Et si le coronavirus était apparu il y a 30 ans ? Episode 2: avril 1991, la Belgique est toujours en confinement

© AB / SP.A / AFP

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Imaginez un monde frappé par un virus inconnu et qui doit y faire face sans Internet, ni smartphone. Sans infos en continu, ni réseaux sociaux. Où pour communiquer il faut se rendre dans une cabine téléphonique et pour voir un film louer une cassette VHS dans un vidéoclub.

Et si la Belgique avait été confrontée à l’épidémie de coronavirus 30 ans auparavant ? Comment se serait déroulé le confinement ? Comment aurions-nous réagi au quotidien et comment les autorités auraient affronté la crise ? Cet article de la RTBF est une fiction qui s’appuie sur des personnages et des situations bien réelles. Un premier épisode vous avait été proposé en avril 2020, sans penser que la crise perdurerait. Un an après, place à l’épisode numéro 2.

Un an, c’est long. Très long et très éprouvant. Le Covid-89 joue avec la santé des Belges depuis mars 1990 et le placement en confinement du pays. Les épisodes de relâchement ont duré quelques jours, quelques semaines. A trois reprises, les gouvernements Martens VIII et Martens IX ont relâché la vis avant de la resserrer. En ce mois d’avril 1991, le total des contaminations reste important. Dans les unités de soins intensifs, la situation est tendue.

Mais, bonne nouvelle – si l’on peut parler de bonne nouvelle -, les informations relatives au nombre d’admissions aux soins intensifs ne sont plus communiquées avec dix jours de retard mais trois. Les autorités suivent désormais au plus près l’évolution de la situation et les échanges d’informations entre établissements hospitaliers sont plus fluides.

Au ministère de la Santé, des opérateurs téléphoniques réunis dans une salle réceptionnent chaque matin à 9h précises les appels par lignes privées en provenance des différents hôpitaux du pays qui communiquent leurs données pour les dernières 72 heures. Le tout est ensuite compilé dans un fax transmis directement au cabinet du nouveau ministre de la Santé.

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Le Premier ministre Wilfried Martens. © Belga

Une priorité pour Frank Vandenbroucke. Nommé fin de l’année dernière en remplacement des francophones Philippe Busquin (ministre des Affaires sociales) et Roger Delizée (secrétaire d’Etat à la Santé), l’ex-président du SP, 35 ans, hérite d’un super maroquin. Il est désormais LE visage de cette crise dont plus personne ne semble voir le bout.

Chaque vendredi, il convoque les médias TV, radio et écrits au Centre international de presse pour faire le point sur la progression ou, ce que tous espèrent, la régression de la maladie en Belgique. Assis devant cette grande carte du monde que le virus n’a pas épargné, il égrène le dernier bilan sanitaire. Pointilleux et strict, comme la raie qui sectionne sa chevelure en deux.

Guy Spitaels, le patron des socialistes francophones dit de lui qu’il ira loin. André Cools, qui garde un œil sur la politique nationale depuis Flémalle, pense que le costume, toujours austère, est trop grand pour le Louvaniste. Il lui préférait un de ses fidèles, Philippe Moureaux.

Vandenbroucke, que d’aucuns voyaient plutôt aux Affaires économiques voire aux Affaires étrangères s’est confié la semaine dernière dans "De Morgen". Il ne commente pas les louanges et ne ramasse pas les peaux de banane. Il préfère se concentrer sur son objectif : "Nous avons fait le choix de combattre un virus qui a tué 23.000 personnes, les plus faibles, les plus vulnérables dans la population."

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Frank Vandenbroucke, ministre SP de la Santé. © Belga

Depuis le déclenchement de la crise, en mars 1990, les 9,9 millions de Belges ont eu le temps de s’habituer aux messages de prévention, répétés en boucle sur les ondes de Radio Une. Se laver les mains, au savon, régulièrement pour éliminer les virus. Porter un masque, même un bout de chiffon, sur le nez et la bouche. A la longue, les conseils sont bien ancrés.

Pas de pitié pour le coronavirus

La RTBF s’adresse même aux plus jeunes dans des spots spécifiques avec le concours de Tatayet. Dans l’émission "Nouba Nouba", à l’heure du goûter, la boule de poils, déjà gantée, rappelle l’importance des mesures. Sur RTL-TVi, l’émission "Dimanche en fête", lancée en septembre dernier malgré le confinement, parle du coronavirus aux plus petits avec le concours d’une autre marionnette, Eugène, ganté lui aussi.

