Des étudiantes infirmières indiennes bientôt en Wallonie aussi : comment fonctionne cette filière de recrutement ?

43 étudiantes infirmières indiennes sont arrivées à la mi-avril sur le sol belge. 20 d’entre elles avaient contracté le coronavirus. Soit. Mais que sont-elles venues faire en Flandre au juste ? S’agit-il d’un voyage organisé ? D’un échange du type Erasmus ?

Le voyage est organisé, oui, mais il s’agit d’infirmières déjà diplômées en Inde, venues ici pour travailler. Dans l’idée de remédier à la pénurie d’infirmières, des écoles flamandes les accueillent pour parfaire leur formation et elles sont ensuite engagées dans des maisons de repos.

11 infirmières indiennes bientôt en Wallonie

Au mois d’août, si les voyages en provenance d’Inde sont à nouveau permis, 11 autres Indiennes devraient arriver, en Wallonie cette fois. Une haute école wallonne a prévu de les accueillir et d’autres pourraient suivre. Nous avons pu parler avec la coordinatrice de la section des soins infirmiers de cette école, qui préfère ne pas donner son nom, ni celui de son institution.


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Elle explique pourquoi son école a décidé de former ces infirmiers étrangers : “Nous ne manquons pas d’étudiants, mais nous nous sommes dit que la Belgique manquait d’infirmiers et que c’était là l’occasion de former des professionnels compétents, puisqu’ils passent une année de cours et de stages chez nous et qu’ils ne seront diplômés que s’ils sont compétents. Ce n’est pas toujours le cas d’infirmiers d’autres nationalités, roumaine par exemple, qui peuvent venir travailler directement ici sans bien connaître la langue. Par ailleurs, ces gens se battent pour réussir, ils font de gros sacrifices, c’est aussi une manière de les soutenir.

Nous nous sommes dit que la Belgique manquait d’infirmiers et que c’était là l’occasion de former des professionnels compétents.

Les infirmières sont toutes diplômées dans leur pays et ont déjà deux ans d’expérience. Grâce à cela, elles peuvent obtenir des dispenses (c’est ce qu’on appelle la “validation des acquis par l’expérience”), et donc étudier un an (au lieu de quatre) pour obtenir leur diplôme de bachelier belge. Au sein de la haute école, un jury évalue quels cours elles devront passer : “des cours sur la législation, sur l’éthique, sur la posture infirmière, ou encore sur la santé mentale ou la gériatrie qui ne sont pas du tout donnés de la même manière dans leur pays (les problèmes psychiatriques sont encore tabous, et les personnes âgées vivent avec leur famille, ndlr).” En pratique, tous les étudiants indiens suivront les mêmes cours.

Une fois leur diplôme acquis, elles obtiendront automatiquement l’autorisation d’exercer la profession en Belgique. Comment la haute école wallonne a-t-elle eu l’idée d’accueillir ce groupe d’étudiantes indiennes ? “Nous avons été contactés par une personne qui travaille avec eux en Inde”, nous assure la responsable de la section des soins infirmiers.

Le même homme d’affaires indien qui fait venir les infirmières en Flandre

La personne en question n’est autre que Babu Abraham. Le même homme d’affaires indien qui fait venir les infirmières en Flandre, ainsi que l’avait montré une enquête de l’hebdomadaire Knack en janvier dernier.

En 2014, déjà, un article du Vif/L’Express intitulé “L’étrange business de Babu Abraham” évoquait son nom : il plaçait alors directement des infirmiers diplômés en Inde dans les maisons de repos wallonnes, et demandait pour cela aux institutions 2500 euros par placement. En tout, il affirme avoir placé une septantaine d’infirmiers entre 2012 et 2018. 


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Aujourd’hui son système a changé, et il nous l’explique volontiers. Les infirmières suivent d’abord une formation de 8-9 mois en Inde, dans son institut, le Steppingstone-Institute of Professional Development (SIPDIndia). Elles reçoivent une formation en langue, mais aussi en gériatrie, en santé mentale, en orientation professionnelle, etc. Coût de la formation : environ 3500 euros (selon le nombre de modules suivis).

Une manière de s’assurer qu’ils ne s’évanouissent pas dans la nature une fois sur le sol belge.

