Examens dans le supérieur: les élèves malmenés par le décret Marcourt?

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temporary-20160107064418 - © LAURIE DIEFFEMBACQ - BELGA

"J’ai vu passer devant moi des élèves livides qui avaient parfois cinq examens sur la même semaine, déplore Anne-Marie Doyen, professeure de grec ancien à l’Université catholique de Louvain et à l’Université de Namur. Certains échecs ne trouvent pas leur origine dans le manque d’engagement de l’étudiant. Ils n’ont juste pas trouvé le temps". Ce constat, il est largement partagé tant par le corps professoral que parmi les élèves et les organisations étudiantes à travers la Fédération Wallonie-Bruxelles en ce début d’année. En pleine session de janvier, certains élèves se sentent complètement floués: "Je n’ai pas eu un seul examen lors de ma première semaine de session alors que j’en ai 3 pour ma deuxième. L’organisation laisse clairement à désirer, explique Alessandro Scelfo, étudiant en Master 1 en Sciences-politiques à l’ULB et secrétaire politique de l’Unécof, le syndicat des étudiants en Fédération Wallonie-Bruxelles. Mais je ne suis certainement pas le plus à plaindre. Dans une haute école bruxelloise dont je tairai le nom, je connais le cas d’un élève qui s’est retrouvé avec deux examens à passer le même jour… à la même heure, c’est aberrant".

Horaires d’examens mal fagotés, matières gigantesques concentrées en un seul quadrimestre, cotation revisitée qui ne laisse plus le droit à l’erreur: les doléances pleuvent en ce début 2016. Certes les sessions d’examens offrent traditionnellement leur flanc à la critique au sein des auditoires. Rien de plus normal finalement. N’est-il pas naturel voire instinctif de toujours reporter ses fautes sur les autres: d’un côté, les étudiants se plaignent de la mauvaise organisation de leurs écoles. Face aux critiques ces dernières renvoient la patate chaude vers le niveau politique: "Le nouveau décret Paysage (voté en 2013) exige de nous qu’on organise un enseignement individualisé alors que nous recevons qu’un financement pour un enseignement de masse, dénonce Marc Lits, prorecteur à l'enseignement à l'UCL.

Mais qu’est-ce qui cloche au fond ? Pourquoi tant de difficultés alors que le fameux décret de Jean-Claude Marcourt (PS) s’est déjà matérialisé il y a deux ans? Maladie de jeunesse? Problèmes de financement ou structurels? De quoi se plaignent-ils exactement?

Une cotation trop tranchée

Ce qui cloche (ou clochait)

La réussite à 10/20 au lieu de 12/20 : ce problème a été très largement débattu: comment les professeurs allaient-ils s’adapter ? N’y avait-t-il pas un risque de nivellement par le bas? Certains élèves s’en plaignent toujours. Certains professeurs y voient la perte d’une forme de nuance. Difficile désormais de juger une demi-réussite: c’est réussi ou c’est raté. Point.

Aujourd’hui pourtant, les violons semblent majoritairement s’accorder: "Il faut savoir tourner la page. C’est quand-même plus lisible qu’avant", reconnait Brieuc Wathelet, président de la Fédération des étudiants francophones (FEF). Alessandro Scelfo de l’Unécof abonde dans le même sens: "Nous nous sommes rapidement adaptés et puis, les élèves de première année, les plus nombreux, n’ont connu que cela finalement". D'ailleurs, les premières analyses rassurent: "Concernant les sessions où la nouvelle cotation était déjà en vigueur, nos premières études montrent que le taux de réussite reste sensiblement le même. Ni mieux, ni moins bien, explique Marc Lits, Tant les élèves que les professeurs semblent avoir bien digérés le nouveau paradigme".

La réponse politique :

"C’est bien la preuve que parfois, il faut juste un temps d’adaptation. Au-delà de certains problèmes marginaux d’interprétation des textes cet été, le changement est bien digéré. Certains conservatismes sont bien naturels mais nous devions nous aligner sur la cotation de nos voisins pour plus de cohérence. Notre système était illisible pour de nombreux collègues en Europe. Cela posait problème, notamment en terme de co-diplomation", se satisfait Gaël Lambinon, le porte-parole de Jean-Claude Marcourt.