En France, le Club Dorothée diffuse depuis quelques semaines un programme intitulé "Pas de pitié pour le coronavirus". Ce n’est pas une version médicale de la série. Aucune viennoiserie n’est agressée. Dorothée, Ariane, Corbier, Jacky, Bernard Minet, Framboisier et les autres Musclés sillonnent la France à la rencontre des petits téléspectateurs confrontés de près ou de loin à la maladie. Ecoliers à domicile, décès du Covid dans la famille, initiatives solidaires : l’occasion de partager des témoignages et de redonner espoir.

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Tatayet, Dorothée et Eugène s’adaptent. © D. R.

Les cabines téléphoniques : désinfectées ! Le courrier : aseptisé ! Les cassettes vidéos : stérilisées. Les luna parks : fermés ! Au grand dam des amateurs de "Shinobi", "Out Run" et "Bubble Bobble". Les espaces de loisirs ont baissé les volets comme les lieux culturels, les salles de concerts, les cafés, les restaurants…

La course au Resto GB

Pas d’exception pour Resto GB. Si les rayons des Super GB peuvent accueillir les clients, la branche restauration en self-service, elle, ne peut pas se maintenir. Déception pour les enfants, fidèles du Charlie’s Club. "Concurrence déloyale", selon Melchior Wathelet, ministre PSC des Classes moyennes, épargné par le dernier remaniement gouvernemental.

Il pourrait toutefois autoriser l’enseigne à livrer des plats. Celle-ci a un projet : utiliser les voitures de course Audi siglées avec le logo de la marque pour transporter plus rapidement ses menus auprès de ses clients. En respectant le couvre-feu de 20h et les limitations de vitesse dans la circulation : la ville n’est pas Spa-Francorchamps. En cas de feu vert, la première livraison est annoncée pour la fin du mois.

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Le Resto GB doit fermer mais peut livrer. © D. R.

Le bout du tunnel pour les secteurs sacrifiés, nul ne sait en tout cas quand ils le verront. Un espoir existe, la vaccination. Elle est lancée de manière expérimentale dans plusieurs pays d’Europe. Chez nous, c’est la toute jeune Région bruxelloise qui a le "privilège" d’essuyer les aiguilles. Les étages vides de la Tour Rogier ont été recyclés en centre de vaccination hermétique, coupé du monde, où vont séjourner pendant trois mois les 100 candidats belges à la piqûre.

"C’est original", relativise Monique, 88 ans, qui reçoit sa première des quatre injections. "Se faire vacciner et puis être pris en charge tout frais payés avec une vue imprenable sur Bruxelles, c’est pas mal, non ? Moi j’ai vécu la guerre. Alors le Covid ou les effets secondaires d’un vaccin, vous savez !"

Le Fort et la tour

La tour bruxelloise n’est peut-être pas si originale que ce qu’ont imaginé nos voisins hexagonaux. Un ancien fort datant du milieu du 19e siècle, le Fort Boyard, en Charente Maritime sert lui de centre de vaccination-test. Une ancienne prison qui pourrait libérer la population française du Covid-89.

Le fort est propriété de la société de productions télévisuelles de Jacques Antoine qui avait prévu de s’en servir comme décor pour une toute nouvelle émission de jeux pour Antenne 2. Le principe de celle-ci : des participants doivent subir des épreuves (intellectuelles ou physiques), remporter des clés et accéder à une salle du trésor protégée par des tigres.

Le programme, dont la première devait être diffusée en juillet 1990, est en stand-by. L’édifice, coincé entre l’île d’Oléron et l’île d’Ex, giflé jusqu’à en perdre ses ornements par les eaux de l’océan, végète au beau milieu du Golfe de Gascogne.

A la demande des autorités nationales et du président François Mitterrand, les anciennes cellules, restaurées avant l’épidémie pour les besoins de la télé, accueillent désormais des seringues et des doses de vaccin. Des Français volontaires, testés avant l’embarquement, y sont acheminés par bateaux. 500 se sont inscrits.

Après l’injection, ils devront également résider sur place pendant trois mois, le temps de certifier qu’ils ne présentent aucun effet secondaire et avant une éventuelle campagne de vaccination de masse. Selon Claude Evin, ministre de la Santé, "un centre éloigné des zones urbaines, cela permet aussi de ne pas créer des zones de contaminations et d’analyser sereinement l’état de santé des participants à cette expérience".

