Enseignement: la Belgique est-elle parée pour l'intelligence artificielle?

D’ici 2030, le développement de l’intelligence artificielle devrait créer 200 000 emplois en Belgique.
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D’ici 2030, le développement de l’intelligence artificielle devrait créer 200 000 emplois en Belgique. - © ALEX WONG - AFP

L’intelligence artificielle est sur toutes les lèvres et dans tous les médias. Mais où en est la Belgique dans ce domaine et existe-t-il une formation en intelligence artificielle digne de ce nom?

Yves Deville, professeur d’informatique à l’Ecole Polytechnique de Louvain, et Hughes Bersini, professeur et spécialiste de l'Intelligence artificielle à l’ULB, enseignent tous deux cette discipline depuis plus de 20 ans. Mais, depuis peu, les formations se précisent. A Louvain, l'intelligence artificielle (IA) est déjà une option en Master depuis deux décennies, à côté des deux autres options que sont le génie logiciel et la sécurité. Sur les 60 ingénieurs en informatique qui sortent de l’UCL chaque année, 50% ont une spécialisation en AI. Leur nombre est un peu moins important à L’ULB. A l’échelle de la Communauté française, il existe également, depuis 2017, des Masters en " data sciences ". L’UCL réunit 30 inscrits, et se targue de compter en son sein 4 spécialistes reconnus de l’IA. L’ULB va, elle, lancer un nouveau Post Master cette année. Et cette tendance se développe dans d’autres universités. Solvay, par exemple, dispense également des cours de ce type en BI (Business intelligence) et en big data.

Un bémol toutefois: la situation est moins favorable qu’en Flandre où sont diplômés davantage d’universitaires informaticiens.

Coup de pub de Carnegie Mellon

La prestigieuse université Carnegie Mellon, connue pour ses formations en intelligence artificielle, se targue d’être la première à proposer un diplôme en IA dès le premier cycle universitaire. Les cours d’intelligence artificielle débuteront dès la seconde année d’un cursus de 3 ans. Cette formation sera axée sur la manière dont les "inputs complexes" comme la vision, le langage et les énormes bases de données peuvent aider la prise de décision par une machine. La formation comprendra aussi les aspects éthiques et de responsabilité sociale des machines. Pour la première année, qui débutera en septembre, l’IA deviendra une option en 2ème et 3ème année. 100 étudiants seulement participeront à cette expérience.

Pour Yves Deville (UCL), ce ne serait pourtant qu’un coup de pub: " Il ne font que ce que tout le monde fait déjà. Et pour se lancer dans l’Intelligence artificielle, il faut disposer, au préalable, d’une formation de base solide en mathématique."  Ce qui ne serait pas le cas dans une formation de 1er cycle.

Intelligence artificielle, un enjeu stratégique?

Il y a quelques semaines, un sommet de l’IA s’est tenu à la Maison Blanche devant 40 des plus grands géants informatiques américains. Michael Kratsios, responsable du Bureau de la politique scientifique et technologique s’y est engagé à protéger le secteur au niveau international et à créer un organisme qui coordonnera la recherche américaine sur l’intelligence. "Nous n'entraverons pas le potentiel américain sur la scène internationale", a-t-il déclaré.

Concrètement, les chercheurs pourront faire ce qu’ils veulent et ne seront pas ralentis par ce qu’il nomme des "réglementations autoritaires"

Le discours n’est pas différent en France. En novembre dernier s’est déroulé à Paris le premier Forum de l'intelligence artificielle, en présence du ministre de l'Economie, Bruno Le Maire. Face aux milliards de dollars investis par les Etats-Unis et la Chine, la France a parlé de "Souveraineté" de "géopolitique" et de "mainmise presque totale sur les algorithmes" par les puissances étrangères. On attribue même à Vladimir Poutine la phrase selon laquelle "Celui qui devient le leader de l’AI  deviendra le maître du monde".

Yves Deville relativise un peu le discours guerrier des grandes puissances en constatant que l’enjeu porte non seulement sur l’IA, mais aussi sur tous les grands secteurs technologiques, comme celui des données, " où les Etats-Unis disposent d’une avance sur l’Europe ".

