Des initiatives pour se mettre dans la peau d'un demandeur d'asile et combattre les préjugés

Journée mondiale des réfugiés: Il y a eu plus de 70 millions de déplacés en 2018.
Journée mondiale des réfugiés: Il y a eu plus de 70 millions de déplacés en 2018. - © PEDRO PARDO - AFP

Ce jeudi est la Journée mondiale des réfugiés. Il y a eu plus de 70 millions de déplacés l’année dernière. L’occasion pour certaines associations de mettre en place des initiatives pour sensibiliser le grand public à la situation de ces personnes qui fuient leur pays.

Cette année, la Croix-Rouge de Belgique propose d’ailleurs pour le grand public un parcours, appelé "Vis mon exil" : "Le concept, c’est d’inviter la population à vivre un parcours de mise en situation. C’est en fait de se mettre dans la peau de Victor ou de Walid et de pouvoir vivre certaines étapes du parcours d’un migrant, d’un demandeur de protection internationale, et de vivre ce qu’est l’exil — tenter de passer des frontières, rencontrer des passeurs, être bloqué dans des zones de transit — c’est-à-dire de mettre les personnes en situation de pédagogie active, d’être en mouvement, d’être en interaction par rapport à la thématique, pour pouvoir faire en sorte que la question de cette journée-là puisse vivre de manière directe", détaille Évelyne Dogniez, directrice du département d’accueil des demandeurs d’asile de la Croix-Rouge.

"Se rendre compte que ce n’est pas évident d’avancer et de comprendre ce qui se passe autour de soi"

Rassurez-vous, vous ne mettrez pas votre vie en danger, ses organisateurs ne vont pas vous isoler au milieu de la mer Méditerranée sur un bateau à la dérive . "On a des éléments concrets de mise en scène dans des espaces pour pouvoir faire vivre ça proche de chez nous, avec les riverains notamment, proche des centres", précise Évelyne Dogniez.

Quant au but, "c’est vraiment de travailler cette prise en considération, ce fait de pouvoir vivre personnellement ce parcours, de pouvoir se mettre dans la peau d’un demandeur d’asile et de pouvoir se rendre compte que ce n’est pas évident d’avancer et de comprendre ce qui se passe autour de soi quand on s’adresse dans d’autres langues, quand il y a des interdictions, alors qu’on essaye coûte que coûte de fuir et de chercher protection un peu plus loin, et donc de se mettre en mode actif dans un processus complètement dynamique".

Est-ce que ça marche ?

À la question de savoir si ce genre d’initiative permet de faire changer d’avis des personnes hostiles à la cause des réfugiés, la directrice du département d’accueil des demandeurs d’asile de la Croix-Rouge répond : "Ça a, en tout cas, de très bons échos parce que les gens sont impliqués personnellement et c’est clairement historiquement par des tas d’initiatives que la Croix-Rouge a mis en place depuis bon nombre d’années — on fête les 30 ans de la convention d’accueil des demandeurs d’asile — qu’on a pu se rendre compte que par les échanges, par les contacts interpersonnels et par cette prise en compte personnellement de situations, la chute des préjugés et la chute de représentations étaient favorisées, pour pouvoir justement travailler ce vivre ensemble".

Ce parcours, " Vis mon exil ", est proposé un peu partout en Fédération Wallonie-Bruxelles. "En tout cas, il y a aujourd’hui un focus particulier, que ce soit aujourd’hui à Bruxelles, à Jette, ou ce week-end en Luxembourg ou en province de Namur, à Yvoir. Mais c’est aussi surtout possible de l’organiser tout au long de l’année et j’invite évidemment à revenir vers le site de la Croix-Rouge. Mais ce sont aussi des tas d’initiatives tout au long de l’année", ajoute Évelyne Dogniez.

La sensibilisation à la migration féminine par la culture

Autre initiative : un événement culturel qui va rassembler à Bruxelles des artistes de diverses disciplines, et toutes ces artistes seront des femmes. L’occasion pour Sotieta Ngo, directrice du CIRÉ (coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers), "de rendre un visage à cette migration féminine qui est invisibilisée à de multiples égards".

"C’est effectivement la Journée mondiale des réfugiés, mais nous avons décidé — et on doit en parler, on doit sensibiliser l’opinion publique — de décloisonner, de ne pas parler que des réfugiés, de ceux qui ont obtenu le sésame, mais aussi de ceux qui ne l’ont pas obtenu ou ceux qui n’ont même pas essayé de l’obtenir. Et dans toute cette catégorie des personnes qui fuient, les femmes ont une place particulière. Un migrant sur deux est pourtant une femme. On sait, par exemple, que les Syriens, les personnes originaires de Syrie, sont 46% à être des femmes, et on l’ignore. L’image que l’on a, les images que l’on utilise et le profil que l’on a en tête — " on ", c’est la population, le journaliste ou l’homme politique ou la femme politique — c’est une image d’un jeune homme probablement originaire du Moyen-Orient. Aujourd’hui, il faut se rendre compte qu’il y a des femmes qui vivent une situation encore plus difficile de par leur condition de femmes".

Et pour rencontrer toutes ces femmes artistes dans le domaine du cinéma, des expos, du théâtre, de la musique, c’est ce jeudi soir à Saint-Gilles. Et plus précisément à La Tricoterie à partir de 18h30 jusqu’à 23 heures. Davantage d’informations sur le site du CIRÉ.

