Faut-il délivrer nos enfants des princesses ?

Faut-il délivrer nos enfants des princesses ?
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Faut-il délivrer nos enfants des princesses ? - © PIYAL ADHIKARY - BELGAIMAGE

Trop fortes les princesses. Elles sont partout, elles s’invitent sans crier gare. Dès toutes petites, les filles – mais aussi les garçons – peuvent difficilement leur échapper : livres, dessins animés, jouets, figurines, accessoires… Disney surtout, mais pas que. Et quand les parents filtrent, elles prennent d’autres chemins : l’école, les grands-parents, les copines…

Comment expliquer une telle hégémonie ? Les princesses d’aujourd’hui valent-elles mieux que celles d’hier ? Et surtout, faut-il délivrer nos enfants des princesses ?

Princesse, un concentré de clichés

La princesse traditionnelle des contes de fées est gentille, jolie et fondamentalement passive. "C’est un personnage qui du point de vue qu’on peut se faire d’une société égalitaire est quelque peu problématique parce que c’est l’emblème de rôles de genres complémentaires", expose Olivier Klein, professeur en psychologie sociale (ULB). "Le rôle de la princesse dans ce genre de conte de fées est tout à fait opposé à celui du prince charmant qui va être le personnage actif alors que la princesse va être la personne passive qu’on va admirer, qu’on va regarder, qui va être contrôlée dans ses émotions. Elle va se faire désirer, elle va rarement briser des tabous, enfreindre des règles contrairement au prince qui peut utiliser de l’agressivité pour parvenir à ses fins". Et bien sûr sauver la princesse.

Ceci dit si la société d’aujourd’hui se veut égalitaire, elle ne l’est pas, et les enfants continuent à se voir assignés à des rôles qui résonnent avec les caricatures des contes de fées. "La connotation des comportements va être différente et la figure de la princesse correspond souvent à ce qu’on attend d’une petite fille. Par exemple on va plus sanctionner des expressions de colère quand elles viennent d’une petite fille que d’un petit garçon ('il sait ce qu’il veut, est indépendant') alors que pour une fille ça va être plus mal vu ('elle n’est pas obéissante')", poursuit Olivier Klein.

"L’éducation est genrée dès que les enfants sont nés", abonde Sarah Sepulchre, spécialiste des représentations médiatiques (UCL, Sophia). Et c’est toute la société qui participe à cette éducation genrée, aussi bien le cercle familial que l’école ou que les industries destinées aux enfants. "Les industries du jouet, de l’édition, des médias sont très traditionnelles. Les dessins animés font partie de cette culture informelle dans laquelle on baigne et dans laquelle on dit aux petites filles qu’elles doivent être des princesses. Ça veut dire qu’elles ne doivent pas trop crier, être bien élevées, plutôt calmes"

Et ces princesses d’un autre temps, on les retrouve jusque dans les jeux vidéo d’aujourd’hui, comme l’illustre avec force exemples cette petite vidéo :

Mérida, Anna, Elsa : la révolution ?

Et pourtant, même les personnages de princesses évoluent, à l’image d’une société qui aspire à plus d’égalité. Pour Sarah Sepulchre, le tournant, c’était Mérida, du dessin animé "Rebelle" (Disney). "Elle ne veut pas se marier, elle fait du tir à l’arc et s’en fiche d’être bien habillée. On peut voir dans la Reine des Neiges la suite de cette évolution avec des filles qui n’ont pas besoin des garçons : elles sont des filles d’action, s’en sortent toute seule, il y a une transmission intergénérationnelle entre femmes dans le deuxième opus…"

Mais il reste un modèle dominant, aussi bien chez les princesses pour enfants que dans les figures féminines pour adultes (sortes de prolongation des traits incarnés par les princesses) : un modèle "hétérosexuel, axé vers le mariage entendu comme un couple qui perdure, monogame, on voit que c’est encore le prescrit. Même après, dans les séries, c’est rare de voir une femme célibataire. Dans beaucoup de récits aujourd’hui, tout est articulé autour de la notion de sentiments : notre vie ne vaut la peine d’être vécue que si on est amoureux".

