La désactivation des cartes prépayées "va pénaliser les personnes qui n'ont pas les moyens de se payer un abonnement"

Alexis Deswaef, le président de la Ligue des droits de l’Homme.
Alexis Deswaef, le président de la Ligue des droits de l’Homme. - © NICOLAS MAETERLINCK - BELGA

Ce mercredi à minuit, les téléphones munis d'une carte prépayée et dont les coordonnées du propriétaire n'ont pas encore été transmises à l'opérateur téléphonique seront bloqués. Alexis Deswaef, le président de la Ligue des droits de l’Homme, était invité sur La Première ce mardi pour parler de cette mesure.

Cette mesure, l’obligation de s’identifier pour pouvoir utiliser une carte prépayée dès demain, est-ce que globalement, pour vous, c’est une bonne mesure?

"Ce n’est pas la mesure qui nous dérangeait le plus dans le package de douze puis 18 mesures prises par le gouvernement pour lutter contre le terrorisme. On voit que l’effet immédiat de cette mesure va être surtout de pénaliser finalement les personnes qui, parfois par manque de moyens, n’ont pas les moyens de se payer un abonnement et passent par le système de carte prépayée et leur GSM sera désactivé. On peut quand même se poser la question de l’efficacité de cette mesure parce que, comme d’autres mesures, elles n’ont de sens que si elles sont appliquées au niveau européen. On a beaucoup parlé aujourd’hui du PNR aussi, le Passenger Name Record, dans les avions. La Belgique a voulu faire cavalier seul et avancer avant l’Union européenne par rapport à ça. Notre ministre de l’Intérieur veut l’élargir non seulement aux vols internationaux, mais également à tous les déplacements internationaux, le train, le bateau et ça n’a de sens vraiment que si les autres pays européens font de même. La mesure sur les cartes prépayées, les spécialistes de lutte contre le terrorisme disent que c’est inefficace parce que c’est déjà dépassé. Les terroristes n’utilisent pas de cartes prépayées, ou plus, ils passent par d’autres moyens de communication via leur téléphone et ce serait beaucoup plus intéressant de surveiller par exemple les numéros IMEI des GSM".

On sait qu’à Bruxelles, par exemple, Abdeslam et compagnie ont beaucoup communiqué en échangeant des cartes SIM et en utilisant beaucoup de cartes SIM différentes, on sait aussi qu’Abdelhamid Abaaoud, lorsqu’il a été découvert dans sa cache à Saint-Denis, c’est aussi par les écoutes téléphoniques. Il y a quand même un petit peu d’efficacité dans ces mesures-là, on peut, par les téléphones, quand même empêcher des attentats, ça l’a été par le passé...

"Effectivement, il y a des mesures de surveillance des téléphones et cette mesure de suppression de l’anonymité des cartes prépayées fait peut-être partie de ces mesures, mais à efficacité réduite. Ce qui est important, c’est de noter que cette mesure-là s’inscrit dans tout un package de mesures qui, en fait, tend vers la surveillance de masse, où on va surveiller tous les citoyens du Royaume pour lutter contre le terrorisme et là, les spécialistes, à nouveau, disent "est-ce que c’est vraiment efficace?" Le ministre de l’Intérieur se défend toujours en disant "mais si vous n’avez rien à cacher, vous n’avez rien à craindre". À la Ligue des droits de l’Homme, on lui répond "mais non, si vous n’avez rien à cacher, il n’est pas nécessaire de vous surveiller". Ce n’est pas en surveillant onze millions de Belges, mon vieux voisin, ma grand-mère ou ma tante qu’on va lutter efficacement contre le terrorisme. On note que toutes les personnes qui ont commis un attentat ou qui étaient liées de près ou de loin à un attentat, même s’il avait échoué, étaient connues des services de renseignements ou des services de justice. Et donc, partant de ce constat-là, on voit que ce n’est pas un manque d’informations qui est en jeu, mais un manque de croisement de l’information ou de l’utilisation de l’information existante. Et nous disons de manière très simple que ce n’est pas en noyant l’information qui était présente par une masse d’informations supplémentaires qu’on va augmenter l’efficacité de la lutte contre le terrorisme, qui est une lutte légitime évidemment".

En étant obligé de s’identifier pour pouvoir téléphoner finalement, est-ce que vraiment on rogne sur les libertés, est-ce que vraiment le citoyen laisse un petit peu de ses libertés au nom de la lutte contre le terrorisme?

"C’est pour ça que j’ai dit que ce n’était pas la mesure qui nous dérangeait le plus. Par contre, elle s’inscrit effectivement dans un cadre où on va rogner, comme vous dites, ces libertés et finalement le citoyen est amené à sacrifier ses droits et libertés pour une illusion de sécurité. Et on voit que le gouvernement, par différents biais, attaque des principes fondamentaux de l’état de droit. On l’a vu la semaine passée encore sur la table du gouvernement, les projets pour restreindre le secret professionnel des travailleurs sociaux, on veut inscrire dans le Code pénal des exceptions au secret professionnel, sous couvert de lutte contre le terrorisme, le secret professionnel a de tout temps dérangé les gouvernements. Après, ce sera le secret professionnel des avocats ou le secret des sources des journalistes parce que le pouvoir, par définition, n’aime pas le secret, alors que le secret professionnel des travailleurs sociaux, c’est la base de leur travail et on va mettre à mal ce travail-là pour de nouveau une illusion de sécurité. Ça ne va pas rendre la lutte contre le terrorisme plus efficace et c’est là que la Ligue des droits de l’Homme insiste. À côté des principes de droit humain et de liberté fondamentale pour lesquels on s’est battu depuis des décennies pour inscrire dans des textes des principes qui protègent les citoyens, notamment le droit à la vie privée qui ne doit pas être bradé, eh bien sous ce prétexte-là on s’attaque à cela pour finalement cette illusion de sécurité".

Est-ce qu’il n’y a pas quand même un courant dans l’opinion publique aujourd’hui, une majorité de citoyens qui sont prêts à renoncer à des libertés individuelles pour pouvoir lutter efficacement contre cette menace réelle qu’est la menace terroriste?

"Mais c’est le danger, c’est qu’on en arrive finalement à se dire "finalement, je suis prêt à brader mes droits et libertés pour plus de sécurité". Le Premier ministre est le premier à dire quand il communique pour dire que le risque zéro n’existe pas. Finalement, on va se retrouver — et ce sera une victoire pour les terroristes — avec tous nos droits et libertés qui seront sacrifiés, avec une société qui ne sera pas nécessairement plus sûre, et donc nous devons faire attention à ne pas brader nos droits fondamentaux, même dans un contexte de lutte contre le terrorisme qui peut se poursuivre efficacement, mais en ne portant pas atteinte à ses droits et libertés".

Sujet du JT 13 h :

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