Des matières et des cerveaux compressés

Ce qui cloche :

Dans l'ancien système, de très nombreuses matières s’étalaient sur une année académique entière. La refonte de l’enseignement impose désormais de limiter les cours sur un seul quadrimestre alors que l’examen vient évaluer les compétences acquises directement: "C’est certainement plus facile pour calculer les crédits (chaque cours représente généralement 5 crédits. Une année représente 60 crédits) mais c’est aux dépens de la cohérence. Certains cours, fondamentaux, pionniers même dans chaque année ne peuvent pas s’apprendre sur un seul quadrimestre. Ils sont trop denses, explique Brieuc Wathelet, de la FEF. Ils sont parfois saucissonnés artificiellement car les autorités n’ont pas laissé le temps aux hautes écoles et universités de procéder calmement et intelligemment". Le temps d’ingurgiter, de digérer et d’acquérir une matière devient alors trop court pour réussir l’examen. En cas d’échec à la fin du quadrimestre, c’est directement le passage par la case seconde session, là où une évaluation progressive était possible autrefois.

La réponse politique :

"Nous devions donner un maximum de liberté aux élèves dans l’élaboration de leur cursus. Les cours proposés par quadrimestre permettent aux élèvent de construire leurs trois années en adultes". La division des études en années figées causait aussi des injustices: "Aujourd’hui, rater un ou deux cours ne signifie pas l’échec total de l’élève qui ne double plus. Quelle perte de temps de ronger son frein pendant toute une année pour quelques crédits échoués".

Ce schéma permet également aux étudiants Erasmus de suivre des cours complets alors qu’au préalable, les professeurs procédaient à des petits arrangements pour donner une note cohérente.

Un horaire d’examens ingérable

Ce qui cloche :

De l’avis général, c’est LE gros point noir de cette session. Des horaires incohérents, des rafales d’évaluations qui font suite à une semaine de temps mort et un planning souvent communiqué bien trop tard: "De nombreux élèves n’ont reçu leur horaire d’examen que la dernière semaine de cours voire même pendant le blocus. Comment voulez-vous organiser votre programme d’étude dans ces conditions?, tempête Alessandro Scelfo. Il faudrait imposer aux écoles une date limite pour publier ces horaires".

Mais du côté académique, on se dit désemparé face à la quantité de travail. Le décloisonnement des études et le nouveau programme "à la carte" engendrent une surcharge considérable de travail: "Nous devons valider le programme de chaque élève au cas par cas. Rien que pour l’Université catholique de Louvain, cela représente 60 000 heures de travail supplémentaires. Dès octobre, les secrétariats sont sur les genoux", se défend Marc Lits.

Même chanson avec les horaires d’examens. Vu l'absence de tronc commun pour de très nombreux élèves, trouver des dates d’examens qui conviennent à tous relève du casse-tête: "Pour cette session, nous nous retrouvons face à des horaires individuels quasiment impossibles à agencer. Les professeurs doivent s’adapter, caser un oral par-ci, refaire un questionnaire écrit par-là. Je crains même que des examens soient reportés en juin pour certain alors qu’ils ont étudié pour janvier. Heureusement, à ce stade, ce n’est pas encore arrivé". Marc Lits prévient : "Pour suivre la cadence, nous devrions engager 20 personnes supplémentaires. Or, nous n’avons pas les moyens de le faire".

La réponse politique :

"C’est une période de transition. Nous avons travaillé sur ce texte pendant près de trois ans avec, je le rappelle quand-même, tous les acteurs de l’enseignement autour de la table. Les élèves, les universités, les hautes écoles ont tous été consultés, justifie Gaël Lambinon. Bien sûr qu’il y a des problèmes individuels à régler. Mais le décret prévoit ces situations. Il y a des procédures d’urgences qui peuvent être enclenchées. Chaque cas sera traité et tranché afin qu’aucun élève ne soit laissé sur le bord du chemin. Il ne faut pas transformer des cas particuliers en généralités". Le porte-parole tient également à rappeler que le refinancement tant espéré est dans les tuyaux: "Maintenant que le texte est entré en vigueur, il faut lui donner les moyens de ses ambitions. C’est d’ailleurs ce que le ministre Marcourt a promis en débloquant 100 millions d’euros pour 2016. Un sacré effort alors "que les temps budgétaires sont particulièrement compliqués".

Ce refinancement sur cinq ans annoncé lors de cette législature suffira-t-il à corriger les ratés liés à la mise en marche d’une véritable révolution de l’enseignement supérieur de la Fédération Wallonie-Bruxelles ? L’avenir le dira. En attendant, durant cette période de transition, certaines institutions ont réellement l’impression d’être les dindons de la farce. Et les élèves, d’en être la chair à canon.

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