Drogue à Anvers : après les jets de grenade, la violence risque-t-elle d'exploser ?

Des balles tirées dans des façades d’Anvers, des grenades qui explosent sous des voitures dans les quartiers de Deurne et Borgherout, ces actes de violence sont liés au trafic de drogue. Le port d’Anvers est un nœud central au niveau européen pour l’arrivée de drogue. Et cela génère de la violence.

Chez nos voisins, aux Pays-Bas, cette violence est montée d’un cran il y a un an avec l’assassinat en pleine rue d’un avocat qui traitait un dossier important lié à la drogue. Assistons-nous à une augmentation de la violence chez nous et le niveau atteint aux Pays-Bas pourrait-il s’installer chez nous ?

Depuis 2017, Anvers a été le théâtre de 66 attaques à la grenade ou de tirs. Il s’agit vraisemblablement de règlements de compte liés au milieu de la drogue. Ces actes de violence font rarement des blessés, il s’agit plus souvent de mises en garde.

Teun Voeten est anthropologue et photojournaliste. Il a récemment remis un rapport à Bart De Wever, le bourgmestre d’Anvers : "Drugs : Antwerpen in de greep van nederlandse syndicaten". Il décrypte les actes de violence commis dans la ville du président de la N-VA : "C’est une violence symbolique qui peut signifier plusieurs choses. Ça peut être une manière de marquer son territoire. Ou une manière d’attirer l’attention de la police sur une famille qui est connue pour des délits de drogue pour que la police fasse une enquête. Ou encore une manière de saboter le travail d’un autre groupe".

Le port d’Anvers : nœud central pour l’arrivée de cocaïne

Ces dernières années, les quantités de cocaïne saisies à Anvers n’ont fait qu’augmenter. De 26 tonnes en 2016 à 62 tonnes en 2019 selon l’Observatoire européen des drogues et toxicomanies. Cela aurait rapporté, selon Bart De Wever, près de 3 milliards 200 millions d'euros. Les douanes essaient d’enrayer ce phénomène en contrôlant de plus en plus les conteneurs qui arrivent au port d’Anvers, mais la tâche est colossale. En 2019, 41.000 conteneurs ont été inspectés. Cela représente 1,6% du trafic.

Chambre de torture

Les connexions sont évidentes entre les trafiquants d’Anvers et des Pays-Bas. Et chez nos voisins, c’est un tout autre palier de violence qui a été atteint.

Début juillet, à Bergen op Zoom, à la frontière entre la Belgique et les Pays-Bas, la police néerlandaise a découvert toute une installation. Sept conteneurs qui servaient de prison. L’un d’eux équipé d’une "salle de traitement" avec des outils tels que des sécateurs, une scie, des pinces, mais aussi une chaise de dentiste avec des sangles aux bras et aux jambes. Ce n’est pas tout. Des menottes étaient installées au sol et au plafond. Les murs étaient insonorisés et recouverts d’aluminium, une technique qui empêche les caméras thermiques de détecter une présence humaine.

Assassinat et décapitation

Toujours aux Pays-Bas, il y a un an, le 18 septembre 2019, l’avocat Derk Wiersum était abattu en pleine rue à Amsterdam. L’homme défendait un repenti et témoin clé dans un procès contre le criminel le plus recherché des Pays-Bas pour une importante affaire de drogue.

À l’époque, cette liquidation au petit matin avait suscité beaucoup de réactions. Notamment du côté des avocats anversois comme Kris Luyckx qui intervient aussi dans des dossiers liés à la drogue. Celui-ci sent la pression s’accumuler ces dernières années et le nombre de dossiers augmenter. Il n’a pas de réserve vis-à-vis de ceux-ci : "Je représente aussi des clients qui sont des repentis comme l’avocat aux Pays-Bas. Mais il y a encore une grande différence entre la scène criminelle à Amsterdam et à Anvers", souligne-t-il.

Alors peut-on espérer qu’Anvers et la Belgique seront épargnés par ces terribles démonstrations de violence ? L’anthropologue néerlandais Teun Voeten se veut rassurant. Selon lui, il y a peu de risque d’une escalade de la violence à Anvers. Pourquoi ? "À Anvers, la plupart des familles impliquées dans la drogue habitent à Deurne ou à Borgherout. Tout le monde se connaît. C’est plus difficile de tirer une balle vers un type avec qui vous étiez à une fête de mariage la semaine d’avant", commente Teun Voeten.

Ce n’est pas le cas aux Pays-Bas. Pour Teun Voeten, les trafiquants anversois sont "des crevettes" tandis que les Néerlandais sont "les gros poissons". Mais aussi et surtout, ils sont répartis dans des groupes scindés. À Rotterdam, La Haye, Utrecht, Amsterdam.

La situation va empirer

Cette différence est confirmée par Joris van der Aa. Journaliste à la Gazet Van Antwerpen, il rédige des articles sur le crime organisé depuis plus de vingt ans. Mais l’homme de terrain est moins optimiste sur l’avenir : "L’intensité des faits de violence augmente. On voit régulièrement ces incidents avec des grenades ou des fusillades. Ça augmente, je ne pense pas que ça va diminuer. Au contraire, je pense que ça va empirer et sans doute s’étendre à d’autres villes comme Gand et Bruxelles. Le trafic de drogue est très lucratif, il attire les convoitises", résume-t-il.

Que fait la police ?

Au niveau de la police judiciaire fédérale, on a bien conscience que ce qui se passe à Anvers n’est que la partie immergée de l’iceberg en termes de crime organisé. Eric Snoeck, directeur général : "Il y a Anvers, mais on peut aussi citer récemment l’enlèvement d’un mineur dans le Limbourg ou encore des règlements de compte de la mafia italienne à Liège. On a bien conscience de l’existence persistante depuis de nombreuses années d’organisations criminelles qui opèrent aussi chez nous en Belgique".

Début septembre, l’opération Nachtwacht était commandée par le bourgmestre d’Anvers, Bart De Wever. L’artillerie lourde est descendue dans les rues. Objectif : lutter contre les violences liées au milieu de la drogue et ramener un sentiment de sécurité dans les quartiers.

Une initiative locale qui ne réglera pas tout. Le défi aujourd’hui est celui d’une meilleure coordination de la lutte au niveau national et international.

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