Des masques dans nos crèches, quelles conséquences sur les enfants ?

C’est un objet désormais ancré dans notre quotidien : le masque. Dans le quotidien des adultes comme des enfants et même des plus jeunes. Depuis plusieurs mois, l’Office de la Naissance et de l’Enfance (ONE) a établi un protocole. Elle a rendu le masque obligatoire dans les interactions entre adultes. Le masque est par contre simplement recommandé lorsque les puéricultrices sont en présence des enfants. Des mesures pas suffisamment claires et peu réalistes selon les professionnelles de terrain.

A la crèche Saint-Jospeh d’Ixelles, on a fait le choix de conserver le masque à tout moment. Les puéricultrices lorsqu’elles sont seules avec les enfants portent donc le masque. Une nouvelle habitude qui n’est pas sans conséquence selon Delphine Van Dooren, la psychopédagogue de cette crèche bruxelloise.

"D’abord, il y a un problème au niveau de la réception du langage. Les enfants se demandent qui parle. Donc ils vont chercher du regard qui est l’adulte qui a pu leur adresser la parole. Ensuite, il y a la question de la compréhension de ce qui lui est demandé. Et donc comme il n’y a pas tout ce qui est émotion au niveau de la bouche, l’enfant ne comprend pas toujours ce qui lui est demandé. Puis il y a aussi le fait que l’enfant, lui-même, a du mal à parler. Il a du mal à pouvoir imiter, répéter et donc à prononcer le langage. Et finalement, il y a le fait qu’au niveau de la relation et de l’engagement dans la relation, il y a toute la sphère émotionnelle qui donne le sens qui est malheureusement absente", précise Delphine Van Dooren.

Car pour les tout-petits voir les expressions du visage est capital dans leurs développements. C’est ce qu’explique Isabelle Roskam, spécialiste en psychologie du développement et professeure de psychologie à l’UCLouvain. "Les enfants apprennent beaucoup par imitation. L’imitation du visage est très importante pour le développement du langage. On sait que les bébés, très tôt, lisent sur les lèvres et ce sont des prémisses à la communication".

Et le développement du langage n’est pas la seule conséquence du port du masque. "Les enfants se servent de l’expression du visage pour communiquer et aussi pour des aspects émotionnels. Si vous entrez dans une pièce avec une personne inconnue, l’enfant va regarder le visage de sa mère. Si sa mère a un visage inquiet, il n’ira jamais vers la personne étrangère. Si par contre, sa mère rit. Elle envoie un message : "tout va bien, on est en sécurité".

Un constat à relativiser

Un constat qui peut paraître alarmant mais qu’il faut tout de même relativiser selon Isabelle Roskam. "D’abord on n’a pas de recul et donc il est possible que cet impact soit momentané. Pourquoi ? Et bien parce que les enfants ils ont des formidables capacités de résilience et beaucoup de plasticité et donc ce n’est pas parce que ça ne peut pas se réaliser maintenant qu’ils ne vont pas récupérer après".

Selon Isabelle Roskam, "il faut relativiser l’impact du port du masque de conséquences que ça aurait à long terme. Par exemple, on ne va pas avoir des handicaps acquis. Par ailleurs, il faut relativiser parce que même si les enfants fréquentent les crèches avec des adultes masqués, ils sont aussi entourés en famille de gens qui ne portent pas le masque. Donc, ils sont en mesure d’aller chercher dans leur environnement les stimulations qu’ils reçoivent peut-être moins en crèche mais qui sont tout à fait présentes dans d’autres milieux".

Un choix peu réaliste

Si le port du masque est donc recommandé avec les enfants, pour les professionnels que nous avons rencontrés, il est peu réaliste. A la crèche le "Nid Colas" à Maurage, les puéricultrices ont fait le choix de ne pas utiliser les masques lorsqu’elles sont avec les enfants.

"Le masque ne permet d’avoir que les yeux qui soient visibles pour l’enfant or c’est tout le visage qui participe dans la communication", explique Maud Tasca, coordinatrice de six crèches pour le groupe Jolimont. "C’est vraiment important que le masque soit utilisé le moins possible. On est dans une crèche et il est vraiment important que les enfants créent un lien d’attachement assez fort avec les puéricultrices qui sont ici. C’est ce lien d’attachement qui les sécurise et qui leur permet ensuite d’explorer leur environnement, de se développer, d’être des enfants".

Il a tendance à vouloir nous le retirer peut-être pour être rassuré

Preuve en est, lorsque les enfants voient leurs parents masqués à la sortie de la crèche. Leur réaction est souvent la même. Pour Morgane, maman du petit Julian (15 mois), à chaque fois qu’elle vient le rechercher à la crèche en portant son masque, "il tire sur le masque que ce soit sur moi ou sur une puéricultrice. Il a tendance à vouloir nous le retirer peut-être pour être rassuré car il nous voit dans notre intégralité".

La réduction de la bulle sociale

Autre conséquence des mesures sanitaires : la réduction de la bulle sociale. Les professionnels de la petite enfance que nous avons rencontrés nous expliquent que certains enfants semblent craintifs lorsqu’ils sont confrontés à des personnes qu’ils ne connaissent pas. Si ce type de réaction est assez courant chez les enfants en bas âge, certains professionnels s’interrogent. N’est-ce pas là une conséquence de la réduction de la bulle sociale ?

Pour Isabelle Roskam, experte en psychologie du développement, les contacts sociaux avec un grand nombre de personnes sont essentiels dans le développement des enfants. "Chaque individu va apporter à l’enfant des choses différentes par exemple dans les interactions émotionnelles, dans le type de contact, dans les stimulations langagières, cognitives, etc".

Pour Isabelle Roskam, la réduction des contacts avec un grand nombre de personnes due à la réduction de la bulle sociale peut avoir un impact. "Si cela dure longtemps et que l’enfant est privé de cette richesse dans son environnement, bien sûr cela va avoir des répercussions".

Pour Isabelle Roskam, tous les enfants ne sont d’ailleurs pas égaux face à ce type de conséquences. "Des enfants plus fragilisés vont en souffrir davantage parce que la bulle dont l’enfant bénéficie n’est pas la même d’un enfant à l’autre. Chez un enfant qui vit dans une situation de précarité avec une famille monoparentale, la bulle est forcément beaucoup plus réduite que dans une famille nombreuse avec deux parents". C’est pourquoi elle insiste, "il faudra être très attentif aux enfants plus précarisés".

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