Les photos "choc" sur les paquets de cigarettes : après 5 ans de directive sur le tabac, quels résultats ?

Prenez un paquet de cigarettes, n’importe lequel.

Ou de tabac à rouler, peu importe. A l’avant et à l’arrière, des photos sanguinolentes souvent assez explicites de corps ravagés par le tabac.

Elles couvrent 65% du paquet : c’est la règle dans toute l’Union européenne. Pour les accompagner, des messages d’avertissements du type "fumer tue" et le numéro de téléphone de TabacStop. C’est la règle aussi.

En magasin, il n’y a plus de cigarettes aromatisées (au menthol par exemple), qui plaisaient à bon nombre de jeunes fumeurs.

Toutes ces règles sont issues d’un même texte qui encadre la fabrication, le conditionnement et la vente du tabac : la "Directive européenne sur les produits du tabac". Une législation adoptée en 2014 et appliquée dans toute l’Union européenne fin mai 2016.

C’était il y a juste 5 ans. A-t-elle été efficace?

Le tabagisme a baissé de 3% en Europe

La Commission européenne en a publié un premier bilan. Elle s’y félicite d’une baisse du tabagisme de 3% ces 5 dernières années dans l’Union européenne :

"Selon le dernier Eurobaromètre, la prévalence du tabagisme chez les personnes âgées de 15 ans et plus est passée de 26% en 2014 à 23% en 2020, soit une baisse de 3 points de pourcentage depuis l’entrée en vigueur de la directive. Le taux de tabagisme chez les jeunes est tombé à 20% en 2020, contre 25% en 2014, après avoir culminé à 29% en 2017".

Cette baisse est cependant très inégale d’un Etat européen à l’autre.

Elle est donc vraisemblablement liée aussi à des mesures complémentaires contre le tabac, distinctes d’un pays à l’autre : l’interdiction de fumer dans les cafés par exemple.

La Commission relève que le zèle à appliquer la directive, lui aussi, varie d’un Etat à l’autre. Huit Etats ont fait un pas supplémentaire en optant pour le paquet de cigarettes "neutre", dépourvu de tout élément de marketing, uni en dehors des textes et photos d’avertissement.

D’autres Etats membres appliquent encore imparfaitement la directive, notamment l’interdiction des cigarettes mentholées.

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La directive européenne sur les produits du tabac a interdit les cigarettes aromatisées, au menthol notamment. © 2018 Getty Images

La cigarette électronique, "préoccupante".

Dans son rapport, la Commission relève une "préoccupation": l’usage croissant de "nouveaux produits du tabac" apparus plus récemment, couverts en partie seulement ou pas du tout par la directive, dont les cigarettes électroniques à recharges liquides et produits à base de tabac chauffé, qui séduisent de plus en plus de jeunes européens.

"Les produits à base de tabac chauffé (PTC), catégorie prééminente parmi les nouveaux produits du tabac, ont vu leur présence sur le marché de l’UE augmenter, atteignant 2,92 milliards d’euros de ventes en 2019 (2% du marché du tabac)", écrit la Commission européenne.

"En 2020, 7% des Européens âgés de 15 à 24 ans avaient (au moins) essayé des PTC et 2% en étaient des utilisateurs courants."

La Commission précise son inquiétude pour les jeunes utilisateurs :

"L’industrie présente les cigarettes électroniques comme des produits à faible risque et une aide au sevrage tabagique. Toutefois, leur cote de popularité parmi les jeunes est inquiétante. Il est indéniable que les arômes présents dans les e-liquides attirent les jeunes et les adultes. La jeune génération utilise de manière notable les arômes non traditionnels, comme ceux de confiseries et de fruits. Ces arômes influencent fortement les jeunes puisqu’ils réduisent leur perception du caractère nocif du produit et augmentent leur désir de l’essayer".

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Les rayons de liquides pour cigarettes électroniques proposent des recharges nicotinées à saveur de fruits ou friandises © 2018 Getty Images

L’éventail des arômes proposés aux jeunes (et moins jeunes) palais est effectivement impressionnant. 

