Événements à Liège : "Beaucoup de jeunes se sont reconnus dans la rage et la colère"

Au départ un rassemblement pacifique pour comprendre. À l’arrivée, 250 policiers et 3 autopompes face à 300 "casseurs", comme les a qualifiés le bourgmestre de Liège, Willy Demeyer. Les événements de ce samedi à Liège n’ont pas fini de faire parler. Et ils en rappellent d’autres : les dégradations après la manifestation Black Lives Matter en juin dernier à Bruxelles, où une de nos équipes a d’ailleurs essayé de comprendre comment cela avait pu arriver, ou plus récemment, la manifestation en mémoire d’Ibrahima, ce jeune homme mort dans un commissariat peu après son arrestation, qui se solde par le tir de balles en caoutchouc par la police contre "les fauteurs de trouble". Que disent ces éléments du climat actuel ? La confiance est-elle rompue de part et d’autre ?

"Je pense qu’il n’y a pas grand monde pour applaudir ce qui s’est passé hier à Liège", entame Bernard De Vos, délégué général aux droits de l’enfant avant d’enchaîner : "C’est le fait de quelques dizaines d’émeutiers particulièrement survoltés qui ont commis des actes qui sont préjudiciables à une lutte que j’estime essentielle, celle contre les violences policières."

Il y a une lassitude à l’égard des violences policières

Car la manifestation à Liège partait de l’arrestation judiciaire d’une dame place Saint-Lambert lundi dernier, filmée, et dont les images ont fait le tour des réseaux sociaux. "Je pense que ce n’est pas représentatif des jeunes, qui entendent pourtant manifester une lassitude, même plus que ça, une colère à l’égard des violences policières, qui existent depuis bien avant la pandémie, mais qui ont pris une ampleur particulière durant la période extrêmement difficile que nous traversons", ajoute M. De Vos.

Sans reconnaître les violences policières et niant un quelconque "racisme structurel" dans l’institution, le Commissaire général de la Police fédérale, Marc De Mesmaeker, a pourtant déjà reconnu sur notre antenne un problème de confiance : "Une police qui n’a pas la confiance de la population n’est pas une vraie police. Il y a des endroits, notamment dans les grandes villes, où la tension monte et où il y a un problème de confiance. Chaque acte de racisme est un acte de trop et est intolérable. Cela doit être vite traité, et avec sérieux. Je ne crois pas que ce soit vraiment un problème structurel à la police. Mais il y a eu des dérapages", a aussi reconnu M. De Mesmaeker, "et il faut que les autorités et les responsables des services de police agissent, que ce soit par des mesures d’ordre ou des mesures disciplinaires", a-t-il complété.

"Les violences policières sont régulières à l’égard d’un public précis"

Comment expliquer cette tension de plus en plus visible dans l’espace public ? Pour Bernanrd De Vos, c’est clair : "Il faut quand même reconnaître que depuis une bonne année, les jeunes ne sont pas suffisamment respectés, je dirais même qu’ils ont été stigmatisés, méprisés, et que cela crée un climat difficile. Et puis, il faut savoir aussi que ces violences policières dont on parle ici sont très régulières à l’égard d’un public précis. Je n’aime pas employer le terme, mais c’est un public de jeunes racisés, c’est le terme qui me semble le plus explicite. Et ce ne sont pas simplement ce genre de faits. Ce sont, dans les quartiers populaires, une série d’autres ''petites'' violences, des insultes, des injures, des contrôles réguliers, des poses de menottes inutiles, des arrestations administratives trop régulières. Ça, c’est une question dont on doit se saisir rapidement", estime encore le délégué général aux droits de l’enfant.

Et puis, il faut remettre ces événements dans un contexte : en juin dernier, Amnesty International avait sorti un rapport sur les violences policières dans 12 pays européens (à consulter ici), dont la Belgique, durant la période du premier confinement l’an dernier. "Nous avons parlé d’un profilage ethnique de la part des forces de l’ordre", constatait alors Philippe Hensmans, directeur francophone d’Amnesty International. "Mais en réalité, ce n’est pas nouveau. C’est une étude que nous avons faite il y a déjà deux ans de cela, et on le constate régulièrement. Il y a eu une étude faite à Anvers où l’on voit que la police locale a interrogé 4.000 Anversois, et il y a la sensation d’une augmentation des contrôles policiers chez 7% des Anversois d’origine non-immigrée, si je puis dire, mais 14% du côté des personnes d’origine immigrée. Cela montre bien qu’il y a une surreprésentation des personnes d’origine étrangère dans les contrôles qui s’opèrent."

Des faits " totalement contradictoires avec le droit à la liberté d’expression "

Mais voilà, cela apparaît encore plus sous le confinement, reconnaissait M. Hensmans : "J’ai en tête l’interdiction des bannières aux balcons, alors que tout le monde avait des bannières pour soutenir le personnel soignant – et à juste titre. Mais lorsque des personnes demandaient, sur une banderole, ''Justice pour Adil'', les forces de l’ordre les ont fait retirer dans au moins une dizaine de cas à Bruxelles. C’est évidemment totalement contradictoire avec le droit à la liberté d’expression."

Et ce n’est pas tout : Amnesty International a dit aussi avoir recueilli beaucoup de témoignages de la part de jeunes qui disent être arrêtés, contrôlés, une fois par jour, tous les jours. "Quand il y a un sentiment d’insécurité lorsque l’on croise la police au lieu de se sentir en sécurité, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond", assène Philippe Hensmans.

"Je pense que beaucoup de jeunes, tout en désapprouvant la violence qui s’est manifestée hier, se sont sans doute reconnus dans la rage et dans la colère", ajoute encore Bernard De Vos.

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Événements à Liège: "Beaucoup de jeunes se sont reconnus dans la rage et la colère" © JOHN THYS - AFP
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