Discrimination capillaire : "Je n’oserais pas aller à un entretien d’embauche avec mes cheveux naturels"

Comme beaucoup de femmes noires aux cheveux crépus ou frisés, Mélissa Ortiz assume difficilement de sortir de chez elle avec ses cheveux au "naturel". "Toute ma vie, je les ai cachés", confie-t-elle.

"Lorsque je vais à mes cours de danse de hip-hop et de salsa, je n’ai aucun souci pour garder mes cheveux naturels : c’est ma personnalité plus excentrique qui ressort. Mais dans le milieu professionnel administratif, je n’ose pas", explique la métisse belgo-congolaise de 33 ans. "Je n’oserais pas aller à un entretien d’embauche avec mes cheveux naturels, j’aurais peur de me faire remarquer."

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Mélissa Ortiz assume difficilement de sortir de chez elle avec ses cheveux au "naturel". © Tous droits réservés

Il semble que les craintes que cette maman de deux enfants soient justifiées. En 2014, un steward d’Air France se fait licencier parce qu’il ne veut pas défaire ses tresses. Aux Etats-Unis, une école du Texas exclut l’année dernière un adolescent à cause de ses dreadlocks. Toujours aux Etats-Unis, l’armée bannissait jusqu’en 2021 certaines coiffures "ethniques".

"Or, les femmes militaires, lorsqu’elles sont postées longtemps à l’étranger, ont du mal à soigner leurs cheveux", remarque Mireille-Tsheusi Robert, présidente de l’asbl Bamko-CRAN, un comité de femmes pour l’égalité, la justice et l’équité raciale. "Ces coiffures ne sont pas que d’ordre esthétique, elles sont aussi d’ordre sanitaire. Quand on se défrise les cheveux trop souvent, on risque d’avoir un cancer car les produits sont très abrasifs. Indirectement, les femmes africaines sont donc ciblées et discriminées."

Problèmes capillaires

Les cheveux crépus requièrent de l’entretien. "Quand j’étais petite, ma maman avait beaucoup de mal à me coiffer", se souvient Mélissa Ortiz. "On n’avait pas les connaissances au niveau des cheveux métissés. Ma maman a pris la décision de les défriser par facilité et m’a emmenée à Matonge (ndlr. le plus important quartier commerçant et associatif africain de Bruxelles)."

Adolescente, Mélissa fait des tresses. "Vers quinze ans, je perdais mes cheveux sur le devant de la tête à cause des défrisages, des tresses et des nattes. A force de tirer sur les cheveux, ça les fragilise."

Ce phénomène s’appelle l’alopécie de traction. "La traction est due à l’injonction du diktat de la beauté par les cheveux lisses", déplore Mireille-Tsheusi Robert. "Plus c’est lisse, plus tu es belle. Donc, forcément, les gens tirent."

En Afrique ou en diaspora, la promotion des cheveux défrisés ou tirés est très présente. "Dans les deux cas, ça finit par faire tomber les cheveux. Le mannequin Naomi Campbell en est elle aussi victime."

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Naomi Campbell se prépare dans les coulisses du défilé Zac Posen printemps 2013, lors de la semaine de la mode Mercedes-Benz au Avery Fisher Hall du Lincoln Center, le 9 septembre 2012 à New York. © Getty

A 33 ans, Mélissa Ortiz prend mieux soin de ses cheveux, notamment grâce aux informations qu’elle a pu récolter sur Internet. Elle a aussi trouvé une coiffeuse maghrébine à Louvain-la-Neuve qui a l’habitude des cheveux métissés. "Elle m’a donné beaucoup de clés et m’a vraiment redonné confiance."

Trouver un bon coiffeur peut en effet se révéler un parcours du combattant. "Je ne peux pas entrer dans n’importe quel salon avec mes cheveux crépus et me faire coiffer. Je dois vérifier s’ils savent gérer mes cheveux", témoigne Mireille-Tsheusi Robert. "Et généralement, ils le disent d’emblée : 'on ne va pas pouvoir vous aider, allez ailleurs'. Ça veut tout de suite dire qu’ils n’ont pas les compétences."


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Ce problème concerne aussi les femmes blanches aux cheveux très bouclés. Vers l’âge de douze ans, Fanny Cuisset se rend dans une chaîne de coiffeurs bien connue. La stagiaire lui lave les cheveux de la même manière que pour des cheveux lisses et crée tellement de nœuds qu’elle n’arrive plus à y passer la brosse. "Elle m’a fait tellement mal en essayant de les brosser que j’ai commencé à pleurer."

Après cette expérience, Fanny n’est plus retournée chez le coiffeur pendant dix ans. Il a fallu qu’elle rencontre une coiffeuse qui l’autorise à amener sa propre brosse et à démêler elle-même sa chevelure pour qu’elle ose enfin repasser le pas de la porte d’un salon. "J’ai malheureusement arrêté d’aller chez cette coiffeuse car elle a engagé une nouvelle employée qui, en regardant mes cheveux, a dit 'Je déteste les cheveux bouclés, c’est moche'." Sous le choc, Fanny ne trouve rien à lui répondre.