L’Europe à la traîne

Pour le professeur de l’UCL, le problème se situe moins au niveau de l’aide à la recherche en Europe qu’à celui des entreprises. "Toutes les grandes entreprises mondiales spécialisées dans la gestion des données sont américaines (Apple, Google, Microsoft, etc). Elles ne sont pas européennes". Même constat pour le professeur Hughes Bersini pour qui la maîtrise technologique n’est plus entre les mains des Etats, mais des entreprises privées. "Pour Google, le rival technologique n’est plus l’Europe, mais la Chine. La position de Google est que si les Etats ne sont pas efficaces pour le faire, c’est au privé de s’en charger". En matière d’intelligence artificielle, le professeur de l’ULB plaide pour une prise en main par les Etats de ce qui concerne la mobilité, la fiscalité, et les grands projets de cités intelligentes… Mais ce sont les Gafa qui sont actuellement aux commandes. "Les universités seules n’ont plus les moyens de rivaliser avec les entreprises (souvent américaines) qui ont des milliers de chercheurs. Les chercheurs du privé publient plus que leurs collègues universitaires".

Modifier l’enseignement pour répondre aux exigences de l’Intelligence artificielle

Pour Laurent Alexandre, le chantre français du transhumanisme, cela ne fait aucun doute: il est "urgent de commencer à réformer l'école. Yves Deville de l’UCL le rejoint sur deux aspects. Il faut, selon lui, "inclure de l’informatique dès le plus jeune âge, pour que, plus tard, chaque individu comprenne les grands principes des technologies qu’il utilise. Il déplore aussi que l’enseignement belge ne prévoie pas de formation explicite de l’informatique dans le secondaire. Et qu’il ne soit pas tiré assez parti des nouvelles technologies dans les méthodes d’enseignement. Comme les formations à distance. A L’ULB, Hughes Bersini prône même un cours d’algorithmique dès le plus jeune âge. "Cela se fait en Estonie: dans le classement Pisa, ce pays figure en tête des Etats européens. Et en 2019, la France enseignera, durant les deux dernières années du Bac davantage d’algorithmique que de math.". Un point positif tout de même: "On reste bon pour la formation de base, mais pour la recherche pointue, il faut aller à Harvard ou au MIT. C’est là-bas que cela se passe, avec des classes de 5 à 6 étudiants et des professeurs de haut niveau en matière de recherche." Il reconnaît d’ailleurs que les candidats chercheurs à l’ULB ont intérêt à présenter un CV mentionnant 1 ou 2 ans passés sur les bancs d’universités américaines.

L’intelligence artificielle et l’emploi feront-ils bon ménage?

Là aussi, les avis divergent. Aux Etats-Unis, le président Obama appelait l’industrie à protéger l’emploi des travailleurs, Michael Kratsios, responsable du Bureau de la politique scientifique de la Maison Blanche est plus pragmatique: "le déplacement de l'emploi est inévitable. Nous devons faire ce que les Américains ont toujours fait: s'adapter. "

En Belgique, la conclusion d’une étude McKinsey est que d’ici 2030, le développement de l’intelligence artificielle devrait créer 200 000 emplois en Belgique. Mais si l’on retire les emplois détruits par l’IA, il reste une croissance nette de 40.000 emplois.

Pour Yves Deville, la question est caricaturale. "Il y a mutation des emplois. Et c’est vrai pour toutes les technologies. D’ici 10 ans, les employés des centres de contacts -hotlines- auront disparu, remplacés  par des chat bots ", ces assistants numériques capables de converser de manière naturelle. Mais d’autres métiers que nous ne connaissons pas feront leur apparition. Comme cela a été le cas pour l’agriculture, puis l’industrie.

Pour Hughes Bersini, la création d’emploi dépendra de décisions politiques "Si on décide de se lancer dans la transition énergétique, les smart cities, etc,  l’IA offrira un vivier d’emplois. Il faudra toujours des gens pour installer des panneaux solaires. Je suis plutôt optimiste mais cela dépendra des choix de nos gouvernements. Et c’est un peu lent." 

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