Des opérations moins chères chez nous: vers un tourisme médical en Belgique?

Une opération 5 fois moins chère chez nous: vers un tourisme médical en Belgique?
Une opération 5 fois moins chère chez nous: vers un tourisme médical en Belgique? - © Tous droits réservés

Il n’est souvent pas facile d’être malade aux États-Unis. S’il ne faut pas généraliser le propos, l’aventure médicale d’un sexagénaire américain, relatée par le New York Times, démontre la grande différence entre les pratiques tarifaires outre-Atlantique et celles en vigueur dans beaucoup de pays européens.

Michael Schopenn vit dans le Colorado, et mène une existence assez active. Jusqu’au jour où on lui diagnostique une arthrite sévère : sa hanche est atteinte, et il doit se faire opérer.

L’homme se renseigne dans divers hôpitaux de sa région. Une prothèse de la hanche, une opération et une revalidation, c’est ce qui lui serait nécessaire. Mais lorsqu’il est informé des prix pratiqués pour une telle intervention, Michael Shopenn n’en croit pas ses oreilles : 65 000 dollars, soit près de 49 000 euros, sans compter les honoraires des médecins.

Et, bien que disposant d’une assurance santé, il ne pouvait pas y faire appel. Son état est considéré comme résultant d’une ancienne blessure sportive : une condition préexistante, donc, qui l’exclut de tout remboursement, en vertu de son contrat d’assurance.

Cinq fois moins cher...

Michael Shopenn décide alors de se rendre à l’étranger. Il a bien entendu dire que les soins de santé sont moins onéreux en Europe et en Asie. Il opte pour la Belgique. Accueil dans un hôpital - privé, honoraires du chirurgien, prix de la prothèse, revalidation… L’addition : 13 660 dollars, soit 10 298 euros…

A l’examen de ses factures, un autre élément saute aux yeux de Michael Schopenn : il  s’agit du prix de la prothèse. Il aurait dû la payer 13 000 dollars, et ce prix peut être multiplié par deux ou trois, selon le système d’assurance choisi. Pour l’équivalent de 3000 dollars en Belgique… Plus de cinq fois moins cher que ce qu’il aurait payé aux Etats-Unis pour toutes ces prestations. La différence totale est importante.

Celle-ci illustre bien deux conceptions radicalement différentes des soins de santé. Le système de soins de santé américain, qui vient d’être réformé aux forceps par Barack Obama, ne part pas des mêmes principes que chez nous.

"La plus grande différence est principalement une plus grande confiance dans le système du marché", commente Vincent Lorant, professeur à l’Ecole de Santé publique de l’UCL, "alors que chez nous, il y a une plus grande régulation du marché" par les acteurs institutionnels.

Des acteurs de marché

C’est ainsi que les plus importantes compagnies d’assurances américaines sont des compagnies privées. Elles se lient avec les acteurs du marché par négociation de contrats. Une des caractéristiques du système : "beaucoup de ces compagnies sont liées à des entreprises, ce qui fait qu’une grande partie de la population est couverte par l’intermédiaire des employeurs", ajoute Vincent Lorant. D’autre part, ces mêmes compagnies négocient les primes avec les prestataires de soins, "des négociations qui mènent à des accords privilégiés avec certains hôpitaux, par exemple".

Or, en Belgique, les soins de santé sont soumis à des réglementations strictes. Une couverture universelle, par le biais de la sécurité sociale, mais aussi des obligations de prix, des niveaux de remboursements et d’honoraires. C'est ainsi que, par exemple, la prothèse de Michael Schopenn a coûté près de trois fois moins cher en Belgique qu’aux Etats-Unis.

"En effet, les prix d'implants varient de pays en pays", réagit le professeur Emmanuel Thienpont, chirurgien aux Cliniques universitaires Saint-Luc. "Même en Europe, il existe des différences de prix malgré le fait que les fabricants soient les mêmes", ajoute-t-il, avant de préciser que trois d'entre eux sont basés à Warsaw, aux États-Unis.

Des bénéfices de la régulation en soins de santé

Le New York Times pointe, lui aussi, la concentration des fabricants de ces prothèses : cinq pour tout le pays, les producteurs étrangers étant découragés par les accises ; une sorte de cartel, qui "fixe" les prix à la hausse.

