Eurostar fête ses 25 ans, le Brexit en toile de fond

C’était un 14 novembre, en 1994. Les premières liaisons Eurostar avaient lieu. Pour la première fois, une ligne de chemin de fer entre le Royaume-Uni et le Continent réunissait ce que la nature avait séparé pendant 40 millions d’années. Terminée l’insularité. Des trains au départ de Bruxelles-Midi ou de Paris-Gare du Nord reliant Londres : un projet qui passait, à son inauguration, pour futuriste et peu accessible et qui pourtant est aujourd’hui s’est imposé comme un vrai moyen de transport. Quitte à être un peu secoué par le Brexit, vingt-cinq ans plus tard.

Les premiers à avoir emprunté le tunnel sont la reine Elisabeth II et le président français de l’époque, François Mitterand, le 6 mai 1994. Dans la so british Rolls-Royce de sa majesté, embarquée sur un wagon. Avouez qu’il y a plus pratique. Quelques mois plus tard, la compagnie ferroviaire Eurostar était officiellement lancée. Objectif : des trains capables de transporter 900 personnes d’un côté de la Manche à l’autre.

Pas de révolution, mais un changement de perception

En vingt-cinq ans, pas de changements majeurs. Quelques évolutions esthétiques des trains, mais ils ont toujours leurs lignes caractéristiques jaunes et bleues. Les temps de parcours ont été réduits. Il fallait en 1994, 3 heures et 15 minutes pour rejoindre Londres depuis Bruxelles, depuis 2007, 2 heures suffisent. Et puis, à l’époque les trains partaient de ou arrivaient à Waterloo Station, le terminal se trouve maintenant à la Gare de Saint-Pancras.

Mais au fond le plus grand changement, c’est un changement de perception. En 1994, un train à grande vitesse capable de relier l’Europe continentale du Royaume-Uni paraissait futuriste et réservé à une élite ; aujourd’hui, c’est devenu un moyen de transport parmi les autres… et c’est même souvent le premier auquel on pense pour se rendre à Londres. Eurostar rafle ainsi 77% du transport entre Bruxelles et Londres, contre 23% pour le secteur aérien.

Un marché en croissance constante

Depuis sa création, Eurostar a transporté plus de 200 millions de passagers. Et selon son Directeur-général, le britannique Mike Cooper, la fréquentation va encore augmenter dans les prochaines années : "Rien qu’en 2019, plus de 11 millions de clients auront voyagé avec Eurostar. Nous avons récemment annoncé que nous allions fusionner avec Thalys. Si cela se passe, notre objectif est de croître de 60% d’ici à 2030. Je crois qu’il faut reconnaître que le train à grande vitesse est de plus en plus attrayant pour les clients européens et que c’est une alternative durable par rapport à l’avion". Une fusion qui, à terme, devrait permettre de transporter 30 millions de voyageurs par an et aussi élargir l’offre des villes de départ sur le Continent.

Pour y arriver, la compagnie mise, entre autres, sur la corde écolo. Le point de vue environnemental, c’est dans l’air du temps. Alors Eurostar communique sur ses progrès : un trajet en train émet 90% de gaz à effet de serre en moins par rapport à un vol court-courrier, le plastique à usage unique est banni des packaging, et à partir du 1er janvier 2020, un arbre sera planté pour chaque train qui démarre.

Des tarifs inabordables ?

Car c’est l’autre interrogation, et ce qui colle à la peau d’Eurostar : la réputation que les billets seraient chers. La compagnie se targue d’offrir des billets à partir de 39 euros ; en fait, cela varie énormément. Un petit exercice fait : pour un week-end à Londres au départ de Bruxelles aller-retour début décembre, l’avantage concurrentiel de l’avion n’était que d’une vingtaine d’euros. (194 euros avec une compagnie low-cost, 218 pour un ticket Eurostar, précisément) Cher ? Oui, sauf que les frais d’exploitation sont lourds, les infrastructures sont coûteuses, et cela fait partie du modèle économique.

Alors Eurostar préfère jouer sur sa spécificité : des lignes de centre-ville à centre-ville, ce que ne permettent pas les compagnies aériennes, et qui ravissent autant les hommes ou femmes d’affaires que les adeptes d’un city-trip.

Un invité surprise : le Brexit

Au milieu de toutes ces bonnes nouvelles pour la compagnie ferroviaire, voilà sans un invité inattendu, du genre qu’on ne veut pas voir à sa fête d’anniversaire. Il se nomme Brexit. Et il est imprévisible. Pourrait-il remettre en cause ce modèle ? En tout cas, il a un impact. D’abord sur le fonctionnement des trains. Pour continuer à circuler dans l’Union Européenne, les opérateurs ferroviaires ont besoin d’une licence d’exploitation européenne, ou encore d’un certificat de sécurité délivré… par l’Union Européenne. Evidemment, le Brexit, avec ou sans accord, fait que ces exigences ne seront plus satisfaites.

Alors, Eurostar s’y prépare. La firme a, par exemple, créé une filiale sur le continent. Pour Philippe Mouly, le directeur opérationnel d’Eurostar, "cette filiale est en place, elle fonctionne, et les trains qui circulent le font sous certificat de sécurité de la filiale Eurostar France." Mais ce n’est pas tout. "Ce qu’on fait aussi, c’est qu’on se prépare en faisant des stocks de pièces détachées au cas où les passages à la frontière seraient ralentis par un Brexit un peu désordonné, et qu’on puisse continuer à maintenir ces trains dans de bonnes conditions", avoue Philippe Mouly.

Au-delà de ces détails de taille, la direction d’Eurostar se dit "prête" au Brexit.

Quid des contrôles aux futures frontières ?

Reste la question des contrôles aux frontières, qui n’est pas du pouvoir d’Eurostar, mais bien des autorités, européennes et britanniques. L’Association du Tourisme Européen (ETOA), un lobby qui regroupe plusieurs tour-opérateurs, s’inquiète et tire la sonnette d’alarme : en cas de Brexit sans accord, les vérifications supplémentaires pour les voyageurs britanniques entrer dans l’Union Européenne ajouteraient 90 secondes. Enorme pour un Eurostar qui contenir jusqu’à 900 passagers. "En cas de No Deal Brexit, les agents aux frontières seront obligés de scruter le passeport, ce qui veut dire regarder les pages à l’intérieur du passeport, où la personne est déjà allée, demander le but du voyage, la longueur du séjour, et lui demander comment elle peut subvenir à ses besoins pendant la durée du séjour. Tout cela, on ne sait pas combien de temps ça prend exactement, mais on sait que ça prend plus de temps qu’une vérification rapide", alerte Tom Jenkins, le CEO de l’ETOA.

Tout cela sans compter que les autorités britanniques pourraient elles aussi durcir les contrôles pour les voyageurs européens avant leur entrée sur le sol britannique, au nom de la lutte contre l’immigration illégale, par exemple.

Comme quoi, même à 75 mètres au-dessous du niveau de la mer, le Brexit peut avoir des conséquences. Et potentiellement mettre à mal un business bien rodé.

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