Bubble gum, fruits rouges et même gaufre au sucre. De la nicotine dans des vapeurs pâtissières. 

Vénéneux ou vertueux, le vapotage ?

Aujourd’hui, les scientifiques manquent encore de recul et de données pour évaluer la nocivité de l’usage des cigarettes électroniques sur la durée.

Parce que ces produits sont récents et parce qu’ils se déclinent sous une multitude de formes : des appareils variés, des liquides de recharge innombrables et combinables dans des cocktails personnels, avec des taux de nicotine très variables. La toxicité dépend aussi de l’usage personnel du vapoteur, la fréquence d’utilisation, le fait de cumuler ou non le vapotage avec la cigarette traditionnelle.

Mais de plus en plus d’études tentent d'y voir clair.

Elles tirent en général le constat que s’il faut comparer les deux, la cigarette électronique est moins nocive que la cigarette à combustion, parce qu’elle permet au fumeur d’éviter l’inhalation des goudrons des cigarettes traditionnelles.

Vapoter vaut mieux que fumer du tabac.

Mais ne pas vapoter vaut encore mieux. Dans quelle mesure ?

Les risques derrière l’arôme "gaufres" ou "bubble gum"

En avril dernier, sur demande de la Commission, le "Comité scientifique européen des risques sanitaires émergents et nouveaux", le "SCHEER", a remis un avis sur les risques d’un usage prolongé de la cigarette électronique.

Il a trouvé "des données modérément probantes concernant les risques d’irritation locale des voies respiratoires et un nombre modéré mais croissant d’éléments de preuve […] suggérant que les cigarettes électroniques ont des effets nocifs sur la santé, en particulier, mais pas exclusivement, sur le système cardiovasculaire."

Et sur l’usage des jeunes :

"Il existe des preuves modérées du fait que les cigarettes électroniques constituent pour les jeunes une passerelle vers le tabagisme et des preuves solides du fait que les arômes contribuent de manière importante à l’attractivité de la cigarette électronique et au début du tabagisme. Par ailleurs, les preuves à l’appui de l’efficacité des cigarettes électroniques pour le sevrage tabagique sont fragiles".

De quoi faire dire à la Commission européenne que le principe de précaution doit continuer à prévaloir : la directive tabac va probablement être rouverte, étoffée.

L’industrie du tabac aux aguets

L’industrie du tabac, elle, veut éviter toute entrave au développement de ses nouveaux produits.

Ces dernières décennies, les cigarettiers ont déployé un lobbying musclé d’abord pour cultiver le doute autour de la dangerosité de la cigarette, puis pour freiner l’interdiction de publicité sur le tabac et ensuite cette directive.

Aujourd’hui une nouvelle bataille s’amorce entre législateurs européens et lobbys autour de la réouverture annoncée du texte.

Avec un discours nouveau, déconcertant et subtil, de l’industrie du tabac : elle se présente désormais comme une alliée de la Commission, prête à se battre à ses côtés pour atteindre une "génération sans tabac en 2040".

Les cigarettiers en croisade contre la cigarette ?

Ils présentent, dans la foulée, leurs cigarettes électroniques comme un outil pour la santé publique, LA solution sanitaire pour libérer la société du tabagisme, un marche-pied pour aider à arrêter de fumer.

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L'industrie du tabac oppose à présent la cigarette, un problème de santé publique, à la cigarette électronique, présentée comme la solution. © Getty images

Changement de discours

Le géant de la cigarette, la multinationale Philip Morris International, met ainsi les cigarettes électroniques sur le même pied que d’autres nouveautés technologiques à connotations positives et favorisées par l’Europe comme outils de transition écologique.

"C’est un peu le même principe qu’on applique dans l’industrie automobile ou à l’énergie aujourd’hui" compare Tommaso Di Giovanni, vice-président de la communication chez Philip Morris.

"Vous avez des voitures à essence ou diesel qui polluent beaucoup. Et des voitures électriques qui ne sont pas sans impact pour l’environnement mais qui polluent moins. C’est le même principe avec les cigarettes électriques et à tabac chauffé, comparées à la cigarette. Elles génèrent beaucoup moins de composantes nocives que les cigarettes, c’est une bien meilleure alternative."

