Des pesticides responsables du déclin de nos abeilles, selon deux études

Une abeille noire butine une fleur le 06 juillet 2010 sur l'île d'Ouessant dans le Finistère
Une abeille noire butine une fleur le 06 juillet 2010 sur l'île d'Ouessant dans le Finistère - © Fred Tanneau

Un pesticide largement utilisé depuis les années nonante est nuisible aux bourdons et abeilles, provoquant des troubles de l'orientation qui les empêchent de retrouver leur ruche ou de se nourrir convenablement, selon deux études -française et britannique- publiées jeudi. Et les premiers mois de 2012 ne vont certainement pas démentir la mauvaise santé des populations d'abeilles.

Les populations d'abeilles et de bourdons, qui contribuent à la pollinisation de 80% des plantes à fleurs produisant des fruits ou légumes, ont fortement décliné au cours des dernières années, notamment en Europe et aux Etats-Unis.

Les entomologistes avancent différentes hypothèses pour expliquer le phénomène, dont celle des pesticides, sans que l'on comprenne jusqu'à maintenant comment ils pouvaient agir.

L'étude française a été conduite par Mickaël Henry, de l'Institut national de la recherche agronomique (Inra), et Axel Decourtye, de l'Acta (instituts techniques agricoles). Fait remarquable: l'étude est le résultat d'un effort conjoint des principales instances de recherche françaises. Ils ont marqué 653 abeilles en collant sur leur thorax une puce à radio-identification, qui a permis de les suivre dans leurs déplacements.

Elle a ensuite donné à certaines d'entre elles une dose de thiamethoxam (famille des néonicotinoïde) et constaté qu'elles avaient du mal à retrouver leur ruche -le pesticide interférant avec leur système cérébral de géolocalisation- ce qui a entraîné la mort d'un grand nombre d'entre elles.

Dans le cadre de la recherche britannique, menée par Dave Goulson et Penelope Whitehorn, de l'Université de Stirling (GB), des colonies de jeunes bourdons ont été exposées à de faibles taux d'un pesticide néonicotinoïde appelé imidaclopride. Ces doses étaient comparables à celles auxquelles elles sont exposés dans la nature.

Des effets même à petite dose

Selon des études antérieures, l'imidaclopride ne cause pas directement la mort des abeilles ou bourdons mais peut provoquer des troubles de mémoire et d'orientation. Il fallait encore le confirmer par une étude de terrain.

Les chercheurs britanniques ont comparé le poids des deux types de nids -animaux, cire, miel, larves, pollen- avant et après l'expérience, et constaté que les colonies exposées avaient trouvé moins de nourriture et étaient plus petites, et qu'elles produisaient 85% de reines en moins.

Selon Dave Goulson, au Royaume-uni "trois espèces sur 27 de bourdons sont éteintes" et 7 sont considérées comme en danger.

"Les procédures d'autorisation des pesticides demandent surtout aux fabricants de s'assurer que les doses rencontrées sur le terrain ne tuent pas les abeilles mais elles ont complètement négligé les conséquences de doses non létales, qui peuvent provoquer des problèmes de comportement", a souligné Mickaël Henry au cours d'une conférence de presse à Paris. Cette conclusion est partagée par les experts du Centre apicole de recherche et d'informations (CARI) en Belgique. Coralie Mouret, chef de projet au CARI, confirme le problème: les effets "sub létaux" d'un produit ne sont pas directement mortels, mais ils désorientent ou affaiblissent l'abeille, provoquant finalement sa mort. De petites doses, mais cumulatives, peuvent donc avoir des effets déterminants.

Pour les spécialistes des abeilles confortés par ces études, il est donc nécessaire que les effets sublétaux soient mesurés avant la mise sur le marché d'un pesticide potentiellement dangereux, sous peine de rendre inopérant le principe de précaution.

Le producteur du Cruiser conteste l'étude

Le groupe suisse Syngenta, numéro un mondial de l'agrochimie, estime dans un communiqué que l'étude portant sur le thiaméthoxam, l'une des matières actives du Cruiser OSR, utilisé sur le colza, comporte des biais "fondamentaux".

La dose d'insecticide administrée est "au moins trente fois plus élevée que celle du nectar de colza protégé avec du Cruiser" estime la société. Pour atteindre la quantité de thiaméthoxam retenue dans l'étude, l'abeille devrait consommer quotidiennement jusqu'à sept fois son propre poids en nectar, affirme Syngenta, qui conteste par ailleurs les conséquences du pesticide sur le nombre d'abeilles pendant le temps de la floraison.

L'enjeu est de taille: les autorités françaises envisagent purement et simplement d'interdire le Cruiser. Le ministère français de l'Agriculture attend un avis de l'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) sur cette étude d'ici fin mai, "avant la nouvelle campagne de semences en juillet", selon un responsable interrogé par l'AFP. Cette perspective fait frémir Syngenta, mais aussi les producteurs d'autres produits identiques, tel le Gaucho de Bayer, dont le principe actif est le même que celui du Cruiser.

Mais pour Coralie Mouret, l'argumentaire du fabricant de pesticides ne permet pas de contester l'ensemble des informations recueillies jusqu'ici. Même sans consensus définitif sur la méthodologie, estime-t-elle, il n'en demeure pas moins que la mise en cause de certaines familles de pesticides semble désormais établie. Faut-il dès lors considérer les pesticides comme "une cause parmi d'autres" du déclin des abeilles et des autres polinisateurs ? Au CARI, on ne le pense pas et l'on parle plutôt d'une cause première qui affaiblit les abeilles, voire détruit une partie des colonies et les rend vulnérables à d'autres facteurs, comme les changements climatiques ou l'infestation par des parasites.

2012 commence mal

Et justement, le début de l'année 2012 a réservé de mauvaises surprises aux apiculteurs belges: un tiers des colonies semble avoir été perdu au sortir de l'hiver, selon le CARI. Le climat de 2011, avec un printemps très sec suivi d'un mauvais été, a probablement joué un rôle dans ces pertes, en réduisant les quantités de nourriture des abeilles et en favorisant le développement du varroa, mais Coralie Mouret le maintient: les pertes ne seraient pas aussi importantes en l'absence des pesticides incriminés.

 

AFP

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