A ce niveau, la Reine des Neiges a aussi amené une rupture par rapport aux personnages traditionnels de princesses. "Pour Elsa, la question de l’amour ne se pose pas du tout, il n’y a pas de prétendant. Ce personnage est très novateur pour ça", explique Sarah Sepulchre. Ce qui a d’ailleurs amené tout un débat sur une potentielle homosexualité. Mais pour l’heure, Elsa est simplement une princesse aux prises avec d’autres préoccupations et aspirations. "On pourrait le voir de façon négative : à partir du moment où on a le pouvoir, on n’a plus l’amour, en tout cas c’est intéressant. Anna de son côté montre qu’on peut être amoureuse sans être nécessairement effacée. C’est l’intérêt de la multiplication des personnages : montrer qu’il y a plusieurs manières d’être une princesse, d’être amoureuse, etc."

Revoir le sujet JT du 20 novembre 2019 sur le phénomène Reine des neiges :

Cette diversification des rôles féminins on la trouve aussi par ailleurs, par exemple avec un personnage comme Dora l’exploratrice, ou Dino Dana. "Il y a une prise en compte que les filles peuvent être des aventurières, prendre leur vie en main, qu’elles aiment la science, les dinosaures. Il y a un peu moins de rose."

Une prise de conscience et une évolution mais pas encore une révolution, ne serait ce qu’en termes de représentation physique : "Même quand on a personnage intéressant, elles sont très filiformes", note la spécialiste. "Il y a une forte hégémonie de corps culpabilisants pour les femmes, ce n’est pas un détail : on nous a enlevé nos corsets mais on a un corset mental. On est dans des corps traditionnels, hollywoodiens, problématiques, et des princesses très blanches en général".

Princesses dans le miroir

Le manque de diversité reste réel malgré, là aussi, quelques évolutions, en particulier sur la couleur de la peau. Prenez Tiana, dans "La Princesse et la grenouille" (Disney encore) : c’est la seule princesse Disney à la peau noire. "Mais dans la majeure partie du film, elle est en grenouille et, en fait, ce n’est pas une vraie princesse : c’est une femme noire qui travaille pour créer son restaurant…", note Diariatou Kebe qui a fondé une association pour promouvoir la diversité dans l’édition jeunesse. De fait, Tiana est serveuse et ne devient princesse qu’à quelques minutes de la fin… en épousant son prince charmant, ben tiens.

Pour Diariatou Kebe, française et afro-féministe, c’est le personnage de Mulan qui sort du lot chez Disney. Mais les princesses ne l’ont jamais beaucoup intéressée. Quand elle était petite, grande lectrice, elle ne s’y est pas reconnue. Tout comme elle ne se reconnaissait pas physiquement dans les autres personnages non plus d’ailleurs. "On ne se voit pas dans les médias, on ne se voit pas dans les livres, c’est quelque chose qui manque et sans vraiment mettre un mot dessus, c’est quelque chose qui fait mal. Ça pose question sur qui on est vraiment dans cette société, où on va et qu’est-ce qu’on peut devenir", explique-t-elle. Et à la naissance de son fils, elle a dû constater que cela n’avait pas beaucoup évolué : "Quand il avait l’âge de 6 mois et que j’ai cherché des livres avec des bébés qui lui ressemblent, je n’en ai pas trouvé, donc ça m’a posé question. Je voulais des livres avec des enfants qui vivent des choses françaises, pas Kirikou." D’où la fondation de son association Diveka.

Pour Isabelle Roskam, professeure en psychologie du développement de l’enfant (UCL), cette question de se retrouver dans les représentations de fiction comme les princesses, c’est loin d’être un détail. "L’enfant se développe par modeling et imitation, il va s’accrocher à des modèles susceptibles de lui ressembler et qui vont lui montrer la voie à suivre, on a tous besoin de ça", expose-t-elle. "Plus on va proposer de la diversité, plus on va ouvrir la possibilité pour l’enfant d’avoir des modèles qui lui conviennent. Si je suis une petite fille et que j’ai des problèmes d’obésité, à un moment, je conscientise par comparaison sociale que je n’ai rien comme les princesses."

Ce qui peut créer de la souffrance, en particulier quand les enfants sont à l’école primaire, à l’âge où arrivent les comparaisons sociales… et les moqueries. "Il arrive un moment où si on a toujours eu comme modèle des choses inaccessibles et qu’on fait l’objet de moqueries de la part des autres enfants, ça fragilise toute la construction de l’estime de soi, qui construit l’identité et nous fait entrer dans l’adolescence avec plus ou moins de stabilité et d’aisance psychologique."

Une des clefs pour elle, c'est de débriefer : "Quand on sent qu’un enfant idéalise à mort, il faut ramener la princesse à quelque chose qui est dans le réel."

Le prince charmant tourné en ridicule

Si les princesses commencent à s’émanciper, à devenir les actrices de leurs aventures, il faut bien constater que les figures masculines en font souvent les frais. Le prince charmant se retrouve ridiculisé.