Rien de tel en Belgique : les prix des prothèses médicales, comme pour les médicaments, sont décidés par les autorités. C'est l'INAMI qui détermine une liste de produits réglementés. Cette liste est utilisée par Le SPF Économie dans ses contacts avec les fabricants: "On estime le prix, à partir de plusieurs variables", explique Françoise Marlier, conseillère au SPF Économie. "Les fabricants doivent répondre à toute une série d'exigences". Leur dossier étudié, ce prix est fixé une fois pour toutes. Les fabricants ne pourront pas vendre à un prix supérieur.

Un exemple parmi d’autres, car c’est bien tout le système économique et social qui diffère entre les deux pays. Ainsi, "les honoraires des praticiens sont aussi très élevés", fait remarquer Vincent Lorant, "car l’université américaine est privée, les étudiants contractent des prêts pour payer une année d’étude, qui coûte 60 000 dollars. Ils font payer cela plus tard aux patients".

Une dernière caractéristique, et non des moindres, du système américain, est son coût. Si la plupart des Américains ont accès à des soins de qualité, il l’un des plus élevés du monde. Il engloutit 16% du PNB, alors qu’en comparaison, en Belgique, les dépenses en soins de santé représentent 11% du PNB. Le résultat des comportements des uns et des autres, dans un marché non régulé : "le patient va avoir tendance à consommer plus, et les prestataires à pratiquer des actes pas toujours nécessaires", explique encore Vincent Lorant. Tout le contraire du "coût-efficacité" mis en place dans plusieurs pays européens, par l’intermédiaire de la régulation publique.

Vers un "tourisme médical"?

Michael Schopenn a eu la chance de disposer de ressources suffisantes pour venir se faire soigner en Belgique, et de bénéficier de ces acquis en soins de santé. "Si l'on regarde la qualité de la médecine en Belgique, il n'est pas étonnant que les patients viennent ici", commente Emmanuel Thienpont. "Le rapport prix/qualité en Belgique est très positif. Le niveau technique des chirurgiens orthopédistes est très élevé". Avant d’ajouter : "Étant donné que nos systèmes sont très efficaces, ce recrutement potentiel de patients américains ne met pas en péril la possibilité de traiter les patients locaux".

Des patients qui, s’ils ne bénéficient évidemment pas des remboursements de sécurité sociale, peuvent  tout de même jouir  "de l’ensemble de l’infrastructure, de la formation des médecins", et de la régulation du système, garanti par la collectivité en Belgique, commente Vincent Lorant.

Vers un tourisme médical?

La migration de patients étrangers, aubaine pour les prestataires belges ? Impossible de le savoir précisément, ces chiffres n’étant pas repris par les organismes officiels.

Une indication cependant: d'après Health Care Belgium, l'organisme en charge de la promotion des hôpitaux belges à l'étranger, la tendance est bien réelle. Un rapport mentionne près d'un millier de patients étrangers par an, et ce uniquement à Bruxelles. Ces derniers proviendraient majoritairement des États-Unis, de Russie et du Moyen Orient.

Aux cliniques universitaires St-Luc, à Bruxelles, chaque année, 2% de la patientèle vient de l'étranger. "Il y a toute une série de domaines qui sont les fers de lance de Saint Luc et pour lesquels la renommée de notre institution dépasse largement les frontières de la Belgique", explique Renaud Mazy, administrateur délégué de l’hôpital Saint Luc. Chirurgie oculaire, chirurgie cardiaque, transplantation hépatique: autant de domaines où le savoir faire des médecins belges est reconnu.

"Ce qui compte ce n'est pas la rentabilité au travers de ces patients-là, mais c'est de venir avec un nombre de patients élevé dans des pathologies où nous faisons la différence", insiste Renaud Mazy. Pour l'instant, le tourisme médical rapporterait en effet surtout du prestige à l'hôpital plutôt que des rentrées financières conséquentes.

Mais le nombre de touristes médicaux est en constante augmentation. Les hôpitaux belges font la promotion de leur savoir-faire à l'étranger. "C'est aussi une façon de garder l'expertise médicale", réagit Jacques De Toeuf, directeur du Chirec. "Les  pathologies qui viennent ce ne sont pas des poignets cassés; ce sont des pathologies plus lourdes qui demandent un certain niveau de connaissances. Le fait de multiplier le nombre de patients avec ces pathologies-là améliore le niveau qualitatif des médecins qui sont là".

Et peu d’hôpitaux refuseraient sans doute d’avoir, de la sorte, un rayonnement international.

 

W. Fayoumi, avec G. Comhaire

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