Euro 2020

Quand l’Italie joue l’attaque et l’Angleterre reste prudente ou comment les identités de jeu ont évolué

© VIRGINIE LEFOUR/ Belga

Temps de lecture...

Une Italie flamboyante face à une Belgique attentiste et défensive. Des Pays-Bas sans ailiers virevoltants, une Angleterre passive, une Turquie sans génie, une Allemagne sans impact, une France approximative. Cet Euro 2020 est plein de surprises et déjoue de très nombreux pronostics. Surtout, cette compétition montre que certaines nations ont tourné le dos à leur identité de jeu parfois historiquement ancrée. Avant d’expliquer les raisons pour lesquelles ces identités de jeu disparaissent, et juste avant les demi-finales de l'EURO 2020, petite revue d’effectifs de quelques équipes marquantes dans ce tournoi et des changements qu’elles ont connues.

La Belgique ou les "Expected goals" qui ne mentent pas

© ANDREAS GEBERT

Historiquement, notre pays ne brille pas une culture tactique particulière. La "petite" Belgique a quelques moments incroyables à son actif : une finale pleine de suspense à l’Euro 1980 perdue en toute fin de match contre l’Allemagne de l’Ouest de la "girafe" Horst Hrubesch, un mémorable parcours à la Coupe du monde 1986 au Mexique qui se termine à la 4e place, battue en demi-finale par le meilleur joueur du monde de l’époque, l’Argentin Diego Maradona. Ces exploits portent la patte de Guy Thijs, sélectionneur national qui jouait de façon immuable : un 4-4-2 solide porté par une génération de joueurs de haut niveau (Vandenbergh, Vander Elst, Gerets, Vercauteren, etc.)

30 ans plus tard, la Belgique a surfé sur une autre génération dorée, les Kompany, Hazard, De Bruyne, Lukaku, Courtois, Witsel, Fellaini. Une équipe faite d’individualités qui jouent les premiers rôles dans les plus grands championnats. Sous la direction de Roberto Martinez, la Belgique est devenue une "belle" équipe à regarder, avec la volonté de posséder le ballon, le faire tourner pour trouver la faille, avec des techniciens soyeux balle au pied. Si déjà en 2014 et en 2016, les Diables rouges avaient déjà réalisé plusieurs jolies séquences, l’épopée russe de 2018 fait de la Belgique l’une des plus belles nations du monde foot et place fermement, et pour 3 ans, notre pays à la première place du classement FIFA.

En 2021, on doit admettre que la Coupe du monde n’est plus qu’un souvenir. L’équipe caméléon qui pouvait, selon les périodes, tenir le ballon ou le laisser à l’adversaire pour mieux le contrer, s’est transformée en équipe poussive, incapable d’imprimer un rythme à la rencontre. Les relais à l’intérieur du jeu en 2018, avec Witsel, Dembélé, De Bruyne ou Hazard se sont transformés en longs ballons vers Romelu Lukaku. Les fulgurances de Jeremy Doku n’ont pas suffi à renverser l’Italie.

Plus globalement, tout au long du tournoi, les statistiques montrent une Belgique avant tout efficace et pas très spectaculaire, à l’inverse de sa réputation. Contre la faible Russie, les Diables tirent 7 fois au but, pour 4 frappes cadrées, 3 buts et 1.56 "Expected goal". Pour juger la qualité d’une occasion créée (ou concédée), il existe le concept suivant : "Expected Goals" (xG) ou "buts attendus". Suivant la position du tireur, un modèle mathématique permet de déterminer la probabilité qu’il y ait un but (en très résumé, plus de détails ici). Il existe plusieurs modèles, nous utiliserons celui d’infogol. Plus le xG est élevé, plus le nombre et la qualité des occasions est élevée, plus l’équipe peut s’attendre à marquer. Cette statistique permet d’évaluer la prestation offensive et défensive d’une équipe sans tenir compte du score.