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Le Fort dit Boyard, une ancienne prison devenue centre pour les tests de vaccination en France. © AFP

A l’étranger, l’ONU ne s’est toujours pas prononcé sur une éventuelle intervention militaire dans le Golfe. En août 1990, en pleine pandémie, l’Irak de Saddam Hussein en a profité pour envahir son voisin koweïtien et faire main basse sur les réserves de pétrole du micro-état. Prévue à la mi-janvier, selon les observateurs, la riposte devait être menée par les Etats-Unis, à la tête d’une coalition d’une quarantaine de pays, au nom du droit international.

Les couveuses du Koweït

Mais sur le champ de bataille, le plus médiatique des généraux, Norman Schwarzkopf craint un ennemi plus redoutable, le Covid-89. Si plus de 100.000 militaires américains sont installés dans le désert d’Arabie saoudite, coupés du monde, vivant en bulles, aucun mouvement de troupes n’a encore été lancé. Dans le sable et la chaleur, toute manœuvre est gelée. Le dictateur irakien promettrait une guerre virologique à tout qui tenterait de le déloger du Koweït.

Exilée aux Etats-Unis, une infirmière koweïtienne, Nayirah, interrogée par le Congrès américain, affirme que les forces irakiennes ont conçu des pulvérisateurs de Covid. Utilisés dans des maternités de son pays, ils ont inoculé sur des mères enceintes et des bébés en couveuses un variant très puissant qui dévaste les capacités pulmonaires. Infecté, le malade exigerait une assistance respiratoire dès l’apparition des premiers symptômes. Imaginez l’hécatombe parmi les soldats d’une éventuelle coalition.

L’information fait froid dans le dos, même si d’aucuns remettent déjà son authenticité en question. L’infirmière présentée devant les députés US serait la fille de l’ambassadeur d’un pays du Golfe hostile au président irakien. Elle n’aurait donc pas pu séjourner sur place récemment. Mais de quel pays s’agit-il ? A suivre…

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Nayirah affirme devant le Congrès que l’armée irakienne inocule un variant puissant aux femmes koweïtiennes et leurs bébés. © YOUTUBE

En Afrique du Sud, Nelson Mandela est contaminé par le coronavirus. Libéré de prison en février 1990, il préparait le premier congrès depuis 30 ans de l’ANC, l’African National Congress, qui doit se tenir en juillet prochain. Agé de 72 ans, "il est faible mais son état est stable", a déclaré sa femme Winnie Mandela à la télévision.

A la question des journalistes sud-africains : "Votre mari envisage-t-il toujours de se présenter à la tête de l’ANC et espéré un jour devenir président ?" Winnie répond : "On a déjà voulu enterrer Nelson une première fois, quand il était en prison durant 27 ans. Ce n’est pas un virus qui va l’empêcher d’apporter réconciliation et prospérité à son pays." Les premières élections présidentielles post-Apartheid pourraient se tenir en 1993 ou 1994.

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Nelson Mandela, en décembre 1990, avant de contracter la maladie. © AFP

La tour Rogier à Bruxelles, la Trump Tower aux Etats-Unis. A New-York, le magnat de l’immobilier Donald Trump a transformé une partie son célèbre immeuble de Manhattan et ses 202 mètres non pas en centre de vaccination mais en chambres de luxe pour ses amis malades VIP du Covid.

"Ce n’est pas de la discrimination positive pour riches", réagit-il au bras de son épouse tchécoslovaque Ivana. "Ce que je veux, c’est aider au désengorgement des hôpitaux et permettre à 'mes' malades de se remettre sur pied dans de bonnes conditions. En même temps, si l’administration Bush avait fait ce qu’il fallait, on n’en serait pas là. Je ne serais pas obligé de faire cela. Ah, si j’étais président des Etats-Unis…", a-t-il soupiré, moqueur et sourire aux lèvres. Tenté ? La prochaine élection a lieu l’année prochaine.

La semaine dernière, à l’ouverture de son casino d’Atlantic City, le Taj Mahal, le milliardaire a été aperçu en compagnie du chanteur Michael Jackson, qui ne se déplacerait plus sans son masque. La méga-star devrait une nouvelle fois repousser de quelques mois la sortie de son nouvel album, prévue initialement en novembre 1991.

Le nom du 33 tours est connu : "Dangerous". Dangereux, comme le virus. Devrait y figurer, selon des indiscrétions, une chanson à caractère humanitaire. Un "We are the world" bis au profit des victimes du Covid-19 dans les pays du sud.

