Distribution des 15 millions de masques de la Défense : "Un second choix, si on n'en a vraiment pas d'autre"?

C’est l’épisode du jour dans cette saga des 15 millions de masques en tissu commandés par la Défense belge. Comme prévu, la distribution de ces masques commence ce 15 juin dans les pharmacies.

Elle s’étalera jusqu’au 26 juin, avec des jours précis en fonction de l’âge des bénéficiaires Mais cette distribution se fera sur fond de polémique. Ces masques sont-ils efficaces ? Les recommandations du Conseil supérieur de la Santé prévoyaient qu’ils soient lavables à 60 °C. Les masques à présent disponibles ne le sont qu’à 30 °C, la Défense argumentant que les recommandations ont, entre-temps, changé…

Le président du Conseil Supérieur de la Santé est mécontent

C’est le président du Conseil Supérieur de la Santé (CSS), Jean Nève, qui se montre aujourd’hui le plus virulent à propos des masques en tissu commandés par la Défense. Il ne comprend pas que les recommandations du CSS n’aient pas été suivies pour valider cette commande auprès de la société luxembourgeoise Avrox. "La moutarde nous monte au nez parce que depuis quelques jours, nous assistons à une communication surréaliste où le Ministre essaye de justifier ce qui est, inévitablement, une faute ou une méprise dans la fabrication de ces masques ", explique Jean Nève, invité du Journal Télévisé de 13, ce lundi 15 juin.

Pour le CSS, une quinzaine d’experts ont émis des avis, notamment un avis relatif aux masques en tissus. " Ces recommandations sont faites par des groupes d’experts qui dépendent du CSS, mais aussi de Sciensano, de l’Agence fédérale des médicaments et des produits de santé. Nous avons 15 personnes qui revoient les critères et qui, une fois pour toutes, énoncent le principe très simple : pour désinfecter des masques, il faut les traiter à 60 °C, le savon allant aider ", explique Jean Nève qui s’étonne que la commande passée par la Défense ait fait fi de cet avis.

Comment est-on passé de 60 °C à 30 °C ?

De son côté, la Défense justifie la commande passée auprès de la société luxembourgeoise Avrox. Elle s’appuyait, le 10 juin dernier sur l’argumentation du virologue Marc Van Ranst, dans le journal De Standaard du 10 juin 2020 : "Des spécialistes, comme le Dr Marc Van Ranst dans le journal De Standaard du 10 juin 2020, affirment qu’un lavage fréquent à la main avec du détergent et un rinçage approprié désinfecte et garantit la fonctionnalité du masque buccal pour au moins 30 lavages. Ces instructions d’entretiens ne sont donc pas du tout une menace pour la santé de l’utilisateur, bien au contraire. Le lavage à 60 °C repris dans le document technique n’est qu’une recommandation, il ne modifiera pas les performances (pas de meilleure protection) du masque, mais il en limitera la durée de vie", expliquait la Défense.

Au micro de la RTBF, le ministre de la Défense, le MR Philippe Goffin expliquait : " La Défense a appliqué et fait respecter les normes à la lettre. Dans un premier temps, effectivement, il avait été indiqué au niveau de la norme, que ces masques devaient être lavables à 60 °C pendant 30 minutes, c’était une obligation. Et puis, une deuxième norme est arrivée, totalement indépendante de la Défense, indiquant que désormais, c’était une recommandation. Donc, le fabricant de masques indique que ces masques remplissent bien les conditions sanitaires, avec des lavages à 30 °C ".

Que la Défense et son ministre s’appuient sur le seul avis du virologue Marc Van Ranst irrite le président du Conseil Supérieur de la Santé. " Cela irrite beaucoup de nos experts au Conseil Supérieur de la Santé. Un avis, c’est fait par des groupes de personnes qui échangent des opinions, qui arrivent à un consensus et, de façon unanime, notre groupe d’experts a dit " 60 °C ". Vous avez toujours un individu qui va donner son opinion, mas ce n’est que son opinion. Ce que nous reprochons un peu à Marc Van Ranst, c’est de parler seul, de défendre une position ", déclare Jean Nève, du CSC, qui estime que son institution a été méprisée.


Des masques dangereux pour la santé et l’environnement ?

Déjà sceptiques quant aux modalités de lavage des masques, trois fédérations sectorielles belges, Creamoda, Febelsafe et FBT affirment aujourd’hui que ces masques buccaux en tissu achetés par la Défense ont été traités avec une finition antibactérienne nano argentée, ce qui les rendrait dangereux pour la santé et l’environnement, Ce que réfute le SPF Santé Publique, via un communiqué diffusé sur le site de la Défense.

Ces nanoparticules d’argent sont "si petites qu’elles peuvent pénétrer dans des parties du corps et des cellules où elles n’ont normalement pas leur place", expliquent les trois fédérations, la Fédération belge de la mode (Creamoda), celle des fabricants, distributeurs, fournisseurs de services et utilisateurs finaux professionnels en matière de sécurité et de bien-être (Febelsafe) et la Fédération belge de l’entretien et du textile (FBT). Les masques traités aux biocides et en contact prolongé avec le visage présentent dès lors un risque sanitaire, puisque leurs fibres peuvent se retrouver dans les poumons de l’usager, estiment les trois fédérations. Les trois fédérations affirment vouloir "éviter des incidents graves" et demandent qu’un avertissement accompagne le mode d’emploi de ces masques buccaux.

