"En centre fermé, c'était le stress, ici en Serbie c'est le stress": la maman rom enfermée à Steenokkerzeel témoigne

Eminé Berisha et ses 4 enfants ont été les premiers a être enfermés au centre pour familles de Steenokkerzeel au mois d'août 2018. À cette époque, sa situation interpelle le Délégué général aux Droits de l'Enfant et plusieurs associations qui se mobilisent. Après des semaines de recours, elle accepte une procédure de "retour volontaire" en Serbie. 

C'est à Nis, à 250 km au sud de la capitale serbe, que nous retrouvons Eminé . La jeune femme a trouvé refuge dans le quartier rom de "Beograd Machala", littéralement "camp de Belgrade". Ici, ce sont entre 8000 et 10.000 Roms qui vivent, à l'image des 500 autres machalas dans le pays.

Le camp est un entrelacs de ruelles, bordées de bâtiments à moitié construits. Des enfants jouent dans les rues, une voiture passe parfois au ralenti. Ici, tout étranger est scruté. C'est notre cas: les fenêtres s'ouvrent à notre passage, les regards sont interrogateurs. 

Vous venez de Belgique?

Il nous a fallu du temps pour trouver la maison où habite désormais Eminé. Au milieu de ce labyrinthe, nous arrivons finalement devant un bâtiment de deux étages, entouré d'une grille bleue. Ce sont les enfants qui nous accueillent. "Vous venez de Belgique ?", nous demande la plus grande en néerlandais. Emrana, 6 ans et demi, Redzep 5 ans et Samira 3 ans et demi, sont dehors. La plus petite, Zeynep, est avec Eminé. La jeune femme nous emmène à l'intérieur. 

Notre présence excite les enfants, qui ne tiennent pas en place. Mais la mère de famille est soucieuse. La présence de la caméra l'inquiète. Après une longue discussion avec Alievic Macha, le représentant de la communauté rom de Nis, qui nous accompagne, elle se détend un peu. Mais juste le temps de souffler, pour nous raconter son angoisse de se retrouver dans ce pays qu'elle connait à peine. "Je suis toute seule ici… sans argent… sans rien…  et avec 4 enfants, c’est vraiment difficile. Je suis restée en Belgique pendant dix ans, mes enfants sont nés en Belgique… pas ici.

>>> A lire aussi : Pourquoi ne pas avoir entendu ce témoignage avant le retour en Serbie ? Les explications de notre journaliste Wahoub Fayoumi

Eminé est née au Kosovo, raconte-t-elle. Après un exil en Serbie, ses parents l'ont envoyée en Belgique pour se marier. Elle avait 15 ans. Elle nous raconte le parcours qui l'a menée ici, comme un long cauchemar dont elle ne peut pas sortir, un parcours qui a commencé le 14 août dernier: "La police est venue à la maison à 7h… et devant les enfants … on disait 'Maman doit aller en centre fermé'. Je suis restée 2 mois au centre avec mes 4 enfants."

La suite, c'est un enfermement de plus d'un mois, une fuite d'un centre ouvert, puis un autre enfermement... La jeune femme a tenté toutes les procédures légales, pour pourvoir être libérée. En bout de course, épuisée, elle a accepté ce "retour volontaire".

Une hospitalisation de deux semaines

Un retour qui ne se déroulera pas sans mal. Samira, sa fillette de trois ans et demi, est malade le jour du voyage. "Elle avait la joue toute gonflée. Mais le médecin en Belgique a dit qu’elle pouvait aller dans l’avion… Mais non! Elle ne pouvait pas… c’était gonflé et elle avait beaucoup de fièvre…", se souvient la maman. À côté, les enfants suivent notre discussion. Emrana se rappelle aussi l'état de sa petite sœur ce jour-là: "C’était très grave. Elle avait très mal, et c’était très gonflé… et elle a vomi dans l’avion…"

Samira restera à l’hôpital de Belgrade pendant 2 semaines. La maman ne saura pas exactement ce dont sa fillette souffre, peut-être un début de méningite, suppose-t-elle. L’hôpital ne remettra jamais d'attestation de soins, mais la famille est suivie par une assistante sociale à Belgrade. 
 