"Etre une femme sans papiers est très compliqué"

À la question de savoir en quoi est-ce plus difficile pour une femme, Sotieta Ngo explique : "C’est plus difficile à toutes les étapes de la migration, sur la route de l’exil. Il faut aussi savoir que les motifs de migration peuvent être spécifiques aux femmes. Dans certains États, être une femme et avoir une parole ou vouloir faire des études peut être compliqué, sans parler des mutilations génitales ou des mariages forcés. Donc, les motifs de migration peuvent être spécifiquement féminins. Mais sur la route de l’exil, on sait qu’il y a des violences sexuelles qui sont systémiques à certains endroits ou de la part de certains auteurs — des trafiquants, des douaniers ou des personnes de sa propre communauté. Et cette violence-là ne se termine pas une fois qu’on est arrivé sur le territoire européen ou en Belgique. On sait qu’être une femme sans papiers est très compliqué. Être une femme dans le regroupement familial en dépendance administrative et économique d’un mari qui peut parfois être violent, comme pour toutes les autres citoyennes en Belgique, est plus compliqué. Tout est plus compliqué. Le suivi d’une grossesse, quand on est une femme sans papiers, est très compliqué, surtout à l’heure où les autorités politiques aiment dire qu’il y a des abus en la matière".

Une sensibilisation dans un contexte politique particulier

Comment ces associations vivent-elles cette après élections avec un contexte politique assez particulier et un retour en masse de l’extrême-droite au nord du pays ?

Sotiega Ngo du CIRÉ estime que "C’est effrayant. Nous nous étions réjouis, un peu trop rapidement probablement, que la migration ne soit pas devenue un enjeu de la campagne électorale. Mais malheureusement, certains l’ont fait sur les réseaux sociaux. Le Vlaams Belang a surfé sur cette vague-là et il s’est inspiré d’exemples européens ; nos voisins européens sont nombreux pour montrer que ça marche malheureusement. Les travaux d’acteurs comme la Croix-Rouge, le CIRÉ et tous les autres acteurs actifs citoyens sont très importants pour sensibiliser, dénoncer, expliquer et couper le cou aux idées reçues et aux stéréotypes qui sont véhiculés par des propos et des personnes nauséabondes. Il faut aussi résister à cette désinformation et à cette polarisation choisie de l’opinion publique à des fins électorales. Il faut lutter au quotidien contre de tels propos, c’est certain".

Évelyne Dogniez de la Croix-Rouge la problématique des demandeurs d’asile "reste une thématique sensible, sensible d’une manière globale. C’est clair que dès qu’on passe le cap de la rencontre et de l’interaction, c’est très différent. Nous, au niveau de la Croix-Rouge, avec nos partenaires, comme le CIRÉ, et de manière fédérale, on travaille effectivement sur ces constats par rapport à ces parcours migratoires difficiles et traumatisants, on travaille par rapport à ces nécessités de protection internationale pour aussi travailler vers le vivre ensemble par ces inclusions, par le fait de pointer que la migration est une thématique mondiale qui est là coûte que coûte, et que ce sont aussi des acteurs à mobiliser dans une société qu’on veut ouverte et solidaire, qui font partie de nos communautés. Donc, effectivement, c’est une thématique qui n’est pas évidente, mais l’expérience et l’expertise nous démontrent en tout cas qu’à travers ce genre d’initiatives, comme ces parcours, comme " Vis ma vie " ou ces initiatives, c’est là que les changements s’opèrent véritablement. C’est vraiment dans le contact, dans l’interaction, dans des parrainages, dans des marrainages — il y en a souvent, tout le temps, toute l’année — et c’est effectivement là qu’on voit aussi l’enjeu de société dans nos communautés, à travers nos riverains notamment".

Inviter des députés du Vlaams Belang aux différentes initiatives ?

À la question de savoir Évelyne Dogniez pourrait envisager de proposer son parcours " Vis mon exil " à des parlementaires ou aux députés Vlaams Belang comme Dries Van Langenhove, elle répond : "La Croix-Rouge travaille évidemment en toute neutralité, mais invite à pouvoir justement chausser les chaussures de migrants pour pouvoir vivre ces parcours-là, et pourquoi pas avec tout type de public. Il s’agit d’accompagner dans cette pédagogie active pour peut-être faire prendre conscience de certains éléments, expliciter encore et encore à la fois les mandats, les missions, les parcours, et qu’on ne vit pas l’exil par choix, par plaisir, mais certainement par fuite, par peur, par crainte, par persécution, et donc pouvoir encore une fois informer, expliciter et sensibiliser".

Pour sa part, Sotieta Ngo estime que l'"on peut toujours essayer. Résister, c’est essayer au quotidien et remettre le travail sur le métier tous les jours. Renoncer, c’est vraiment accepter d’avoir perdu. Cela dit, je pense que l’homme, vu l’actualité qui l’a concerné ces derniers mois, utilise le dossier. Il n’a pas besoin d’être sensibilisé, c’est un étudiant en droit, il est manifestement doté cérébralement pour comprendre les choses, mais c’est qu’il a décidé de poursuivre d’autres fins et d’utiliser à des fins électorales cet enjeu-là. Je ne suis donc pas sûre que le sensibiliser aura grand effet, mais il faut essayer malgré tout".

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