Elles ne veulent pas d'enfants: "Alors, tu n'es pas une vraie femme"

Une femme sur 5 de 40 ans en Europe ne voudrait pas d’enfants. Chez nous, difficile d’avoir un chiffre précis mais les chiffres de l’institut belge de statistiques montrent une baisse de la natalité depuis 7 années consécutives. "En 2017, le nombre des naissances vivantes issues de mères résidant en Belgique est descendu en dessous de la barre des 120.000", explique Statbel sur son site internet.

Nous avons été à la rencontre de trois femmes qui ont fait le choix de ne pas avoir d’enfant. Toutes les trois dénoncent l’impact de l’image de la mère dans la société et la pression qui pèse sur les épaules des femmes dans la parentalité, ou le choix de la non-parentalité.

"Tu changeras d’avis"

Charline a 23 ans. Cette Montoise d’origine étudie à Bruxelles l’histoire de l’art, elle sait, depuis son enfance, qu’elle ne deviendra pas maman : " Dès le départ c’est quelque chose qui me mettait mal à l’aise, qui ne semblait pas me correspondre", explique-t-elle. "Aujourd’hui à 23 ans je suis toujours du même avis, je ne veux pas d’enfant, ça ne m’intéresse pas", explique Charline.

Et même si Charline est encore jeune, elle a déjà reçu des remarques négatives sur sa décision : "Ça dépend vraiment des gens que je rencontre, par exemple ma maman qui a la cinquantaine et qui a 4 enfants, m’encourage à faire ce dont j’ai envie, avant de me soumettre aux regards des autres, aux diktats de la société. Par contre, il m’arrive de rencontrer des personnes de mon âge qui ne comprennent pas mon choix et qui, la plupart du temps, me disent Tu changeras d’avis !", mais Charline, aussi jeune soit-elle, est certaine de son choix : "Je ne vois pas pourquoi je changerais d’avis. Non, ce n’est pas fait pour moi."

Pour Charline, ce sont les habitudes qui poussent les femmes à devenir mères : "La société guide les femmes à se tourner vers la maternité parce que ça semble normal et qu’il est même inimaginable de ne pas construire une famille, surtout en tant que femme."

Parmi les remarques que Charline reçoit le plus, il y a la notion d’égoïsme : "Certaines personnes qui ne partagent pas mon avis se mettent presque en colère parce qu’ils trouvent ma décision particulièrement égoïste. Oui, effectivement, ça ne me concerne que moi, ça concerne mon corps, ma vie, mes projets, donc oui, effectivement c’est égoïste, mais je trouve ça normal, que ça soit égoïste."

Charline estime que c’est une discrimination de plus : "Encore une fois c’est ne pas laisser la femme disposer de son corps comme elle l’entend. Laissez les femmes faire ce qu’elles veulent, si elles veulent des enfants, elles en feront, si elles n’en veulent pas, elles n’en feront pas !"

La jeune femme n’est pas négative pour autant. Elle reconnaît que les choses bougent… un tout petit peu : "Je ne sais pas s’il y a plus de femmes qui ne veulent pas d’enfants. Mais en tout cas, on a plus de facilité à en parler, même si on n’est pas forcément mieux accueillies, il y a plus de bienveillance entre nous. C’est plus facile d’en parler, et de se soutenir entre nous."

"Ce n’est pas un choix"

Fabienne a 34 ans. Elle est bruxelloise et travaille avec une asbl qui s’occupe d’enfants dans les hôpitaux. Elle aussi estime ne pas être égoïste : "Je n’ai pas l’impression que ce soit un choix égoïste, même si évidemment c’est un choix très personnel. Mais dans ma vie de tous les jours je fais des tas d’autres choses et j’estime que l’on peut créer des tas d’autres choses et s’épanouir en donnant aux autres d’autres choses aussi."

Contrairement à Charline, Fabienne nous explique avoir été épargnée par les remarques et réflexions agressives, mais être tout de même interpellée par la pression mise sur les épaules des femmes : "J’ai la chance d’être dans une génération, dans un milieu aussi, où j’ai eu la chance de ne jamais être dérangée avec ça. Maintenant j’ai plus l’impression que quand on s’explique, il y a beau avoir des tas d’exemples, de femmes plus âgées qui le vivent très bien, qui clament qu’elles n’ont jamais regretté ne pas avoir eu d’enfant, c’est comme si les gens ne le croient toujours pas. Et ça, cela m’interpelle : pourquoi malgré tous les exemples que l’on a aujourd’hui, les langues qui se délient quand même sur le sujet ? Pourquoi les gens ont-ils toujours l’air de ne pas le croire ?"

Pour Fabienne, il n’est même pas question de poser un choix : serai-je mère un jour ou pas ? C’est plus intérieur : "C’est quelque chose que j’ai senti depuis que je suis toute petite, je ne me suis même jamais posée la question en fait. C’est comme ça. Après, en grandissant, j’ai dû réfléchir à comment où à pourquoi, pour justifier en fait ma décision auprès de gens qui poseraient des questions, mais pour moi il n’y a pas spécialement de raison, c’est une question de désir en fait donc c’est un peu irrationnel."