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Le milliardaire Donald Trump et le chanteur Michael Jackson. © ABC

En Europe, la réunification allemande se fait toujours attendre. Prévue en octobre 1990, elle patauge. La faute à la crise sanitaire. Mieux armée, mieux équipée, l’Allemagne de Bonn parvient à contenir la maladie.

Un jeune expert

Mais de l’autre côté du rideau de fer médical, dans l’Allemagne de Berlin-Est, les images sont insoutenables. A Leipzig, Dresde, Rostock, toujours la même détresse parmi le personnel soignant, obligé d’intuber des malades mourants dans des Trabant. Des années d’isolement et de retard que promet de résorber le chancelier Helmut Kohl dès la fin de la crise.

Un peu plus loin à l’est, en Chine, d’où est partie la maladie, rien n’est plus opaque. Quelle est son origine ? A Wuhan, épicentre du virus, les premières hypothèses circulent enfin après plus d’un an. Un marché aux animaux vendant des bêtes contaminées consommées ensuite par la population : c’est la théorie circulant parmi plusieurs figures scientifiques dans le monde.

Dans le JT de la RTBF de Jacques Bredael, un expert belge, Marc Van Ranst, corrobore le scénario animalier. Ce jeune docteur en médecine de l’Université Catholique de Louvain, ayant fait un passage au Département de Microbiologie et d’Immunologie à la Faculté de Médecine Albert Einstein de New York, pense que "le virus proviendrait du pangolin. Malgré les obstacles et la rétention d’informations chinoises, nous pensons que cette maladie est passée d’un animal, la chauve-souris, à l’homme par l’intermédiaire du pangolin, consommé en Chine."

Demaret à la Boum

Le journal nous mène ensuite vers un sujet interpellant, tourné à Bruxelles. Dans le bois de la Cambre, la radio Top FM y a organisé un mini-festival clandestin pour jeunes, sans l’aval des autorités. Une boum comme le titre du film sorti il y a onze avec Sophie Marceau.

"Nous sommes une radio libre et on veut que la jeunesse, privée d’activités, de loisirs, d’école soit libre", dit l’un des animateurs revendiquant cette action anti-Covid.

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L’échevin bruxellois Michel Demaret, présent lors de la Boum de Top FM. © D. R. / Belga

Combien étaient-ils ? 1000, 5000, 10.000 ? La police du bourgmestre Hervé Brouhon est intervenue mais a été calmée dans son action par le Premier échevin Michel Demaret, présent dans le bois. Il a débarqué au cours de l’après-midi et a été filmé par un vidéaste amateur en train de danser et de boire un coup avec les personnes présentes. Si les faits sont avérés, le collège pourrait retirer à Demaret ses attributions pour cet acte jugé incivique. Autre visage reconnu dans la foule, l’homme d’affaires libertarien Jean-Pierre Van Rossem.

Dernier reportage, tourné en Italie. La Coupe du Monde de football doit s’y dérouler en juin après le report de l’an dernier. Rien n’est moins sûr. Le pays a été durement frappé par le Covid-89. "Le Mondial se fera avec public ou ne se fera pas", a récemment déclaré Joao Havelange, président de la FIFA. Guy Thys, le sélectionner national, en faveur d’une pause l’an dernier estime cette fois excessif de postposer la compétition.

Tokyo se prépare

Mais comment contenter dirigeants du football, supporters, médias, joueurs et sponsors quand le virus continue de circuler dans la péninsule et que la vaccination n’en est qu’aux phases de test partout dans le monde ? Déconfiner brutalement, même pour l’événement sportif le plus regardé au monde, c’est aussi risqué que de jouer face à Maradona, même quand on est la Mannschaft.

Moins exposés, les championnats du monde d’athlétisme se tiendront de toute manière en août à Tokyo. Tribunes remplies ou tribunes vides, peu importe pour l’IAAF. Pour la capitale nipponne, réussir des Mondiaux dans de telles conditions pourrait la motiver à présenter sa candidature pour accueillir une nouvelle fois les Jeux olympiques d’été, après 1964.

Trente ans après, il n’est plus question de fiction. Le monde affronte une pandémie sans précédent qui totalise des dizaines de milliers de morts. Et dans trente ans, on s’interrogera : que se serait-il passé s’il n’y avait pas eu le Covid-19 ?