Des médicaments achetés au rabais et travestis légalement

Deux plaquettes de médicaments : à droite, le blister classique ; à gauche, celui acheté à l'étranger à moindre coût et reconditionné en Belgique
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Deux plaquettes de médicaments : à droite, le blister classique ; à gauche, celui acheté à l'étranger à moindre coût et reconditionné en Belgique - © RTBF - Odile LEHERTE

Ouvrez votre armoire à pharmacie et scrutez les "blisters" – c’est le nom technique de l’emballage de vos plaquettes de médicament. Vous tomberez peut-être sur des médicaments issus de l’importation parallèle. Le magazine Médor publie une vaste enquête sur ce phénomène étrange, surréaliste selon certains, mais légal.

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La société Pi Pharma se présente comme leader sur le marché de l’importation parallèle en Belgique. Elle achète des lots de médicaments à l’étranger, les négocie au meilleur prix, les importe en Belgique où elle les reconditionne. "Nous avons environ 250 personnes qui travaillent pour modifier les boîtes et les notices des boîtes dans les trois langues belges bien sûr", explique à la RTBF le porte-parole de PI Pharma, Leon Van Rompay. Ils peuvent aussi changer le nom du médicament : en pharmacie, le "Detralex" roumain n’évoquerait rien au patient belge habitué au nom "Daflon", pour la même molécule.

La société peut découper les blisters, y coller un double film d’aluminium avec le nom belge du médicament. Tout cela donne au médicament une drôle d’allure, même si rien de tout cela n’est illégal.

"C’est une technique qui est promue par l’Union européenne dans une grande philosophie d’instaurer davantage de concurrence sur le marché, commente Joris Van Assche, administrateur délégué de FEBELGEN. Un principe qu’on approuve. Mais on voit qu’au niveau de la mise en œuvre en Belgique, l’effet réel est très limite. Ils ne sont pas moins chers".

Olivier Bailly, journaliste à Médor a enquêté pendant plusieurs mois. Il a analysé le prix de plus de 300 médicaments : "Dans 80% des cas, le prix des médicaments importés était équivalent ou plus élevé que celui des médicaments concurrents".

Alors, à quoi sert ce marché de l’importation parallèle de médicaments ?

"À enrichir ceux qui ont trouvé le filon", assène Anne Hendrickx, économiste aux mutualités socialistes. "Ce ne sont pas des produits qui ont un intérêt en termes de santé publique. Au total, en Belgique, on doit approcher les 100 millions d’euros de vente en importations parallèles. À peu près la moitié est financée par l’assurance maladie et l’autre moitié est financée directement par le patient, soit par la part qu’il paye sur ses médicaments remboursés, mais aussi via des médicaments qui ne sont pas du tout remboursés, comme le Viagra, le Xanax…"

"Ceci est vraiment enregistré et autorisé par l’Agence fédérale des médicaments. On peut donc rassurer le patient pour sa santé, ajoute Jean Hermesse, président des Mutualités chrétiennes. Mais on déplore un manque de transparence."

Ce manque de transparence est pointé par les deux mutualités, mais aussi par certains pharmaciens. "Nous avons pour politique de ne pas vendre de médicaments d’importation parallèle", nous explique Caroline, qui a préféré taire le nom de sa pharmacie. "Pour nous, c’est tromper le patient. Car ce n’est pas son médicament habituel."

Si l’Agence du médicament accepte ce reconditionnement, c’est parce qu’il s’agit de la même molécule. C’est ce même argument qui mène à une situation quelque peu surréaliste. "Au cours de mon enquête, j’ai pu remarquer qu’un médicament générique pouvait être reconditionné avec un blister du médicament original."

Le médicament de traitement de l’hypertension "Valsartan Sandoz" s’est ainsi retrouvé recouvert d’une pellicule mentionnant le Diovan de Novartis. Le patient qui prend le médicament original Diovan de Novartis a pu voir son médicament remplacé du jour au lendemain par le générique, le Valsartan Sandoz, sans le savoir.

Des actions en justice sont actuellement en cours

Le groupe Novartis est furieux. Quand nous avons sollicité Novartis, le groupe pharmaceutique nous a répondu par mail que "Novartis considère tout remplacement de marque de produits génériques par la marque de produits originaux comme constituant une infraction de marque et une pratique commerciale déloyale. Des actions en justice sont actuellement menées contre les importateurs parallèles engagés dans de telles pratiques."

Pour les mutualités chrétiennes et socialistes, ce marché d’importation parallèle brouille en tout cas les cartes. "Pour la plupart des patients, le risque, c’est la confusion, insiste Anne Hendrickx. Parfois le médicament a le même aspect. Parfois pas. Imaginez la personne qui prend plusieurs pilules de différentes couleurs et qui a ses habitudes. Du jour au lendemain, cela change, sans qu’elle en ait été prévenue. Cela peut l’induire en erreur."

Anne Hendrickx déplore par ailleurs, un manque de clarté du message dans un contexte plus large de lutte contre la contrefaçon des médicaments. "On sait qu’on peut trouver sur internet des médicaments contrefaits qui peuvent être dangereux. On dit aux patients de se méfier d’un médicament qui paraît un peu bizarre. Et ici, on dit le contraire, on peut avoir découpé dans la plaquette, la pilule peut être différente. C’est normal."

La solution proposée passe par la clarté absolue du pharmacien. "Il faut que le pharmacien prévienne le patient qu’il ne lui donne pas son médicament habituel. Comme ça, si le patient repère un médicament étrange, il saura que c’est normal."

L’enquête d’Olivier Bailly est à lire dans Médor, dès ce mardi.

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