"On leur dit : 'tu n’es pas une vraie femme alors', c’est très violent"

Notre dernière témoin est Claudine, elle a 59 ans. Cette Bruxelloise active dans les mouvements féministes n’a jamais voulu porter un enfant, mais la vie a fait qu’elle est s’est occupée du fils de son mari à mi-temps. Aujourd’hui, elle est "grand-mère" et ne regrette rien. Mais elle continue de défendre ses choix : " Il y a deux choses qui m’ont influencée. D’une part, pour des raisons politiques, je trouve qu’il y a des raisons, pour la planète, de limiter la population. Et puis il y a une histoire familiale aussi, il y a un vécu douloureux dans mon enfance à moi… Et puis aujourd’hui, la vie professionnelle fait qu’il est difficile d’avoir en même temps la charge mentale partagée avec son compagnon ou sa compagne et sa vie professionnelle, là il y a quelque chose de lourd."

Mais comment cela se passe-t-il lorsque l’on est une femme convaincue de ne pas vouloir d’enfant, et que la vie fait que l’on se retrouve finalement dans une coparentalité ? Pour Claudine, cela coulait de source : "Comme tout dans la vie, accueillir ce qui vient fait partie d’une philosophie et faire avec, en y mettant le plus de cœur possible. Moi, j’ai eu la chance de vivre avec un petit garçon depuis qu’il a 3 ans, à mi-temps, tout en n’étant pas du tout sa maman, mais en étant présente une semaine sur deux. Et je trouve ça formidable !", s’émerveille-t-elle.

Si Claudine est ravie dans son rôle de coparente, elle estime que la pression est encore très forte sur les femmes : "Je ne pense pas que ça va mieux non, je vois mes jeunes collègues qui ne veulent pas d’enfants et qui disent avoir des pressions familiales et sociétales extrêmement fortes. On leur dit 'Ah et toi c’est pour quand ?' ou bien 'Ah tu vas te marier pour faire des enfants !'. C’est encore gentil, mais c’est une pression morale qui est épuisante à la longue."

Parmi les témoignages que Claudine a déjà reçus, il en existe malheureusement de bien plus violents : "On dit à des jeunes femmes : 'tu ne veux pas d’enfants ? Mais tu n’es pas une vraie femme alors'… Et ça c’est terrible, c’est nier la personne". Ce genre de remarque signifierait-il qu’une femme n’en est pas une si elle n’a pas d’enfant ? "Oui il y a quelque chose de ça, répond Claudine. C’est dans la tête de certaines personnes et dans le courant dominant oui… C’est lié à la société patriarcale avec des rôles très clivés : les hommes d’un côté les femmes de l’autre, des pouvoirs hiérarchisés et donc refermer les femmes dans leur rôle reproductif est encore très présent. Pas chez tout le monde, heureusement, mais on l’entend quand même oui… Et c’est très douloureux."

Les raisons de ce tabou seraient religieuses mais aussi culturelles et économiques

Comment peut-on expliquer qu’en 2019, le fait pour une femme de ne pas vouloir d’enfant est encore une si grosse pression ? Laudine Lahaye est chercheuse et chargée d’études au sein des Femmes Prévoyantes Socialistes. Pour elle, c’est à mettre en lien avec plusieurs facteurs : "Avec la révolution industrielle et l’arrivée du capitalisme, on a vraiment vu le discours de l’importance de faire des enfants prendre de l’ampleur. Il fallait de la main-d’œuvre pour les usines. Dans les discours de l’époque, on a encouragé les femmes à avoir de plus en plus d’enfants."

Mais qu’en est-il aujourd’hui ? "Nous sommes toujours dans cet état d’esprit là oui, on n’a pas encore une vision décomplexée de la maternité, il suffit de voir les réactions que peuvent susciter les témoignages de femmes qui avouent regretter avoir eu des enfants, c’est encore extrêmement mal vécu. Il y a aussi une influence religieuse et une évolution de la place de la mère dans la société qui explique aujourd’hui encore, les pressions."

Parmi les raisons souvent évoquées par les femmes, mais aussi par les hommes, pour ne pas avoir d’enfant, il y a la donnée environnementale, on ne fait pas d’enfant pour ne pas accentuer l’emprunte écologique sur une planète qui souffre. C’est une tendance que la chercheuse a aussi constatée : "C’est un discours que l’on entend de plus en plus de la part des femmes qui ne veulent pas avoir d’enfant, la raison écologique et l’inquiétude pour le futur sont de plus en plus souvent cités. Avant on n’était pas du tout préoccupé par environnement, aujourd’hui on voit que les générations actuelles sont beaucoup plus inquiètes pour le futur et pour leurs propres enfants que ne l’étaient les générations précédentes."

Si l’écologie fait partie des raisons évoquées par nos trois témoins pour ne pas devenir mère, ce n’est, selon elles, pas la principale.

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