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Fanny Cuisset, 32 ans, a appris à aimer ses boucles au naturel. © Fanny Cuisset

"Les filles bouclées ne veulent plus aller chez des coiffeurs normaux parce qu’ils ne savent pas quoi faire de nos cheveux."

Aujourd’hui âgée de 32 ans, elle déplore le fait qu’on lui propose presque systématiquement un lissage alors qu’elle aime ses boucles au naturel. "A l’école primaire, on me traitait souvent de 'mouton'. Mais aujourd’hui, j’assume mes boucles. J’ai même réussi à en faire une force."

"Aucune évolution"

Quelques salons spécialisés existent en Belgique, dont le salon C. Situé à Battice, en province liégeoise, il ne désemplit pas. "On ne prend plus de nouvelles clientes depuis quatre mois, on est complètes jusqu’au mois de février", confirme Céline Michel, coiffeuse depuis seize ans et l’une des deux patronnes du salon. "On vise la qualité, pas la quantité. Il arrive qu’on ait seulement deux ou trois clientes sur une seule journée. Certaines d’entre elles sont traumatisées par leurs expériences chez d’autres coiffeurs. Il y a une partie très psychologique."

Ouvert depuis deux ans, le salon coiffe tous les types de cheveux. "Beaucoup de clientes viennent de loin : Bruxelles, Luxembourg, Mons, Anvers. C’est chouette de voir que des clientes font autant de kilomètres pour des services qu’elles ne trouvent pas forcément ailleurs. Mais c’est aussi dommage, on devrait être un peu plus inclusifs."

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Céline Michel coiffe une cliente du salon C © RTBF

Pour pouvoir coiffer tout le monde, les deux patronnes ont dû se former elles-mêmes. "Il faut être autodidacte : tester, regarder des vidéos Instagram, YouTube, etc.".

Céline Michel déplore qu’il soit impossible de se former plus formellement dans notre pays. "A chaque fois que nous avons suivi des formations, c’était à l’étranger. On a été à Milan, on va beaucoup à Paris. Et même à Paris, les deux formations que nous avons faites sur cheveux afros, c’était pour compléter le bagage que nous possédions déjà, elles sont quand même assez rares."

Pour elle, l’école n’enseigne pas grand-chose. "Ma stagiaire est en dernière année d’apprentissage et elle a les mêmes cours que moi, il y a quinze ans. Il n’y a aucune évolution. Il n’y a pas un module où on enseignerait comment traiter les cheveux afros, par exemple."

Il faut aussi arrêter, selon elle, de considérer les cheveux crépus comme des cheveux différents, bizarres, difficiles, etc. "Ces termes devraient être totalement bannis. Il y a bien sûr des techniques différentes, mais comme il y en a pour des cheveux asiatiques ou ondulés."

Les cheveux à travers l’histoire

Pour bien comprendre ses enjeux, il faut réinscrire la question du cheveu dans l’histoire, que ce soit esclavagiste, coloniale, etc. Cette histoire a construit un certain rapport à l’esthétique et a un pouvoir d’infériorisation, de disqualification, de discrimination et de déshumanisation.

"La question du corps et le fait de qualifier de laid, d’une part, mais surtout de sauvage, les cheveux naturels des personnes d’ascendance africaine, font aussi partie de cette histoire-là", explique Jacinthe Mazzocchetti, anthropologue à l’UCLouvain.

"Et c’est aussi comme ça qu’à la fois nos regards à nous, mais également en partie les regards des principaux concernés, se sont construits", continue l’enseignante. "On a aussi appris à ces personnes, notamment au travers des idéologies racistes, colonialistes, etc., à ne pas aimer leur corps, leur couleur de peau, leurs cheveux. On a institué dans toute une série de sociétés cette idée que pour être propre, civilisé, accepté sur les scènes de l’école et du travail, il faudrait que le cheveu soit lisse ou fasse l’objet de tissages."

La question de la discrimination des cheveux entre dans une problématique globale du phénotypage, c’est-à-dire de l’ensemble des caractères apparents d’un individu dus aux facteurs héréditaires.

Mais ce n’est pas toujours évident de savoir si la personne discrimine à cause des cheveux en particulier puisqu’en général, assure Mireille-Tsheusi Robert, le terme raciste utilisé appartient à la catégorie noire ou les insultes nègres. "Parfois, on ne sait pas ce qui énerve en particulier le raciste en présence."

Exigences de l’employeur

Sur le marché du travail, la discrimination raciale est peut-être plus claire que dans la vie de tous les jours. D’après Mireille-Tsheusi Robert, certains employeurs demandent que l’employé africain ou noir n’ait pas les cheveux naturels. "On va lui demander d’être plus soigné, présentable, etc. Il faut lire entre les lignes pour comprendre que ce qui dérange, ce sont les cheveux naturels, ou les coiffures 'africaines' telles que les rastas, les dreadlocks, etc."

