Ne pas savoir naviguer sur internet, utiliser une clé USB... L'illectronisme est aussi un facteur qui peut mener à l'exclusion

Cela n’aura échappé à personne, la digitalisation de la société avance à un rythme soutenu, et plus encore depuis le premier confinement. Pour travailler, pour étudier, pour chercher un emploi, pour des contacts avec les administrations avec son médecin, avec les banques, mais aussi pour réserver sa visite dans un musée, etc.

Bref, le numérique est partout et devient pratiquement incontournable. Dans ce contexte, notons que sans aide, certaines personnes ont du mal à réaliser ces démarches. Il y a évidemment la fracture numérique, mais il y a aussi ce qu’on appelle l’illectronisme ou un manque de connaissances de base pour utiliser les outils électroniques et informatiques…

Les chiffres

En Belgique, 9 Belges sur 10 ont une connexion à internet, nous apprend le dernier baromètre de l’inclusion numérique de la Fondation Roi Baudoin. Mais au-delà de ce chiffre se cachent bien souvent d’autres réalités. Toujours dans ce baromètre, par exemple, on note que 32% de la population n’ont que de faibles compétences et 8% n’utilisent pas internet. Et "plus les revenus sont faibles (moins de 1200 €/mois : ndlr) et le niveau de diplôme peu élevé, moins on dispose de compétences numériques (75%).

Autres chiffres, ceux de Statbel, l’office belge de statistique. Dans son rapport sur l’utilisation des TIC (technologies de l’information et de la communication : ndlr) dans les ménages, l’institution s’est aussi penchée sur les compétences en matière de logiciels et de résolution de problèmes dans la population entre 16 et 74 ans.

Premier constat, en 2015, 19% des personnes estimaient n’avoir aucune compétence pour copier ou déplacer des fichiers, rechercher des informations sur les sites ou applications de l’administration, l’utilisation de services en ligne ou encore chercher des informations concernant la santé. En 2019, ils étaient 15%. Pour la tranche d’âge 65-74 ans, s’ils étaient 51% en 2015, ce pourcentage est passé en 2019 à 37%. Les jeunes sont certes moins concernés, mais malgré tout en 2019, 6% des 16-24 ans n’a aucune compétence numérique.

L’illectronisme

Giselle a 43 ans, en recherche d’emploi, elle bénéficie de l’aide sociale. Depuis quelque temps elle suit une formation à l’atelier du web afin de perfectionner ses connaissances en informatique. Le besoin s’est fait ressentir après une première formation d’assistante logistique : "Pendant les cours il n’y avait pas d’informatique. Mais après, lors de mon stage j’ai vu que c’était vraiment important".

Giselle possède un téléphone avec un accès à internet et un ordinateur à la maison. Malgré cela, elle avait besoin de maîtriser des logiciels tels qu’un traitement de texte ou des applications de mise en page ou de retouche d’images. Avant cela, elle a aussi appris à envoyer des courriels avec des pièces jointes et différencier un fichier d’un dossier ou encore utiliser une clé USB. La situation de Giselle correspond à ce qu’on appelle aujourd’hui l’illectronisme.

EPN

En Région bruxelloise, il existe un réseau d’EPN (Espaces publics numériques). Il en existe aussi en Wallonie. Ces lieux mettent à disposition des ordinateurs (à l l‘image des cybercafés) avec une personne-ressource qui peut aider les utilisateurs dans ses démarches. Outre la mise à disposition d’ordinateurs, ces espaces proposent aussi des cours d’initiation à l’informatique.

A l’atelier du web dans la commune de Saint-Gilles ne vient qu’un public concerné par l’illectronisme, nous explique Véronique Guisen, la directrice depuis 15 ans de cet EPN. Pour accéder aux 25 ordinateurs mis à disposition, les utilisateurs doivent s’acquitter d’un montant de 3 € par mois. Le public (20 à 30 personnes/jour : ndlr) a en majorité plus de 45 ans, actif, chercheur d’emploi. "Là, ils bénéficient surtout de la présence d’un animateur multimédia qui est là pour les aider".

Ce soutien permet de ne pas être bloqué par des questions techniques au moment, par exemple, d’entreprendre des démarches administratives. Certains sont aussi arrivés dans cet EPN parce qu’ils n’arrivaient pas à payer une connexion internet ou n’avaient pas une imprimante ou un scanner. Mais ils constatent aussi que pouvoir bénéficier d’une aide est un plus, étant donné leurs compétences en informatique, sans oublier l’aspect social du lieu.

L’association propose aussi des formations pour des personnes souhaitant se débrouiller avec l’outil informatique. "Là, on a un public assez différent de celui qui se rend dans l’espace public numérique". Leur présence est souvent liée à un projet professionnel, mais aussi personnel. 60 à 70% sont des femmes cette année, mais cela varie d’une année à l’autre.

Il s’agit d’apprendre, bien souvent, les bases. Comment fonctionne l’outil, faire des recherches, envoyer des courriels ou encore gérer une photothèque.

A côté de ce public, de nombreux seniors viennent aussi en formation et des personnes qui ont toute leur vie eu métier manuel (HoReca, ouvriers, femmes de ménage) et qui maintenant ont besoin au niveau personnel de l’outil informatique. Véronique Guisen précise aussi qu’il s’agit souvent de personnes très actives avec des projets de vie, qui ont perdu leur emploi et qui en cherchent un nouveau.

Notons qu’un nouveau module a été créé cette année consacré au télétravail.

 

En Wallonie, l’illectronisme ou l’incapacité à utiliser de façon optimale l’outil informatique est aussi suivi depuis une bonne quinzaine d’années. Pour Eric Blanchart, chargé de mission pour les EPN en Wallonie, la situation est similaire à la situation de la capitale. "Il reste toujours 10 à 12% de la population qui est très éloignée d’internet, voire qui n’y va pas du tout". Mais au-delà de cet aspect, il note aussi que 20 à 25% de la population adulte (au-delà de 16 ans : ndlr) ne sont pas en confiance face à l’outil numérique et donc ne peuvent pas être autonomes dans l’environnement digital.

L’accès aux EPN est aussi en croissance avec plus de 50.000 utilisateurs uniques pour l’ensemble de la Wallonie, mais le chargé de mission estime "qu’on est très en deçà du travail à fournir", les EPN n’étant pas assez connus par la population. Notons que d’autres structures peuvent aussi venir en aide aux citoyens pour ces questions.

La crise sanitaire

Depuis le début de la crise sanitaire, un autre public a tendance à se rendre dans cet EPN. Véronique Guisen nous explique qu’en raison du Covid-19, les administrations ont fermé leurs portes. Conséquence, le public a doublé. Si l’on compare, le mois de novembre 2019 et 2020, le nombre de visites est passé de 300 à 600 personnes/mois, "parce que l’administration a commencé à envoyer des gens pour réaliser des changements d’adresses, pour prendre des rendez-vous ou encore pour inscrire leurs enfants dans les écoles. Toutes les démarches liées à l’administration communale".

La directrice précise que ces personnes ont bien souvent un téléphone ou un ordinateur, mais ils ne sont pas en mesure de réaliser ces démarches "c’est vraiment une question de compétences". Sans oublier que nombreux sont ceux qui n’ont pas d’adresse électronique, et qu’il s’agit là aussi d’en créer une.

Parmi ce nouveau public, des travailleurs aussi. : "Ils ont juste besoin de faire une démarche et puis ils se rendent compte qu’ils ne savent pas le faire". Certains expliquent, ne jamais avoir eu besoin d’utiliser l’outil informatique, mais aujourd’hui ils se sentent obligés de passer le cap et dès lors de se former.

En Wallonie aussi la crise sanitaire "a jeté un effet loupe par rapport à toutes les égalités liées au numérique", note Eric Blanchart. Il s’agit de familles avec un seul ordinateur, mais aussi des demandes d’aide par rapport à des applications utilisées par les écoles et pour lesquelles les parents se sentaient perdus. Sans oublier, comme à Bruxelles, des personnes en télétravail qui devaient utiliser des logiciels de visioconférence, etc.

Evolution de la numérisation vs évolution des compétences

En 15 ans, cette directrice a évidemment constaté la place de plus en plus importante du numérique dans la société, mais : "on ne voit pas l’évolution des compétences", analyse la directrice. Le module pour les débutants comprend le clavier, la souris, internet, le courriel. Il est pratiquement le même qu’en 2006 : "Et on a toujours entre 300 et 400 personnes par an qui viennent pour ce module".

Fracture numérique

A-t-on suffisamment tenu compte de cette réalité dans la société ? Selon Véronique Guisen, si on a pu donner du matériel informatique ou installé du Wi-Fi un peu partout dans le cadre de la fracture numérique, l’accès aux pages web ou aux formulaires en ligne à lui été sous-estimé. "Moi, je dis toujours qu’au-delà de trois clics, ça devient trop compliqué… Parce que c’est compliqué". Et ce constat peut toucher, à des degrés différents probablement, toutes les couches de la société.

Le jeune public

Les jeunes sont aussi concernés. Cela pourrait sembler étonnant, sachant qu’ils ont pour la plupart un téléphone et un accès internet. C’est le cas de Yassin, par exemple, 14 ans et en 1e secondaire. Communiquer sur les réseaux sociaux ne lui pose pas de soucis. Par contre, il a du mal à naviguer sur internet, utiliser un moteur de recherche. Se servir d’un traitement de texte ou d’une clé USB n’est pas évident non plus.

L’atelier du web, via les maisons de jeunes, voit aussi passer des étudiants. Eux aussi sont concernés par l’illectronisme. À nouveau, beaucoup ont des téléphones, mais peu utilisent un ordinateur. "Dès qu’ils doivent rendre un travail pour l’école, c’est compliqué, parce qu’ils n’ont pas les codes" nous explique Véronique Guisen. Ces jeunes n’ont pas les compétences bureautiques ou ne maîtrisent pas les recherches sur internet. Heureusement, nous dit la directrice, les jeunes apprennent très vite.

Eric Blanchart, confirme, lui aussi, cette présence des jeunes dans les EPN wallons. Les raisons sont nombreuses, mais une partie importante de ceux-ci viennent parce qu’ils sont démunis : "On a un énorme décalage entre les usages, les réseaux sociaux bien sûr […] et les compétences qui sont demandées dans le monde professionnel […] c’est quelque chose qui va être problématique pour les années à venir".


►►► À lire aussi : La Région bruxelloise lance son plan pour réduire la fracture numérique


Notons enfin, au niveau politique, des plans se mettent en place. Avec pour la Région de Bruxelles-Capitale le Plan d’Appropriation Numérique proposé par le ministre chargé de la Transition numérique, de l’Emploi et de la Formation professionnelle, Bernard Clerfayt (Défi). On peut d’ailleurs lire sur ce site que :"A l’échelle de la Région bruxelloise, 170.000 personnes n’ont aucune compétence numérique et 475.000 Bruxellois, des compétences faibles".

Un plan similaire est aussi sur les rails en Wallonie à l'initiative du ministre du Numérique, Willy Borsu (MR) et de la ministre de l'Emploi, de la Formation et de l'Action sociale, Christie Morreale (PS). Il devrait être disponible courant du mois de mars 2021.

Sur le sujet de la fracture numérique: JT 02/10/2020

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