Contre la Russie, le match s’est donc terminé à 1.56 xG en faveur des Diables contre 0.34 xG pour les Russes. Cela signifie que la Belgique a bien contrôlé l’attaque russe. Et qu’en marquant 3 buts pour 1.56 xG, elle a été efficace : peu d’occasions mais qui rentrent. Contre le Danemark, ce constat d’efficacité s’est accentué : 1.99 xG pour les Danois pour un seul but encaissé par les Belges, contre 0.82 xG en faveur des Diables pour deux buts inscrits. Le résultat du match contre la Finlande est conforme à cette statistique : 1.98 xG pour les Diables pour deux buts marqués. Face au Portugal, la Belgique concède 1.37 xG et n’en génère que 0.26 xG : c’est donc une victoire face à un adversaire qui a plus souvent tiré au but (19 contre 5), qui a eu le plus la possession (57% contre 43%) mais qui a été bien contenu par la défense belge : ces occasions lusitaniennes étaient nombreuses mais de mauvaise qualité. Le but de Thorgan Hazard, lui, est un authentique exploit : le modèle lui donne une probabilité de but de 3%.

Défendre un but et laisser l’initiative à l’adversaire portugais, c’est une chose. Être incapable de résister au pressing italien, ne pouvoir construire des actions si ce n’est des contre-attaques éclair et subir le jeu en espérant un exploit du trio Doku-Lukaku-De Bruyne, c’est le renoncement que les Diables ont été forcés d’effectuer en ¼ de finale. L’identité de jeu qui a forgé la réputation de la génération dorée a dû céder face aux assauts d’une Italie conquérante.

Face à la Squadra, les Diables ont touché leur plafond de verre. À peine 46% de possession, 4 frappes (contre 10), moins de passes tentées, moins de taux de passes réussies, moins de distances parcourues (106,087 km contre 112,603 km), moins de courses dans les 30 derniers mètres adverses : la Belgique a été proprement éliminée par une Italie beaucoup plus joueuse que dans les dernières compétitions internationales. Les xG sont mêmes flatteurs pour les Belges : 1.86 xG contre 2.23 pour l’Italie. Mais c’est oublier le penalty transformé par Lukaku qui vaut seul 0.8 xG. Les Diables n’ont pas existé en première mi-temps et n’ont été pas assez bons en 2e mi-temps, incapables de s’en sortir par le jeu qui les avait portés si haut en Russie. Plus globalement, ce constat vaut pour l’intégralité de la compétition. Et les Expected goals montrent que la Belgique est à sa place, parmi les 8 meilleurs pays du continent, mais pas plus haut.

L’Italie protagoniste ou le merci à Guardiola (et Sarri et De Zerbi)

© STUART FRANKLIN

Le football a connu une révolution il y a une grosse dizaine d’années : lorsque Pep Guardiola devient l’entraîneur du FC Barcelone, il impose une nouvelle philosophie, inspirée des Hollandais Cruijf et Michiels en 4-3-3 comme la tradition du club catalan l’impose, mais remise au goût du jour avec les préceptes de l’entraîneur argentin Marcelo Bielsa et du coach mexicain Ricardo La Volpe. Le Barça va donc imposer un nouveau style. Le gardien relance court : finis les longs dégagements au petit bonheur la chance. Pour éviter de perdre le ballon si près de son but, le "jeu de position" est mis en place : la supériorité numérique est impérative pour ne pas perdre la balle. Un milieu de terrain peut descendre pour apporter son soutien, le gardien est mis à contribution pour son jeu au pied. L’un des circuits intéressants avec le jeu de position, c’est "le 3e homme" : un défenseur ou un milieu de terrain va chercher à toucher un attaquant dos au but, qui va remettre la balle au "3e homme", un coéquipier lancé qui a le jeu face à lui et qui pourra être décisif par une passe ou une frappe. À la perte du ballon, les joueurs ne reculent pas mais pressent l’adversaire pour tenter de récupérer rapidement le cuir. Lorsque l’avantage est acquis au marquoir, l’équipe peut "geler" le match en se passant le ballon car tant que vous possédez la balle, l’adversaire ne peut marquer : c’est la "possession défensive". Les adversaires de l’Espagne, en 2010, en tremblent encore.

Le bilan de la première saison de Pep Guardiola à la tête du FC Barcelone est proprement hallucinant : l’entraîneur catalan remporte les 6 premières compétitions auquel il participe : championnat et coupe d’Espagne, Ligue des Champions, les Supercoupes d’Espagne et d’Europe ainsi que la Coupe du monde des clubs. Une première dans l’histoire du football.

A la même période, l’équipe nationale espagnole remporte une Coupe du monde en 2010 et une Coupe d’Europe en 2012, les deux portant le sceau du Barça. Le tiki taka est entré dans la légende, fait de courses, de dédoublements, de triangles et de victoires.