L’employeur peut aussi se permettre d’être un peu plus précis sur la présentation qu’il attend de ses employés. Une hôtesse qui est en première ligne à l’accueil pour recevoir des clients à un concert aura certainement un dress code à respecter. Ce dernier précisera si elle doit avoir les cheveux plaqués ou une queue-de-cheval, par exemple.

Ce dress code peut se révéler source de discrimination. "Faire une queue-de-cheval est très compliqué pour les femmes avec des cheveux crépus et moyennement longs", observe Mireille-Tsheusi Robert. "Dans ce cas-là, on est obligée d’ajouter des cheveux de femmes occidentales qui coûtent une fortune. On est presque forcée à mettre des perruques, des rajouts ou les défriser."

La chercheuse confie qu’elle s’est toujours coiffée avec des rastas (ndlr. de fines tresses qui pendent). "Un matin, je n’ai pas eu le temps de me coiffer et je suis arrivée à la réunion d’équipe avec une boule afro à la Michael Jackson chez un de mes anciens employeurs", raconte-t-elle. "Il y a eu un fou rire général, c’était un prétexte à la moquerie. Seules quelques collègues féministes m’ont défendue."

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Mireille-Tsheusi Robert s’est toujours coiffée avec des rastas © Tous droits réservés

Il y a aussi des collègues qui veulent parfois mettre la main dans les cheveux. "Beaucoup d’adultes racontent comment on touchait leurs cheveux, les moqueries à l’école, que ce soit le cheveu laissé naturel ou travaillé avec des tresses", dit Jacinthe Mazzocchetti. "Cela reste un marqueur très fort qui, dans le regard esthétique majoritaire, est situé du côté de l’infériorisation, du moins beau, etc. Du moins tout court en fait."

"C’est quelque chose de particulièrement violent symboliquement parce que les cheveux des Africaines ont une longue histoire de discrimination", explique Mireille-Tsheusi Robert.

"On sait que les esclaves étaient tirées par les cheveux pour les punitions. On a instauré dans certains pays ce qu’on appelle les lois Tignon, où l’on demandait aux femmes noires qui, traditionnellement, ne se couvrent absolument pas les cheveux en Afrique, de se couvrir les cheveux parce qu’on les trouvait trop extravagantes ou attirant l’esclavagiste ou le colonisateur qui la violait."

Les femmes noires ont répondu : "on doit se couvrir la tête mais on le fera à notre manière". Aujourd’hui, on voit beaucoup de pagnes ou de foulards de toutes les couleurs sur la tête sans que ce soit pour des prétextes religieux. Il y a une réappropriation de cette pratique.


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De son côté, Fanny Cuisset ne compte même plus le nombre de fois où ça lui est arrivé qu’on lui touche les cheveux, parfois même sans lui en demander l’autorisation. "A l’université, en auditoire par exemple, ça m’est souvent arrivé que quelqu’un que je ne connaissais pas, assis derrière moi, se mette à jouer avec mes boucles."

"Parfois on peut trouver ça très beau et vite tomber dans l’exotisation, qui n’est pas non plus du respect. Exotiser, ce n’est pas respecter l’autre", assène Jacinthe Mazzocchetti. "On est loin du respect si on est dans des regards qui exotisent ou qui s’approprient parfois les coiffures très travaillées sans être au fait de l’histoire et des discriminations que subissent les personnes qui elles n’ont pas le choix par rapport à leurs cheveux de 'naissance'."

Le cheveu : une lutte politique

"Les cheveux sont considérés comme la beauté d’une femme", déclare Mireille-Tsheusi Robert. "Or, les femmes noires ont été qualifiées de laides depuis assez longtemps, notamment dans les correspondances des coloniaux avec leurs familles en Belgique."

Elles ont dès lors à cœur de se montrer à elles-mêmes qu’elles sont belles, soit selon le diktat de beauté occidental, soit en dehors. Et c’est là que l’esthétique devient politique. "Lorsque l’on décide de garder nos cheveux crépus comme ils poussent sur notre tête ou de faire des coiffures traditionnelles, on peut le faire pour soigner ses cheveux bien sûr. Mais dans certains cas, les coiffures sont aussi un signe d’affirmation dans le sens politique du terme, en réfutant tous les préceptes, les réglementations et les préjugés racistes qui ont pu régner pendant plusieurs siècles."

Pour Mélissa Ortiz, le combat est plutôt familial. "Ma fille de trois ans n’a pas les mêmes cheveux que moi mais je dois lui montrer que j’assume les miens. Je veux lui montrer qu’en en prenant soin, elle pourra garder ses belles boucles."

Du côté des chercheuses, on est d’accord : même s’il n’existe pas d’observatoire belge des études statistiques permettant une évaluation quantitative des discriminations capillaires, il suffit de se mettre à l’écoute de presque toutes les personnes afro-descendantes pour récolter une histoire de cheveux.

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Vews 05/07/2019

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