800 euros, pour trois mois de loyer et de nourriture

C'est ce suivi, et celui de la fonctionnaire de l'Office des Étrangers qui accompagné la famille pendant deux jours à Belgrade, qui a permis de retrouver l'adresse d'une grand-mère du mari d'Eminé, à Nis. C'est là où Eminé réside aujourd'hui. Mais cet abri semble être temporaire. "Cette maison n’est pas à moi… elle va être vendue. C’est la grand-mère de mon mari qui vit ici, et on paie un loyer". Le mari d'Eminé est incarcéré en Belgique, la jeune femme en a de rares nouvelles, mais elle doit se débrouiller seule.

L'Office des Étrangers lui a donné 800 euros, une somme qui doit servir à payer l'équivalent de trois mois de loyer et de nourriture.  "Je dois payer mais je n’ai plus rien … L’argent qu’ils m’ont donné de Bruxelles est épuisé. Je dois payer le lait pour les enfants, les couches, les médicaments... Vraiment, c’est très difficile pour moi", ajoute-t-elle.

Pour Alievic Macha , qui travaille au Conseil des minorités Roms de la ville de Nis, la situation d'Eminé est préoccupante. "L'aide sociale qu’elle va recevoir, ou peut-être recevoir, ne va pas être suffisante pour couvrir ses besoins et ceux de ses enfants. En plus, le problème est qu'elle n’a pas de domicile à elle. Elle sera bien obligée de payer un loyer." Et trouver un travail régulier dans le futur, pour une femme rom comme elle, risque d'être difficile, déplore-t-il, évoquant les discriminations qui touchent les Roms en Serbie.

La question des papiers

Les préoccupations d'Eminé sont encore plus immédiates. Les enfants ne sont toujours pas inscrits à l'école: "Ils ne peuvent pas rester comme ça.... Ils ne vont pas à l'école parce qu'ils ne sont pas nés ici. Ils sont nés en Belgique, c’est difficile d’avoir des papiers mais c'est nécessaire pour pouvoir les inscrire. Et avoir une aide pour leur scolarisation... À Bruxelles ils nous ont juste donné ça… des papiers de retour en Serbie". Eminé nous montre des papiers cartonnés, rédigés en serbe.

Alievic nous explique que ce sont des "laisser-passer", des documents délivrés par les autorités serbes pour entrer sur le territoire. Il y est mentionné que les enfants d'Eminé sont serbes. Mais Alievic nous précise que cela ne veut pas dire que les enfants sont enregistrés.

Les procédures pour obtenir des papiers d'identité serbes pour des enfants nés à l'étranger, surtout roms, sont très longues. Ce sont des cas très courants en Serbie. "Il existe un programme de réadmission (ndlr: pour les Roms qui sont expulsés ou qui retournent en Serbie) mais ce n’est pas suffisant pour aider les gens quand ils retournent au pays, pour qu’ils puissent s’en sortir tous seuls…", ajoute-t-il. 

Eminé évite de sortir. Dans le camp, elle ne veut pas être l’objet de curiosité... Les enfants continuent à jouer dans la petite cour autour de la maison. C'est en néerlandais qu'ils nous parlent. Aucun d'entre eux ne connait le serbe, avec leur mère, ils parlent le romani, la langue des Roms.

"En Belgique c’était l’angoisse, ici aussi... En centre fermé aussi… c’est tout le temps comme ça…"

La pancarte affichée sur la façade de la maison mentionne "À vendre". Cela rappelle à Eminé qu’elle devra encore bouger. Mais malgré tout, elle nous dit qu'elle espère que c’est pour retourner un jour en Belgique.

Vous retrouverez notre reportage dans  l'émission Transversales:

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK