Deux mille morts en Belgique à cause de l'arrêt des statines anticholestérol?

C'est une étude de l’Université de Bordeaux parue dans la revue Archives of Cardiovascular Diseases et relayée par Le Soir qui relance le débat : la sortie du livre des professeurs Philippe Even et Bernard Debré sur les médicaments inutiles ou dangereux se serait soldée par des milliers de morts.

Le Guide des 4000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux, paru en 2012, à la suite du scandale du Mediator s'est vendu à 200 000 exemplaires. Il remettait notamment en cause les statines dans la prévention du cholestérol et avait déclenché la polémique. Ses auteurs avaient même été interdits d'exercer la médecine pendant un an en France en 2014.

Bataille de chiffres

Aujourd'hui, l'étude du professeur Nicholas Moore de l'Université de Bordeaux, spécialisé en cardiologie et en pharmacologie, avance que cet ouvrage aurait fait 10 000 morts en France, et, ajoute Le Soir ce mardi dans son article, 2000 morts en Belgique. Comment objectiver de pareils chiffres ?

L'étude de l'Université de Bordeaux se base sur les données de 650 000 Français dans les 9 mois suivant la publication du "Guide des 4000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux". 

En 2011 et 2012, le taux d'arrêt de la statine était de 8,5% des patients traités avec ce médicament. En 2013, de 11,9% soit 40% d'augmentation. Les auteurs de l'étude estiment à 13% la hausse de mortalité dans le groupe à risque intermédiaire, le plus nombreux. De là, ils extrapolent à toute la population française pour arriver à une mortalité supplémentaire de 10 000.

Utilisation inutile, selon Philippe Even

Philippe Even avait encore publié en 2013, "La vérité sur le cholestérol". Ces deux ouvrages dénonçaient l'utilisation de médicaments inutiles notamment les statines pour limiter le cholestérol, tenu responsable depuis les années 1950, de l'augmentation du risque de crise cardiaque et principale cause des accidents cardio-vasculaires et des accidents vasculaires cérébraux.

Selon Philippe Even, le problème réside dans la facilité avec laquelle les prescriptions de molécules luttant contre le cholestérol sont faites.

"A mon sens, 95 % des personnes qui se font prescrire un traitement contre le cholestérol ne devraient pas être suivies médicalement". Les statines, dit-il, ont des effets secondaires entraînent parfois des accidents graves. "J'ai étudié les 46 essais cliniques sur 250 000 patients, ligne par ligne". "Sur ces 46 essais, seuls trois montrent un effet bénéfique des statines". Un effet très  ponctuel, d’après lui. "Dès lors", poursuit le médecin, "on peut se poser de très sérieuses questions".

Un important marché

Des questions déjà posées par l'émission de Questions à la une? en 2014, "Le cholestérol: faux problème ou vrai business?", et qui au delà de la polémique dans le monde médical et scientifique, faisait le point sur les affaires de l’industrie.

Les médicaments anti-cholestérol sont les plus vendus au monde. En Belgique, environ 1,5 million de personnes sont sous traitement. Cinq molécules différentes de statines (commercialisées sous les noms de Zocor, Prareduct, Pravasine, Lescol, Lipitor et Crestor, plus les génériques) sont remboursables sans autorisation préalable du médecin-conseil en Belgique. Coût pour la sécurité sociale : plus d'un quart de milliard d'euro.

En France, on parle de plus de 6 millions de patients et de plus d'un milliard d'euros de remboursement.

Pour situer l'importance du marché, ajoutons que dans le top 25 des médicaments les plus remboursés en 2014 par l'Inami en Belgique, on trouve trois statines. En 2014, un remboursement a été effectué pour 1 363 761 patients traités par l’une de ces trois statines. La troisième place du top 25 est occupée par la rosuvastatine, prescrite à 21% des patients traités par une statine. Elle est environ trois fois plus coûteuse que les autres statines, et représente la moitié du budget de l’Inami alloué aux statines. "L’importante consommation de rosuvastatine contraste avec les données scientifiques qui justifient un champ d’application plus réduit pour la rosuvastatine", note l'Absym, l'Association belge des syndicats médicaux.

Syndrome Lamborghini

Pour le docteur Olivier De Coster des Cliniques universitaires Saint-Luc à Bruxelles, on a voulu donner des statines à tout le monde, ce qu'il appelle "le syndrome Lamborghini" : si on donne une Lamborghini à tout le monde, on aura plein d'accidents et on conclura que la Lamborghini est une mauvaise voiture. "C'est la même chose qui s'est passé avec les statines".

"Et puis il y a eu la mode des techniques orientales, la levure de riz rouge était à la mode. Mais la levure de riz rouge est aussi une statine, la lovastatine (qui est chimique mais moins efficace avec moins d'effets secondaires), utilisée dans les pays asiatiques contre le cholestérol. Mais les Asiatiques n'ont pas du tout les mêmes chaînes enzymatiques que nous et de petites doses de statine suffisent".

Des chiffres difficiles à évaluer...

Face aux chiffres de l'étude bordelaise qui annoncent une forte augmentation de la mortalité liée à l'arrêt de la statine chez des patients influencés par la parution des ouvrages du professeur Even, le docteur De Coster est prudent : "C'est très difficile à évaluer dans les chiffres. Donner un chiffre par rapport au nombre de décès, c'est relativement dangereux de faire ce genre d'extrapolation. Mais c'est plausible dans son résultat puis qu'on sait depuis très longtemps que les statines diminuent la mortalité dans les cas de maladies cardio-vasculaires. Chez quelqu'un d'hypertendu qui a des facteurs de risques très importants familiaux ou éventuellement diabétiques, si on arrête les statines, on sait qu'on va retrouver les anciens chiffres et rehausser la mortalité cardio-vasculaire parce que les statines sont efficaces dans le traitement."

... ou probables

Le professeur Guy Berkenbaum, chef de clinique à l'hôpital Erasme à Bruxelles, juge, lui, que les chiffres de l'étude de l'Université de Bordeaux sont "probables". "On a été stupéfait, car ce livre (du docteur Even) n'est basé sur aucune donnée scientifique et donc on essaye de contrecarrer ces informations qui n'ont pas beaucoup de sens et qui sont dangereuses pour les patients".

Ces chiffres ont bien sûr été démentis par l'auteur du livre. Rappelons qu'il s'agit d'une extrapolation, aucune étude n'a encore été réalisée sur le sujet en Belgique.

Contrôler son alimentation

D'un autre côté, le docteur De Coster est sur la même longueur d'onde que le professeur Even : il ne faut pas donner des statines à tout le monde. Dans d'autres pays que la Belgique, le médicament en vente libre a pu être pris à des doses non valables par des patients qui n'en avaient pas besoin et qui ont donc eu ses effets secondaires.

Face aux patients qui viennent régulièrement l'interroger sur le bien fondé de continuer leur traitement aux statines, articles ou livres du professeur Even à la main, le docteur De Coster doit réexpliquer tout cela. "Mais on peut très bien dans un premier temps améliorer son cholestérol en adaptant sa nourriture, en mangeant correctement, avec moins de graisses. Il faut passer par la levure de riz rouge pour que les gens comprennent que ce n'est pas suffisamment efficace et au bout de quelque temps, ils feront le chemin vers le bon médicament".

En conclusion, il est bon de consulter son médecin avant de prendre ou d'arrêter un médicament.

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