Plus tard dans sa carrière, Pep Guardiola continuera d’innover (ou de remixer les idées d’autres) en exploitant les half spaces (les demi-espaces), en mettant sur pied un jeu offensif à 5 (!), en modifiant profondément le rôle des défenseurs latéraux (appelés à jouer à l’intérieur du jeu, voire à devenir meneur de jeu). Accusé parfois de "surpenser" le football, il est le génie tactique de ce sport au XXIe siècle.

Aujourd’hui, si l’Italie est aussi belle à voir jouer pendant cet Euro, elle le doit beaucoup aux préceptes de Pep Guardiola. La Squadra 2021 garde certains éléments de sa devancière championne du monde en 2006, avec Giorgio Chiellini dans le rôle du Ballon d’Or Fabio Cannavaro, le même Chiellini qui accusait en 2018 Guardiola d’avoir "ruiné" les défenseurs italiens. Pour le reste, oubliés le catenaccio et le jeu porté uniquement sur l’attentisme : l’Italie est joueuse, percutante, séduisante et certainement la plus belle équipe du tournoi. Après les 1/4 de finale, les statistiques montrent que l’Italie a tiré 100 fois au but (record de l’Euro), pour une moyenne de 18,75 frappes par 90 minutes (record de l’Euro). La Squadra est devancée, au classement des "Expected goals", par l’Espagne et le Danemark, souffrant ainsi des prestations en demi-teinte de son avant-centre titulaire Ciro Immobile. L’Italie est la 2e équipe (derrière l’Espagne) en termes de ballons touchés en zone offensive, la meilleure pour les courses dans la surface adverse, la 2e équipe (derrière la Belgique) en matière de dribbles réussis. Les Italiens sont aussi les meilleurs (et de loin) en matière de pressing en zone offensive : le but marqué par Barella contre la Belgique ne vient pas de nulle part.

Le sélectionneur italien Roberto Mancini est célébré pour avoir révolutionné le jeu de l’Italie. On peut en douter : nulle part au cours de sa carrière d’entraîneur, l’ancien attaquant de la Sampdoria de Gênes n’a été loué pour son football offensif. Mais Roberto Mancini a eu l’intelligence de construire son équipe en tenant compte de ses points (très) forts, qui se situent surtout au milieu : le trio guardiolesque Jorghinho-Barella-Verratti aime avoir le ballon (et ne pas courir après), contrôler le tempo du match, presser à la perte, trouver des angles de passe, bouger sans arrêt. Avec de tels joueurs, l’Italie ne pouvait agir autrement : on notera d’ailleurs que Jorghinho, qui aurait dû rejoindre Guardiola à Manchester City, est passé par le Naples de Maurizio Sarri, une équipe ultra-offensive qui a illuminé le Calcio, alors que Marco Verratti a été cité pendant des années comme recrue potentielle du Barça. Par ailleurs, avec les Insigne, Bernardi, Bernardeschi, Chiesa, l’équipe transalpine dispose d’ailiers rapides de très haut niveau. Tiens, là aussi, une caractéristique des grandes équipes de Guardiola… Enfin, la petite équipe de Sassuelo, dirigé par Roberto De Zerbi, a impressionné le monde du foot italien avec son jeu directement inspiré de Pep Guardiola. La Serie A est (re) devenue un championnat très intéressant, celui où l’on marque le plus de buts parmi les quatre grandes nations. Bref, tout était réuni pour que l’Italie oublie son identité et propose un football champagne qui ravit ses tifosi et les amoureux du beau jeu.

Les Pays-Bas ou le 4-3-3 aux oubliettes

© BERNADETT SZABO

Les Pays-Bas, c’est toujours la même chose : un maillot orange, un 4-3-3, un grand gardien, des latéraux offensifs, des milieux de terrain habiles balle au pied, des ailiers de classe mondiale et un buteur hors-pair. En 2014, au Brésil, le très expérimenté sélectionneur Louis Van Gaal avait dérogé à la règle avec un 3-5-2 qui a porté nos voisins jusqu’à la médaille de bronze.