Elles expliquent aussi que le traitement aux ions d’argent (un biocide) imposé aux 15 millions de protections buccales commandées auprès d’Avrox présente un risque pour l’être humain et son environnement. "Des super-bactéries (résistantes à la plupart des antibiotiques) pourraient être créées en cas de mauvaise utilisation excessive", tandis que "les stations d’épuration risquent de ne plus fonctionner" car les biocides ne font pas la distinction entre les bonnes et les mauvaises bactéries, précisent les trois fédérations. En outre, 60% des particules d’argent sont déjà libérées après 10 lavages et elles disparaissent complètement après deux ans, ajoutent les organisations, qui craignent aussi le rejet "irrévocable" de biocides dans l’environnement une fois le produit en fin de vie.

De son côté, le SPF Santé précise que ce traitement antimicrobien, nommé SILVADUR930, "répond aux exigences du règlement européen en matière de biocides et que les masques buccaux peuvent être mis sur le marché." "Cette technologie est déjà utilisée dans de nombreux textiles, mais aussi dans de nombreux masques buccaux qui sont proposés sur le marché international et national, dans les supermarchés et les pharmacies, à la fois pour un usage personnel et professionnel" ajoute le communiqué.

Avrox défend la qualité de ses masques

Le fournisseur, la société Avrox, aujourd’hui défend les qualités des 15 millions de masques qu’elle a livrés. "Ces masques sont sûrs. Ils ont été testés, vérifiés. Concernant le lavage, il est clair qu’avec un bon détergent, laver ces masques à 30 °C suffit pour qu’ils soient désinfectés", explique Laurent Hericord, administrateur d’Avrox. Il poursuit "Nous avons suivi les recommandations de la Défense à la lettre".

Quant à la production de masques prévus pour des lavages à 30 °C plutôt que 60 °C, le patron d’Avrox confirme qu’au départ il était prévu de s’aligner sur 60 °C : "C’est correct mais la norme a évolué au cours de l’appel d’offres", explique Laurent Hericord. Et il poursuit : "La norme aujourd’hui laisse le choix de suivre ou 60 °C ou minimum 25 lavages à 30 °C, ce que nous faisons aujourd’hui".

Quant aux critiques formulées par Creamoda et les deux autres fédérations sectorielles, Avrox réagit : "Creamoda perd toute crédibilité avec cette nouvelle attaque sans aucun fondement. Ce n’est pas la première fois que Creamoda fait un procès d’intention à l’encontre d’Avrox ou de la procédure menée par les autorités pour l’achat de masques réutilisables. Ce qui démontre une fois de plus leur frustration quant au fait de ne pas avoir réussi à négocier un contrat avec la Belgique. Pour rappel, Creamoda pouvait s’engager, lors de ses négociations avec le gouvernement, à la livraison de 1,2 millions de masques à la mi-juin et tentait d’imposer ses propres conditions au gouvernement fédéral", écrit Avrox dans un communiqué. 

Pour Avrox, les allégations de Creamoda et des autres fédérations sont erronées. "L’allégation sur les présumées nanoparticules est complètement fausse. Dupont, le fabricant de la technologie Silvadur a confirmé qu’il n’y a pas de nanoparticules… cet argument parfaitement fallacieux et faux n’a donc aucune raison d’être. Les masques d’Avrox répondent à toutes les normes internationales, européennes et nationales, c’est aussi simple que cela. Le SPF Santé Publique, direction générale de l’environnement, a explicitement confirmé qu’en ce qui concerne l’aspect santé humaine et toxicologie, la technologie utilisée ne représente pas de risque sanitaire. Et conclut donc que les masques traités avec le produit Silvadur répondent aux exigences du BPR 528/2012 et peuvent être mis sur le marché belge".

Avrox se dit scandialisé que Creamoda lance une fois de plus des rumeurs invérifiées qui érodent la confiance du citoyen belge dans les masques et pourraient donc nuire à la santé publique. Avrox se réserve le droit d’attaquer en justice Creamoda pour mensonge et calomnies à son encontre. 

Des masques à utiliser avec prudence et en prenant des précautions ?

La polémique n’empêche pas que les masques soient distribués via les pharmacies, à partir de ce 15 juin. Même si l’Association pharmaceutique belge s’était dite déçue des masques reçus, elle a malgré tout décidé de les distribuer comme prévu, en donnant comme conseil aux citoyens de laisser les masques utilisés 72 heures de côté à l’écart, avant de les laver comme recommandé avec un détergent léger, à 30 degrés.

Pour Jean Nève, du Conseil Supérieur de la Santé, ces masques doivent rester "un second choix, si on n’a vraiment pas d’autres masques".

Du côté de la société Avrox, Laurent Hericord précise que ses masques supportent une température de lavage à 60 °C. "Bien sûr, si vous le désirez, vous pouvez les laver à 60 °C, mais il n’est plus garanti pour une utilisation de 30 fois", précise le patron.

De quoi, probablement, ajouter une dose de flou supplémentaire dans l’esprit des citoyens…

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