Elles sont ensuite mises en relation avec une école en Belgique. Elles paient leur billet d’avion et leurs études elles-mêmes. Elles doivent transférer sur le compte de l’école, avant leur départ, 6700 euros que l’école leur reversera ensuite pour payer leur loyer, et leurs autres “frais de vie”. “Une manière de s’assurer qu’elles ne s’évanouissent pas dans la nature une fois sur le sol belge”, précise Babu Abraham.

C’est ce dernier qui leur trouve un logement (il loue des kots à cet effet, qu’il leur sous-loue ensuite). Elles suivent encore des cours de langue en Belgique, avant de commencer leur formation proprement dite. Pourquoi les faire désormais passer par une formation, plutôt que de leur permettre de travailler directement ?

Pourquoi des études en Belgique ?

C’est mieux pour l’intégration, pour leur niveau de langue, et elles se sentent plus en sécurité avec un diplôme belge” répond Babu Abraham. Un ancien fonctionnaire du SPF Santé publique, qui préfère garder l’anonymat pour que cela n’interfère pas avec sa nouvelle fonction, a une autre explication : “Il y a une dizaine d’années, la fédération Wallonie Bruxelles a commencé à avoir beaucoup de demandes d’équivalence de diplôme de la part d’Indiens. Elle nous a interpellés à ce sujet, et nous avons regardé les dossiers de plus près. On s’est rendu compte qu’ils étaient tous faits de la même manière, qu’ils avaient tous le même traducteur, bref que ce n’était pas des demandes individuelles isolées, que c’était une filière organisée, avec le risque de dérives que ça peut entraîner.

La Belgique avait déjà eu une mauvaise expérience avec la Tunisie : les documents dans les dossiers de demande d’équivalence avaient, du jour au lendemain, tous commencé à présenter la formation tunisienne avec les mêmes intitulés de cours qu’en Belgique, comme si la formation était tout à fait équivalente, or rien n’avait changé dans la réalité.

Il était devenu trop compliqué d’obtenir l’équivalence des diplômes, d’où l’idée de leur faire obtenir directement un diplôme belge qui leur donne ensuite accès à la profession.

Une condition supplémentaire a alors été ajoutée (2014), pour les infirmiers non européens qui veulent pratiquer en Belgique : en plus d’obtenir une équivalence de leur diplôme au niveau communautaire, ils doivent, depuis lors, obtenir un avis positif du conseil fédéral de l’art infirmier (comme cela se faisait déjà avec la commission d’agrément pour les médecins) avant de recevoir l’autorisation d’exercer.

Pour le fonctionnaire, l’explication est simple : “Il était devenu trop compliqué d’obtenir l’équivalence des diplômes, d’où l’idée de leur faire obtenir directement un diplôme belge qui leur donne ensuite accès à la profession. En soi, ça ne me pose pas de problème, cela a aussi des avantages : ils connaissent mieux le système belge, la langue etc. Ce qui me dérange, c’est que ce soit une filière organisée par quelqu’un qui se fait potentiellement de l’argent en profitant de la misère sur place.

Une deuxième société pour leur trouver un emploi

Babu Abraham assume son business : il estime ne rien faire d’illégal, bien traiter ses étudiants, et simplement se faire payer pour les services qu’il preste.

Il gagne sa vie grâce à son institut de formation en Inde. Mais comment se fait-il rémunérer pour son activité en Belgique ? “Une fois en Belgique, les infirmiers ne doivent rien me payer, je leur dis juste que je peux leur trouver un emploi via ma deuxième société, iPenAvenir, basée en France, mais ils sont libres de s’inscrire chez Randstad ou ailleurs.” Il concède tout de même que peu de candidats se lancent dans l’aventure sans compter sur son aide…

Les maisons de repos paient 2500 euros par placement

Ce sont alors les institutions elles-mêmes (qui sont, dit-il, nombreuses à le contacter, principalement des maisons de repos, mais désormais aussi des hôpitaux) qui le paient : 2500 euros par placement.

Il précise s’occuper de tout : organisation des entretiens, préparation des dossiers pour le permis de travail et le permis de séjour, négociation du salaire pour tenir compte de l’ancienneté en Inde… “S’ils n’arrivent pas à trouver un logement, je les aide en me portant garant. Je ne demande rien en plus pour ça, je suis bien payé avec mes 2500 euros.

Je ne veux pas créer de ghetto.

