Dôme de chaleur en Amérique du Nord : les prémices de phénomènes météo extrêmes dus au réchauffement du climat

Températures records, bâtiments transformés en centres de rafraîchissement, écoles fermées : l’ouest du Canada et des Etats-Unis est réchauffé par un "dôme de chaleur" à l’intensité exceptionnelle. Le thermomètre bat des records historiques, avec 47,9 degrés relevés à Lytton en Colombie britannique. Le phénomène climatique pourrait durer encore une à deux semaines. Et, selon le climatologue Jean-Pascal Van Ypersele, son intensité est clairement liée à la hausse des températures sur Terre.

Inverser la question

Pour l’ancien vice-président du GIEC, le groupe d’experts intergouvernementaux sur l’évolution du climat et professeur à l’UCLouvain, se demander si le dôme de chaleur canadien est une conséquence du climat est une question dépassée : "Quel est le phénomène météorologique extrême qui n’est pas lié au réchauffement du climat ? Voilà la question qu’il faut se poser aujourd’hui car le réchauffement climatique est là, bien établi. Il se transforme en chaleur, en vents violents ou pluies intenses. Désormais, il faut inverser notre interrogation et prouver que ce n’est pas lié au réchauffement du climat. Ce qui se produit est cohérent avec un climat déréglé en raison des émissions gaz à effet de serre".

47,9° à Lytton, Canada

Ce n’est pas la première fois qu’une région est touchée par une canicule liée à un "dôme de chaleur" mais le phénomène, déjà rare, est accompagné de températures particulièrement élevées, proches de 50° Celsius, dans l’Ouest canadien et américain. Le Canada détient la palme avec 47,9 degrés enregistrés à la station de Lytton en Colombie britannique, ce lundi. Le record de la veille (46,6°) a ainsi été battu… lui-même détrônant une mesure de 1937 (45°). Un record absolu dans une région plus habituée à la neige qu’à la chaleur. Et si Lytton détient le record de température, Portland, dans l’Etat américain d’Oregon, a enregistré hier 46,7°.


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Pour le climatologue de l’ULiège, Xavier Fettweis : "Il faut savoir qu’en dessous du dôme, il n’y a pas de nuages, donc l’ensoleillement est maximum, les températures s’envolent. Et plus il fait chaud, plus ce dôme d’air chaud s’entretient. C’est donc une sorte de boucle sans fin. Ici, il pourrait durer facilement une à deux semaines", poursuit Xavier Fettweis. "Comme il s’auto-entretient, le dôme a tendance à rester sur place. Pour le moment, les modèles ne sont pas d’accord sur la fin de cette vague de chaleur, ce qui est sûr, c’est que le maximum de chaleur devrait être atteint ce mardi".

Qu’est qu’un "dôme de chaleur" ?

Un "dôme de chaleur" se caractérise par de hautes pressions accompagnées d’une chaleur intense, établies sur une grande zone géographique, laissant de côté l’activité habituellement humide et tempérée de l’océan Pacifique.

Dans le cas précis de l’Ouest canadien et américain, plusieurs phénomènes météorologiques se superposent, à commencer par une masse d’air très chaud en provenance du Mexique qui s’est dirigée vers l’ouest du Canada et des Etats-Unis grâce à la présence d’une goutte froide située au-dessus de l’océan Pacifique. Une goutte froide est une zone de basse pression étroite, se glissant entre plusieurs zones de haute pression, en d’autres mots une masse d’air froid instable à quelque 5000 mètres d’altitude.

"Une goutte froide circule dans le sens contraire des aiguilles d’une montre", développe le climatologue de l'IRM, Zacharie Blairon."Étant donné qu'elle s'est placée au-dessus du Pacifique, à proximité des côtes, on a observé un drainage de l'air chaud depuis le Mexique et les USA vers le Canada. Parallèlement, le Jet-Stream se trouve en ce moment repoussé à l’extrême Nord du Canada et n’influence presque pas l’air très chaud présent dans ces régions nordiques alors qu’habituellement, il tempère le climat canadien".

Un phénomène extrême en Belgique

Bref, une masse d’air chaud se retrouve bloquée sur la côte ouest du continent nord-américain, de part et d’autre de la frontière entre les Etats-Unis et le Canada poussée par une goutte froide et absolument pas tempérée par le Jet-Stream.

Un phénomène similaire s’est déjà produit sous d’autres latitudes… En Belgique par exemple. Des records de températures ont été battus l’été 2019 : 39,7° à Uccle ou… 41,8° le 25 juillet 2019 à Begijnendijk, dans le Brabant flamand. Phénomène similaire… mais pas identique. "Cet été-là", précise le climatologue de l’IRM, Zacharie Blairon, "une masse d’air très chaud en est arrivée depuis le nord de l’Afrique. En raison d’une activité atlantique bloquée, elle a pu atteindre nos régions avec une intensité exceptionnelle. Ce n’était donc pas le même schéma météorologique que la situation actuelle en Amérique du Nord".

"L’avenir de nos enfants"

Quoi qu’il en soit, le cocktail météo n’est absolument pas digeste. "Je suis étonné par rapport à l’ampleur du phénomène, comme à chaque fois que des records sont battus", reconnaît Jean-Pascal Van Ypersele. "45 degrés sur la côte ouest du Canada, c’est-à-dire sur une latitude moyenne, c’est étonnant. On n’est pas sur l’Equateur ! On est toujours étonné et, en même temps, ça n’a rien d’étonnant."

De nombreux climatologues alertent en effet les responsables politiques et la population mondiale depuis plusieurs décennies. Aujourd’hui, la température mondiale a augmenté de quelque 1,1° par rapport à l’ère préindustrielle. "Quand on voit ce qui se passe avec 1,1 degré alors qu’on aura au moins 3 degrés de plus d’ici à la fin du siècle", anticipe l’ancien vice-président du GIEC et professeur de l’UCLouvain, "ce que l’on voit maintenant, ce sont les prémices de la situation que nos enfants et petits-enfants vont vivre dans les prochaines décennies", conclut-il.

Climatologue et Cassandre

Le rapport que le GIEC publiera fin août -mais dont le contenu circule dans la presse- est sombre. On peut y lire que si le réchauffement du climat atteint 2° Celsius plutôt qu’1,5°, 420 millions de personnes sur Terre connaîtront des canicules extrêmes et jusqu’à 80 millions de personnes supplémentaires seront menacées par la famine d’ici à 2050.

Et les mesures prises aujourd’hui ne permettent plus d’atteindre ces objectifs. "Ça me rend triste car ça fait plus de 40 ans que l’on tire la sonnette d’alarme. Le météorologue américain du MIT Jule Charney en parlait déjà lors de la première grande conférence sur le climat de 1979. Je m’y suis rendu alors que j’étais étudiant. Et depuis… il y a trop peu d’actes. L’espèce humaine scie la branche sur laquelle elle est assise".

Limiter les dégâts

Ce constat ne signifie pas que tout est perdu pour l’humanité selon Jean-Pascal Van Ypersele : "On peut encore agir pour limiter la gravité des impacts d’une hausse du climat, en commençant par respecter les engagements pris dans l’accord de Paris sur le climat, en respectant la neutralité carbone au niveau mondial à l’horizon 2050… et plus tôt pour l’Europe". Logiquement en effet, si les Etats, industrialisés depuis longtemps, acceptent que les pays en développement prennent plus de temps pour infléchir la courbe de leurs émissions de gaz à effet de serre, les pays développés devraient l’atteindre plus tôt.

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