En Belgique, les mafias tentent d'infiltrer l'économie et de corrompre. Entretien avec le patron de la police judiciaire

La police veut appliquer le modèle de l’antiterrorisme à la lutte contre la criminalité organisée
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La police veut appliquer le modèle de l’antiterrorisme à la lutte contre la criminalité organisée - © DIRK WAEM - BELGA

Les "mafias". Inépuisable sujet de romans et de films, presque toujours à l’accent italien. Une source où plonge l’imaginaire collectif et, dans la vraie vie, un fléau pour de nombreuses collectivités infiltrées jusque dans les sphères économiques et politiques par ces organisations criminelles. Parmi les plus réputées : la Cosa Nostra en Sicile, la Camorra napolitaine, la 'Ndrangheta en Calabre.

Historiquement, les mafias ont un ancrage territorial fort. Mais elles s’exportent, y compris en Belgique : mafias italiennes, albanaise, marocaine, turque ou tchétchène, entre autres. Elles sont actives dans le trafic et la production de drogues, la vente d’armes, le blanchiment d’argent, la traite d’êtres humains, l’extorsion de fonds ou encore la cybercriminalité.

Comme un rappel de la présence de ces réseaux mafieux sur le territoire belge, mi-septembre, trois personnes ont été arrêtées en Belgique et quatre en Italie, lors d’une opération coordonnée par l’unité antimafia de Palerme et le bureau du procureur de Liège. L’enquête fait suite à des assassinats et tentatives d’assassinats. Par ailleurs, on ne compte plus les saisies, les arrestations ou les violences liées au trafic international de drogue, dont la 'Ndrangheta est une des têtes de pont.

L’évolution de ces groupes criminels en Belgique reste mal connue

Les mafias, et plus largement les organisations criminelles, sont actives en Belgique, carrefour stratégique en Europe (ports, nœuds autoroutiers, …). Ces organisations font-elles pour autant l’objet d’un suivi particulier et coordonné ? "Non", admet Eric Snoeck, directeur général de la police judiciaire fédérale ad interim, qui annonce vouloir leur appliquer le modèle de l’antiterrorisme.

Depuis les attentats de 2015 et 2016 à Paris et à Bruxelles, le dispositif de lutte contre les organisations terroristes s’est renforcé : rapports réguliers concernant l’état de la menace, listes de personnes à surveiller, échanges d’informations entre services, adaptation de la législation, appel à de multiples compétences et niveaux de pouvoir, etc.

Pour les mafias et plus généralement la criminalité organisée dont les actes sont par nature moins visibles que le terrorisme, l’approche est loin d’être aussi structurée. "Pourtant, note Eric Snoeck, les groupes criminels font plus de victimes en Belgique que le terrorisme ; de manière directe quand les criminels s’en prennent à l’intégrité physique des personnes ou indirectement lorsqu’ils alimentent le cycle de la drogue. De plus, "le crime organisé entache la crédibilité d’un Etat si des mafias parviennent à s’immiscer dans le système économique et à installer un système de corruption."

Un enjeu de société

Les activités criminelles génèrent des profits colossaux pour les truands. En Belgique, les profits issus du trafic de drogue sont difficiles à estimer mais ils se compteraient en milliards d’euros pour une seule année. L’Etat perd également plusieurs dizaines de milliards en fraude fiscale et sociale. Ces chiffres font dire à Eric Snoek "qu’on se trouve face à un véritable enjeu de société".

Blanchiment d’argent et corruption font partie de l’ADN des groupes criminels. L’argent sale est caché via des flux financiers internationaux ou est réinjecté dans l’économie belge, affirme le policier. "Cela se fait au travers de commerces qui ont pignon sur rue ou au travers du négoce de produits de luxe". Quant à la corruption, existe-t-elle en Belgique ? "Oui, répond Eric Snoeck. Des enquêtes récentes ont montré que des policiers ou d’autres fonctionnaires font l’objet d’approches et participent aux activités de la criminalité organisée. Fort heureusement, il s’agit de cas isolés mais nous devons mettre en place des dispositifs proactifs et répressifs."

Mieux surveiller le crime organisé, sur le modèle de la lutte contre le terrorisme

Face aux groupes criminels organisés, le patron de la PJ souhaite muscler et coordonner l’approche, en synergie avec la justice. Ainsi, ces derniers mois, dans chaque arrondissement, des policiers ont été chargés de répertorier les individus et les groupements suspects. Certains n’apparaissent pas encore dans des dossiers judiciaires alors que d’autres font déjà l’objet d’enquêtes ou de condamnations. Le travail " d’inventaire " doit permettre d’établir plus facilement des priorités pour le travail quotidien des enquêteurs et de favoriser la circulation de l’information entre services de police.

Dans en second temps, la police fédérale souhaite dresser une cartographique des mafias et des organisations criminelles en Belgique. "Un rapport fiable sur base de tous les renseignements disponibles, que nous souhaitons actualiser au fil du temps", précise Eric Snoeck. L’objectif du policier fédéral est de construire une approche pluridisciplinaire, impliquant les services de renseignements, les acteurs locaux, l’administration fiscale, …"C’est un point important que je souhaite amener pour le nouveau gouvernement", glisse Eric Snoek.

La stratégie de lutte est désormais définie. La question des moyens est également cruciale. La police manque pour l’instant d’enquêteurs spécialisés, par exemple dans le digital ou le secteur financier.

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