Lorsque le sélectionneur Frank De Boer annonce, la veille de l’entrée en lice des Pays-Bas, qu’il alignera, lui aussi, une équipe en 3-5-2, la polémique éclate immédiatement. Une très belle phase de poule n’y changera rien : pour l’influent journaliste du Telegraaf Mike Verweij, "ce n’est pas du football". La légende Ruud Gullit, capitaine des Pays-Bas champions d’Europe en 1988, n’y va pas de main morte non plus : "De Boer n’a pas confiance en sa défense. C’est incroyable de voir l’Ukraine jouer en 4-3-3 et pas les Pays-Bas. Comme si on jetait notre héritage par la fenêtre." Et comme le souligne le journal L’Equipe, "même Ronald De Boer, après s’être rangé aux arguments de son frère, selon lequel ce système est le plus adapté à l’effectif, a avoué que ‘’Cruyff se retournerait dans sa tombe’’". Johan Cruijf et Rinus Michiels, l’un sur le terrain, l’autre sur le banc de touche, ont érigé en emblème national le 4-3-3, le beau jeu, le mouvement, le dynamisme, le totaalvoetbal. En 2021, nombreuses ont été les critiques envers Frank De Boer, jusqu’à un avion qui a survolé un entraînement des Orange demandant à De Boer de revenir au 4-3-3.

Face à une très belle équipe tchèque, les Pays-Bas ont donc été éliminés. Mais difficile d’accuser le système de jeu : les joueurs se sont fait sortir tous seuls. Malen rate un face-à-face avec le gardien Vaclik. Et sur l’action qui suit, De Ligt touche le ballon de la main et est exclu. On notera également que le noyau Oranje manquait de qualité dans l’axe de la défense en raison de l’absence du capitaine Virgil Van Dijk, et sur les flancs offensifs : Steven Bergwijn était le seul vrai ailier de métier et il n’est même pas titulaire dans une équipe de Tottenham qui ne truste pas le haut du classement en championnat. On peut comprendre la volonté de Frank De Boer de tenter autre chose que le 4-3-3. La sanction est tout de même tombée très vite après l’élimination : les Pays-Bas doivent se trouver un autre sélectionneur. Qui n’aura guère le choix : c’est le 4-3-3 et rien d’autre.

L’Angleterre ou l’attentisme contre-nature

© AFP

5 matchs, 8 buts marqués, 0 encaissé. C’est le bilan de l’Angleterre avant d’aborder la demi-finale contre le Danemark. Moins de deux buts par match, malgré, peut-être, le plus beau noyau offensif du tournoi. Mais Gareth Southgate, le sélectionneur des Three Lions, s’inspire de la France de 2018 : du monde derrière le ballon, des risques limités, des individualités fortes devant. Avant le 4-0 infligé à l’Ukraine, l’Angleterre avait surtout déçu les observateurs. Depuis le début du tournoi, Southgate aligne 3 vrais joueurs offensifs et le reste est chargé de tenir la baraque derrière, même si le latéral gauche Luke Shaw joue très haut. Résultat : 5 clean sheets, un jeu posé et calme, sans les envolées habituelles de la Premier League. Alors que le championnat anglais attire les meilleurs entraîneurs du monde et que les joueurs des Three Lions ont quasi tous été dirigés par des techniciens de très haut niveau, du gardien Pickford (Carlo Ancelotti) au milieu de terrain Philipps (Marcelo Bielso) en passant par l’attaquant Kane (Mauricio Pochettino) ou les Citizen Walker, Stones, Foden et Sterling (Pep Guardiola). La culture tactique des joueurs anglais a fait un bond de géant grâce à la puissance financière de la Premier League qui attire les meilleurs coachs et joueurs. La "possession défensive" est utilisée abondamment par les Three Lions : si ce n’est la 2e mi-temps contre la Croatie et l’Allemagne (où elle menait), l’Angleterre a toujours eu la possession du cuir. Après une coupe du monde 2018 où elle avait essayé d’être protagoniste, après plusieurs générations "en or" qui ont toutes échoué en jouant de l’avant, Gareth Southgate a choisi l’attentisme. Et pour l’instant, il a vu juste.

