Directeur, gardien, aumônier: comment font-ils face à la radicalisation en prison?

Ce n'est pas systématique, mais certains terroristes, en Belgique ou ailleurs, sont passés par la case prison, tombés dans le djihadisme au contact, dit-on, de leur(s) camarade(s) de cellule. Des terroristes présentés comme des petits caïds métamorphosés en combattants religieux ultra-violents. Mais où en est le phénomène ? Que se passe-t-il dans l'univers carcéral, cet univers clos qui suit des règles bien particulières, souvent opaque pour le grand public ? Pourquoi le système carcéral n'arrive-t-il pas à prévenir la radicalisation intra-muros ?

Pour le savoir, nous sommes allés à la rencontre de celles et ceux qui sont au contact direct des détenus. Agent pénitentiaire, directrice de prison ou aumônier. Voici leurs témoignages sur ce qu'ils vivent de l'intérieur.

Dominique Schurgers, agent pénitentiaire

Dominique Schurgers fait partie des deux cents agents pénitentiaires de la prison de Marche-en-Famenne. Pour lui, la radicalisation de certains détenus est parfois visible, décelée dans des comportements vis-à-vis du personnel féminin. "Certains refusent de leur adresser la parole", entame notre témoin. "J'en ai vu qui refusaient le repas donné par l'agent. J'en ai vu qui leur tournaient le dos, qui les insultaient. Il y a différents comportements et tout ce qu'on peut imaginer peut se passer. Moi le refus de repas, j'y ai assisté, les insultes, j'y ai assisté, et le refus de regarder dans les yeux ou même d'adresser la parole, j'y ai assisté aussi."

Pourtant, le processus est souvent bien plus complexe. Et notre agent et délégué syndical de dénoncer un manque criant de formations du personnel et de moyens avec des conséquences très concrètes : "Voir les prêcheurs, c'est très difficile, en fait. S'ils le font, ils font ça dans un préau. Or, le préau nous n'y rentrons pas pour motif de sécurité. S'ils prêchent, c'est de façon verbale et nous n'avons pas la possibilité. Pour ce qu'il se passe dans les ailes, à l'intérieur, ce n'est pas mieux."

Trois agents dans une aile pour septante-cinq ou quatre-vingts détenus, nous ne pouvons pas être partout.

"Sur le temps où on est d'un côté, ils vont aller prêcher de l'autre, quand ils vont voir arriver l'agent, ils vont cesser ou changer de lieu." L'autre problème pour les gardiens, c'est la difficulté d'appréhender l'extrémisme islamique. "Quand ils parlent entre eux, ils ne parlent pas spécialement français non plus, donc impossible de savoir de quoi ils parlent. Même chose avec le Coran. J'ai appris qu'il y avait plusieurs Corans. Je ne sais évidemment pas lequel ils ont devant eux."

Selon nos informations, treize personnes considérées comme radicalisées seraient actuellement incarcérées à la prison de Marche-en-Famenne, dont au moins cinq pourraient avoir des contacts directs avec les autres détenus.

Valérie Lebrun, directrice de la prison d'Ittre

Et pour prévenir l'effet de contagion, certains recruteurs de l'islam radical sont placés dans une aile spécifique des prisons de Hasselt ou d'Ittre, sous le nom de programme DeRadex. Pour l'instant, à Ittre, douze personnes sont placées en isolement pour éviter tout prosélytisme. Problème, et de taille: ces cellules ne sont pas aménagées en termes acoustiques. "En fait, c'était un projet qui avait été créé plutôt pour les détenus problématiques en termes de violence, de risques d'évasion avec prise d'otage avec violence sur les membres du personnel", explique Valérie Lebrun. "Et donc, il faut savoir qu'il y a toujours la possibilité de pouvoir discuter avec les autres détenus qui se trouvent sur les sections supérieures simplement par les fenêtres. Evidemment lorsque les agents sont présents, on peut le constater. La nuit, cela devient beaucoup plus difficile."

Le phénomène des détenus "vedettes"?

Un confinement peu concluant, donc. Sans compter que pour certains, cet isolement peut favoriser le statut de super-criminels un peu "vedettes" aux yeux des détenus de droit commun. Mais Valérie Lebrun nuance : "Je pense que de toute façon, que vous le vouliez ou que vous ne le vouliez pas, ce statut de héros il est là malgré tout. On le constatait déjà dans les dynamiques qu'on voyait au préau. Je fais le lien ici par rapport à ce que j'ai connu au niveau de ma pratique auparavant qui était le grand banditisme, les grands braqueurs, etc. C'était des gens qui avaient une aura bien spécifique et qui avaient un certain leadership."

Et cette directrice de prison de proposer une mise en perspective : "Des radicaux religieux, j'y ai toujours été confrontée, il n'y a rien de nouveau. Ce qui est clair, c'est qu'ils s'affichent beaucoup plus que ce qu'ils ne le faisaient auparavant. Tout se passe comme si - et c'est un peu comme à l'extérieur - ils se cachaient beaucoup plus, ils étaient très isolés. Maintenant, cela fait partie de la norme."

Xavier Lambrecht, aumônier à la prison de Lantin

Mais qui sont ces jeunes, prompts à basculer dans l'islamisme radical. Souvent présentés comme des gamins facilement manipulables, parfois simple d'esprit ou complètement désorientés dans l'univers carcéral, Xavier Lambrecht, aumônier catholique depuis 2006 à la prison de Lantin fustige ces préjugés. "Je pense par exemple à deux jeunes que j'accompagne et avec qui j'ai une bonne relation : on m'a déjà de faire attention parce qu'ils seraient en phase de radicalisation. Honnêtement, moi, je ne les classerais pas du tout en personnes qui vont se radicaliser " tempère-t-il.

Ce sont des jeunes qui ont du tempérament et qui ne veulent pas se laisser marcher sur les pieds

"Ces jeunes sont dégoûtés de la prison. Ils en ont marre. Ils se rendent compte qu'ils perdent leur temps avec une impression de régresser. Et donc il y a comme ça en eux toute une violence qui doit sortir à un moment ou l'autre, mais je ne dirais pas que c'est de la radicalisation au sens propre dont on parle."

Aujourd'hui, on estime à environ 420 le nombre de détenus considérés comme radicaux islamistes sur une population carcérale totale de 10.800 prisonniers. 

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