Les maladies du tabac tuent quelque 700.000 personnes chaque année dans l’Union européenne. Les cigarettes restent encore très largement en tête des ventes européennes de l’industrie du tabac, bien devant leurs cousines électroniques.

Mais aujourd’hui, la cigarette électronique permet au secteur d’adopter un discours dans l’air du temps, positif voire vert, en droite ligne avec les objectifs de la Commission européenne. Un visage d’industrie fréquentable pour tenter, qui sait, de gagner l’écoute de ceux qui font les lois dans l’Union.

Le "cheval de Troie" du lobby banni

Et c’est bien ce que craint Michèle Rivasi.

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La députée européenne Michèle Rivasi, du groupe des verts. © AFP- Georges Gobet

L’Eurodéputée du groupe des verts avait participé à l’élaboration de cette directive tabac.

Elle avait alors observé les moyens déployés par cette industrie pour parler à l’oreille des parlementaires et de la Commission, alors que de tels contacts sont interdits : pour des raisons de santé publique, il existe un genre de "cordon sanitaire" entre autorités publiques et lobbys du tabac.

Aujourd’hui, Michèle Rivasi copréside un groupe de travail parlementaire qui planche sur la réouverture du texte.

Elle avertit : "L’industrie du tabac a des stratégies redoutables. En ce moment, elle utilise la cigarette électronique comme 'cheval de Troie', en disant : on veut nous aussi diminuer la consommation de cigarettes classiques, par la cigarette électronique'. Mais la cigarette électronique n’est pas sans danger ! Et pour cerner ce danger, il faut se méfier de l’industrie du tabac".

Michèle Rivasi insiste : il faudra en particulier une grande prudence face aux études scientifiques qui circulent à l’heure de rouvrir la directive.

"Il faut être d’une vigilance sans faille par rapport à cette industrie qui essaye de s’immiscer au niveau des laboratoires qui font des expertises, au niveau des experts qui publient les études… Et il faut que la Commission soit plus attentive ! Elle doit être beaucoup plus draconienne vis-à-vis de ses rencontres avec l’industrie du tabac : aucune rencontre sans témoin ! Et que tout ça soit transparent !"

La Commission pas irréprochable

En juillet 2020, l’ONG "Corporate Europe Observatory", l’observatoire européen des Lobbys, avait publié une enquête qui avait fait beaucoup du bruit.

"Nous avons publié, avec deux autres ONG et des chercheurs académiques britanniques un rapport qui montre les tactiques de lobbying de ce secteur. Et nous y avons listé une longue série de rencontres entre des lobbyistes du tabac et des fonctionnaires de la commission européenne!" s'indigne Hans Van Scharen, de Corporate Europe Observatory. 

Il poursuit: "Il s'agit par exemple de rencontres avec des fonctionnaires de la 'DG taxes', pour parler de réviser la taxation de la cigarette électronique. Si la commission européenne veut réviser des législations importantes comme celles-là, qui peuvent avoir un effet sur la santé de dizaines de millions d'Européens, c'est inadmissible et même illégal de rencontrer ces lobbyistes!"

L'ONG conclut: "Il y a une législation contraignante qui l'établit depuis 20 ans, signée par la Commission européenne, mais elle ne l'applique pas!" 

Suite à la publication de cette liste de rencontres, la médiatrice de l’Union européenne, Emily O’Reilly, avait sermonné la Commission.

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Un tweet de rappel à l’ordre de la Médiatrice européenne à l’égard de la Commission © RTBF

Le nouveau travail législatif qui s’annonce autour de la Directive sur les produits du tabac exposera à nouveau les institutions européennes à un lobbying actif, multiforme, d’un secteur qui dépense 5 millions d’euros par an pour peser à Bruxelles.

Vont-elles légiférer en totale indépendance et transparence ?

Derrière ce travail politique, il y a de grands enjeux de santé publique. Et des enjeux d’image des institutions européennes auprès des citoyens.

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