Fatima, maman de djihadiste, et Sophie, maman de victime du 22 mars : "Nos larmes sont les mêmes"

Fatima descend du train. Elle vient d’Anvers, où elle est aide-soignante aux urgences d’un grand hôpital. Fatima, c’est une maman de trois enfants. Abdallah, Z. et K. L’aîné est mort en Syrie, dans une prison kurde, épuisé par ses blessures et un diabète mal soigné. Il avait 25 ans. Il était combattant pour l’organisation terroriste Etat islamique.

"Il est parti le jour de son anniversaire, il venait d’avoir 18 ans. C’était en 2013. Il m’a laissé une lettre en m’expliquant qu’il allait 'aider les Syriens'." Il était endoctriné. Très vite, il a été blessé, et comme il était inutilisable pour l’Etat islamique, ils lui ont demandé de menacer la Belgique. Pour ces menaces, Abdallah a été condamné à 10 ans de prison par l’Etat belge, et déchu de sa nationalité. "Abdallah était un enfant joyeux, serviableEt d’ailleurs là-bas, on le surnommait le djihadiste joyeux", détaille sa mère, sans se douter de l’effroi que ces deux termes accolés peuvent susciter.

Comme près de 650 autres jeunes Belges, Abdallah est parti sans crier gare, sans crier guerre. Il s’est glissé dans une faille géopolitique, laissant une famille effarée. Fatima ne l’excuse pas. "Il y a eu du lavage de cerveau, je n’ai rien vu venir, parfois il s’habillait en djellaba, c’est tout."

Là-bas, il a eu deux enfants. Huit fois on a annoncé sa mort à Fatima. La neuvième fois, c’était vrai, c’était il y a un mois. Epuisé par un diabète, faute d’insuline, Abdallah a succombé dans une prison kurde. Il a eu le temps de dire à sa mère et à la Belgique qu’il regrettait.

Retissons du lien

Fatima a rejoint un groupe en Belgique. "Retissons du lien" réunit des victimes du 22 mars et des parents de jeunes partis en Syrie, séduits par l’idéologie djihadiste. Dans ce groupe, elle a rencontré Sophie, la maman d’une rescapée des attentats de Maelbeek.

Sophie raconte (extrait d’un livre à paraître aux éditions "Les Cerisiers", ndlr) : "Je te rencontre dans les heures chaudes d’un après-midi d’été, Fatima. J’ai rejoint le projet initié par Isabelle Seret et Vincent de Gaulejac qui ont eu l’audace d’inviter à se rencontrer des proches de jeunes radicalisés et des personnes victimes ou proches de victimes des attentats. L’objectif étant de travailler sur 'ce qui nous rassemble, de chercher d’autres manières de faire société, au-delà des différences, des divergences et des traumatismes'".

Nous alignons des fragments d’humanité

"Nous créons un cercle où chacune et chacun peut avancer vers l’autre à pas feutrés. Au centre, le vide recueille nos souffles. Ce creux est un puits dans lequel on verse des mots, où s’entremêlent les noms des morts et des vivants. On parle aussi des absents, ceux qui vivent en nous, quand l’espoir d’un retour donne aux battements du cœur un rythme particulier."

"La parole peut être fragile, rude, rieuse, intime, douloureuse, indomptée ou pudique. Le puits se remplit de nos dires et rend l’écho de nos murmures. Le silence même vibre. Un espace s’ouvre où surgit humblement la vérité de chacune, de chacun. Ensemble, nous alignons des fragments d’humanité."

"Je raconte, mon 22 mars. Ma fille, Léonor, blessée dans le métro. Le coup de téléphone, le cri du cœur quand il se déchire, le souffle coupé, les heures à l’hôpital, les larmes pour les morts, pour les vivants, pour les mères des poseurs de bombes. Je dis la fêlure et l’inquiétude vivace. Le cœur qui se déplace et qui restera dans ce pas de côté. Je ne dis pas comment, depuis, l’inquiétude, le reflet de mes peurs, s’est installée et m’habite. Je ne dis pas comment je tente de juguler cette puissante ennemie en la forçant à rester tapie au pays des ombres."


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"Tu racontes le fils parti à l’âge de 18 ans – la lettre laissée, la stupeur, la dévastation. Tu dis comme le temps coulait à côté de toi et te mettait à distance de tes proches, si chers pourtant. Tu parles de la lame qui t’a traversée quand, à plusieurs reprises, on t’annonçait la mort de ton enfant."

Si j’ai pu empêcher un de ces jeunes de partir, alors j’ai réussi

Les mères se racontent, sans fard. La fille de Sophie a été soufflée par la bombe du terroriste de Maelbeek. Fatima se sent terriblement coupable. Le groupe la réconforte. "Tu fais tellement de choses Fatima pour que 'ça' n’arrive plus ! On t’aime !"

Depuis le départ de son fils, Fatima se rend inlassablement dans les écoles et les prisons pour faire de la prévention. Parler à ces jeunes dont les neurones sont imbibés d’idéologie radicale. "Quand ils voient une mère, une maman, ça les touche, ils se disent ça, c’est du live, et après ils viennent me réconforter. Si j’ai pu empêcher un de ces jeunes de partir, alors j’ai réussi."

Pour autant, Fatima n’est pas naïve. L’extrémisme, le radicalisme couvent toujours, malgré l’effondrement apparent de Daech.


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Elle pense à ses deux petits enfants, nés là-bas. Elle connaît leurs prénoms. Voudrait qu’ils reviennent. "Ils sont innocents."

Le 22 mars est une date douloureuse. "Il y a trois dates qui me dévastent, celle du départ de mon fils, celle de sa mort, et le 22 mars." Ce jour-là, c’est le chaos dans sa tête, dit-elle. "Je me sens vide et triste… Alors, je téléphone à Sophie, et elle me réconforte."

Quand on lui demande si elle sera présente lors des procès des attentats du 22 mars, au printemps 2022, elle répond fermement "Oui", aux côtés de Sophie, et des autres victimes.

Réécouter notre reportage dans l’émission Transversales du 6 mars dernier (à partir de la 29e minute) :

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