Curieusement, il explique aussi son souci de bien répartir les infirmiers indiens : “Je ne veux pas créer de ghetto. Si vous regardez en Flandre ou en Wallonie, vous ne verrez pas ces infirmiers dans deux appartements dans le même bâtiment, vous ne verrez pas plus de deux infirmiers placés dans des institutions dans un rayon de 5-10 km.

Son modèle a en tout cas du succès : il dit avoir déjà placé 165 personnes en Flandre, depuis 2019. Différentes écoles ont d’ailleurs déjà témoigné dans la presse flamande. Il devrait donc commencer en Wallonie au mois de septembre, et il précise qu’il est en train de se lancer en France et en Italie, et qu’il a reçu des marques d’intérêt au Danemark et en Autriche.

Une enquête en cours

Comment qualifier ces pratiques ? Myria, le Centre fédéral Migration, a été alerté et s’est saisi du dossier. Un de ses avocats est entré en contact avec 3 infirmiers indiens placés entre 2014 et 2016. Il en ressort qu’ils ont payé à Babu Abraham des montants entre 5000 à 8000 euros pour obtenir un emploi en Belgique. “Mais nous n’avons pas trouvé d’éléments qui montrent qu’il s’agissait de traite ni de trafic d’êtres humains ou de quelque chose d’illégal. On peut parler plutôt de relation malsaine, et de commissions élevées”, déclare Koen Dewulf, directeur de Myria.

Par contre, une autre enquête est en cours sur la filière de Babu Abraham. Elle est menée à la fois par l'inspection sociale flamande et par l’auditorat du travail. 

Les autorités devraient s’impliquer pour mieux cadrer cette migration économique.

Pour le directeur de Myria, les autorités devraient s’impliquer pour mieux cadrer cette migration économique : “Il existe déjà des initiatives, comme le projet pilote Palim, qui teste un nouveau modèle pour faire venir des informaticiens du Maroc. Mais on manque vraiment d’un cadre officiel, transparent, éthique, géré. Sans cela, il y aura toujours des intermédiaires qui en profiteront, on peut les critiquer mais il y en aura toujours.

Une filière alternative ?

Côté flamand, un groupe de travail a été mis sur pied, pour mettre en place une filière alternative à celle de Babu Abraham. Il regroupe des acteurs du secteur des maisons de repos et Lon Holtzer, ambassadrice flamande des soins de santé, y participe aussi. Elle fait partie du cabinet du ministre flamand du Bien-être et de la Santé publique, Wouter Beke. “C’est un sujet très délicat, exprime-t-elle. La question est de savoir qui recrute, à quelles conditions, et avec quelles promesses. Le problème, c’est de savoir si ces gens sont vraiment libres. Et il ne faut pas que ce soit eux qui paient. Je n’ai pas de problème avec la migration dans le domaine des soins de santé si c’est gagnant-gagnant-gagnant pour le pays d’accueil, pour le pays d’origine et pour le candidat.

Pour le moment, Lon Holtzer semble avoir plus de questions que de réponses. Cette “filière alternative” compte accueillir ses premières infirmières au mois de septembre. Lon Holtzer avoue ne pas avoir le pouvoir de l’interdire, simplement de retirer son soutien si ses critères ne sont pas rencontrés.

Manque de personnel en Inde

Au-delà de la question du sort des infirmières, se pose la question de l’impact de cette migration sur leur pays d’origine. Les infirmières recrutées par Babu Abraham viennent du Kerala, un Etat qui forme un nombre particulièrement élevé d’infirmières qui partent ensuite au Moyen-Orient, aux Etats-Unis, en Angleterre, en Australie et désormais en Belgique. Mais l’Inde manque de personnel qualifié en soins de santé. Piller leurs ressources (qui plus est formées à leur frais), c’est déplacer le problème pour résoudre le nôtre. Et la pandémie ne fait qu’aggraver la situation.

Revaloriser le métier plutôt que de recruter à l’étranger

Le débat n’est pas neuf : la Belgique fait ou a déjà fait venir des infirmières roumaines, portugaises, libanaises… Parfois les hôpitaux recrutent directement à l’étranger, parfois, ils passent par des agences spécialisées, qui font payer 10 à 15.000 euros par embauche.

La réponse des associations d’infirmières est toujours la même : plutôt que d’aller chercher du personnel à l’étranger, la Belgique ferait mieux de rendre le métier plus attractif. Selon les derniers chiffres disponibles (2016), 19.309 Belges en possession du diplôme d’infirmières et en âge de travailler n’exercent pas.

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