d’opposer la séduction à l’aliénation mais plutôt la sociabilité et la civilité à des attitudes datées.

Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’Université Libre de Bruxelles.

 

 

 

 

 

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