La France ou l’absence structurelle d’identité de jeu

© BERNADETT SZABO

En 2017 déjà, Didier Deschamps s’agaçait : "C’est quoi, une identité de jeu, à part des mots ? Est-ce que l’équipe reste derrière, attend et joue en contre ? Non. Je demanderai toujours à mon équipe d’aller de l’avant. Après, on a le ballon ou on ne l’a pas. Ça dépend du rapport de force." Une victoire en Coupe du monde plus tard, la France n’avait toujours pas défini un style de jeu et elle est arrivée à cet Euro avec l’étiquette de grandissime favori, de par la qualité de son noyau. Et sans la solidité affichée en 2018, sans un état d’esprit "commando" qui avait permis à "DD" de mettre tous les joueurs au diapason, la France s’est écroulée en 1/8 de finale face à la Suisse, à cause de "choix hasardeux", punis par "leurs insuffisances, par les tâtonnements de leur management" comme l’écrit L’Equipe. On rajouterait que l’absence d’identité de jeu a pesé : si ce n’est Patrick Viera, tout juste engagé par le club anglais de Crystal Palace, il n’y a aucun coach français dans les quatre grands championnats (Angleterre, Allemagne, Espagne, Italie). Le toujours très performant système de formation des jeunes français continue de déverser dans l’Europe entière des joueurs de qualité, aux qualités techniques et physiques au-dessus de la moyenne, mais sans guère de culture tactique, leur permettant ainsi de se fondre dans n’importe quelle identité de jeu. La conséquence : les sélectionneurs français, suivant le champion du monde Aimé Jacquet, ont plutôt érigé en dogme la solidité défensive. Si parfois la France est un peu plus portée vers l’avant, comme à l’Euro 2000, c’est avant tout par le fait d’individualités XXL (Zinedine Zidane et Thierry Henry). Didier Deschamps a tenté de faire tenir dans la même équipe Kylian Mbappé, Karim Benzema et Antoine Grizemann. Résultat : ce dernier est le joueur qui a le plus réussi de tacles au premier tour, alors qu’il est censé jouer milieu offensif… Incapable de faire le jeu autrement que par les longues passes de Pogba, incapable de presser, la France a payé son ultra-pragmatisme et son absence d’identité de jeu.

 

Conclusion

© STUART FRANKLIN

 

Il y a quelques années, une personne souffrant de daltonisme pouvait reconnaître facilement une équipe italienne, néerlandaise ou anglaise : il suffisait de jeter un œil au style de jeu des équipes alignées. Depuis quelques années, le football a profondément changé. Comme l’explique l’entraîneur français Reynald Denoueix au Monde, "L’identité de jeu des nations s’est perdue, mais c’est aussi le cas de celle des différents championnats. Il y a une uniformisation. Quand je passe d’un match anglais à un match espagnol, il n’y a pas une différence très marquée. Il y a de plus en plus d’entraîneurs et de joueurs étrangers dans les équipes, les cultures se mélangent." L’arrêt Bosman a évidemment facilité les transferts des joueurs. Mais on peut rajouter l’influence de la Premier League sur le monde du football : les meilleurs joueurs s’y retrouvent presque tous, les meilleurs coachs trustent les bancs de touche et cette compétition est ultra-populaire partout dans le monde. Antonio Conte remporte le titre en 2016-2017 après avoir fait passer la défense de Chelsea à 3 : rapidement, ce système est copié un peu partout en Europe. Jürgen Klopp, adepte du gegenpressing dans le championnat allemand, en a fait une marque de fabrique du club de Liverpool, popularisant le concept de partout dans le monde. Pep Guardiola a inventé le jeu sans attaquant de pointe au Barça avant de récidiver à Manchester City avec régulièrement les milieux Kevin De Bruyne et Ilkay Gundogan dans le rôle de Messi, dans un système amendé. Tout cela au vu et au su de millions de fans et de professionnels du football qui s’en inspirent. Jamais l’analyse du jeu et l’exploitation des données n’ont été aussi poussées, jamais il n’a été aussi "simple" de "coller" aux évolutions du football, quasi en temps réel. Et l’une des conséquences, c’est une forme d’uniformisation des équipes. "On s’aperçoit que les différents styles de jeu s’interpénètrent grâce au mouvement des joueurs et des entraîneurs, d’un pays à l’autre explique au "Monde" Mircea Lucescu, ultra-expérimenté entraîneur roumain. On s’influence et on s’adapte. Il n’y a plus de différence fondamentale. On peut voir par exemple le même style de jeu dans différents pays. Les coachs sont influencés par les grands entraîneurs. Les caractéristiques spécifiques de tel ou tel football ont peu à peu disparu. On n’a plus de secret maintenant. On sait tout sur l’adversaire. La diffusion télévisée des matchs a contribué à développer une uniformisation du football européen. Avant, sans télévision, on pouvait créer des surprises. Maintenant, c’est très compliqué. Il faut vraiment très bien préparer ses équipes."

Danemark, Angleterre, Espagne et Italie semblent avoir au moins un point commun : ces équipes semblent très bien préparées, sûres de leurs forces. Ce dernier carré ne doit rien au hasard.