"Ce sont des récits avec des rapports entre personnages : la princesse ne va pas sans le prince charmant et donc c’est difficile de remettre en cause la figure de la princesse sans en même temps remettre en cause celle du prince charmant", analyse Olivier Klein. "Evidemment ça complique pour les petits garçons le type de rôles, d’images, de modèles auxquels ils peuvent s’identifier. C’est un problème général par rapport à la masculinité qui fait que la transformation des rôles de genre fait qu’il y a toute une catégorie d’hommes qui se posent la question de savoir c’est quoi être viril, être un homme aujourd’hui."

Exemple à nouveau dans la Reine des Neiges. "Hans est un personnage retors, manipulateur, menteur, Christophe se laisse mener complètement. Pour le moment, donner le beau rôle aux filles signifie donner un moins beau rôle au garçon", illustre Sarah Sepulcre. "Disney a investi à fond sur les princesses et les oubliés complets sont les petits garçons. La question de la masculinité n’est pas du tout interrogée sauf en creux et donc mal, c’est problématique".

"L’évolution de nos croyances sur nos rôles de genre a amené beaucoup plus de diversité dans les rôles féminins que dans les rôles masculins", estime aussi Isabelle Roskam. "Dans notre société actuelle, les transgressions de genres sont mieux tolérées chez les femmes. Comme femme, on a un éventail plus large de rôles sociaux qu’on peut embrasser. Si mes éducateurs me montrent de la diversité, j’ai l’embarras du choix. Les hommes ont moins d’ouverture vers toute une série de rôles sociaux. En fait on a de la chance d’être une femme."

Du coup, alors qu’avant les petites filles n’avaient d’autre choix que de s’identifier aux personnages de garçons pour échapper à Candy, désormais nombre de petits garçons jettent leur dévolu sur Elsa, un personnage intéressant au cœur du récit. Pendant un temps du moins.

Car il y a de fortes chances qu’ils finissent par intégrer que ce n’est pas "acceptable" socialement de se déguiser en princesse. "Ce qui va les amener à se rendre compte qu’ils ne peuvent pas transgresser c’est notamment les réactions verbales et non verbales quand ils portent un déguisement ‘de fille’", explique Isabelle Roskam. Là où une petite fille portera le plus souvent sans souci ou réprobation une cape de superhéros. Ce qui montre aussi que ce qui est ‘fille’ est toujours connoté péjorativement. Alors que les princesses auraient sans doute aussi des vertus pour les garçons d’aujourd’hui.

Conclusion : varions les plaisirs

Faut-il libérer les enfants des princesses ? Oui, dans le sens où c’est une figure qui doit prendre sa place parmi d’autres. "Il faut montrer une multitude de rôles féminins possibles", dit Olivier Klein. "Il y a une multitude de rôles de genre, d’orientations sexuelles, de rapports au monde – qui n’est pas uniquement passif mais aussi actif, donc bien sûr il faut se libérer des princesses et offrir d’autres modèles aux petites filles et aux petits garçons".

Multiplier les références, c’est la clef pour tous nos interlocuteurs. "Ma recommandation en termes de développement, c’est de permettre aux enfants d’être exposés à des modèles les plus variés possible, pour que l’enfant apprenne que dans une catégorie donnée, il y a une variété", expose ainsi Isabelle Roskam. "C‘est ça qui va amener la tolérance mais aussi, au niveau du développement cognitif, de la flexibilité."

Car les petits enfants organisent très tôt l’information qu’ils reçoivent en catégories, pour gérer la complexité du monde social. La catégorie masculin/féminin est l’une des plus saillantes. "C’est important pour faire de l’économie cognitive : si on devait traiter chaque info comme si elle était unique et particulière, ce ne serait pas possible", poursuit la spécialiste. "Une petite fille de 4 ans ne fait pas dans la dentelle mais quand on grandit, on comprend qu’il y a différents types de filles et de garçons, on est capable d’introduire de la complexité." Et donc de sortir des stéréotypes simplistes type princesse. A l’adulte d’accompagner l’enfant.

Mais impossible pour les parents de porter seuls cette évolution. Sarah Sepulchre souligne le rôle de Disney en particulier : "A grand pouvoir, grande responsabilité. Disney a réussi à avoir une place de numéro un, ce pouvoir-là donne une responsabilité sur les représentations qu’on donne à voir"… Une réflexion valable aussi pour le monde de l’édition jeunesse, entre autres.

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