Des comportements violents inspirés de Squid Game observés dans nos écoles: "Pour avoir le dialogue, il faut avoir regardé"

C'est la série du moment sur Netflix, en passe de devenir la plus regardée sur la plateforme : Squid Game, série coréenne devenue phénomène mondial, l'histoire d'hommes et de femmes endettés qui acceptent de participer à des jeux d'enfants, comme " un, deux, trois, soleil ", pour gagner beaucoup d'argent et refaire leur vie.

Ils vont rapidement découvrir que les perdants sont froidement abattus et que plus on avance dans le jeu, plus il devient pervers et sanglant.

Squid Game rencontre un immense succès auprès des adolescents, à tel point que certains reproduisent ces jeux dans la cour de récréation, comme dans cette école d'Erquelinnes, dans la région de Charleroi.

Alertée, la directrice de cette école communale d'Erquelinnes a dû prévenir les parents: "Lundi, les enseignantes ont vu une ou deux élèves qui étaient en train de pleurer. Donc, elles ont demandé ce qui se passait, et là, on nous a expliqué que les enfants de sixième année jouaient à ce jeu qui ressemble à celui de la série, c'est " un, deux, trois, soleil ", mais modifié, puisque les enfants qui étaient éliminés étaient fouettés".

Matin Première décodait le phénomène ce jeudi avec Bruno Humbeeck, psychopédagogue à l'Université de Mons.

C'est inquiétant ce qui s'est passé dans cette école d'Erquelinnes ? Ça pourrait faire tache d'huile et se reproduire dans d'autres cours de récréation ?

Ça pourrait, sauf si on l'analyse intelligemment et qu'on y fait face intelligemment, comme l'école l'a fait, c'est-à-dire en émettant des sanctions. Ce qui serait inquiétant, c'est qu'on puisse imaginer qu'on peut se frapper les uns les autres dans une cour de récréation.

La cour de récréation est un espace qui génère naturellement de l'agressivité, on le sait depuis des années, donc il faut pouvoir le contrôler et mettre en place des mécanismes qui vont éviter qu'un enfant puisse s'imaginer qu'il n'y a pas de loi dans l'école. Il y a une loi, c'est qu'on ne frappe pas et qu'on ne menace pas non plus. Or, ce jeu, d'emblée, est menaçant. C'est ça qui rend les choses un peu compliquées dans ce cas-ci, parce qu'on a affaire à une série qui est assez ambiguë dans la manière de se présenter.

Ce qu'il y a de tout à fait pervers dans cette série, c'est qu'elle détourne des jeux d'enfants et toute la mise en scène est rose acidulé. Quand vous tapez sur l'image, spontanément vous voyez quelque chose qui semble tout à fait anodin, ce sont des jeux d'enfants. Mais un jeu d'enfant, par nature, suppose qu'il n'y a pas d'obligation, c'est ce qui fait la différence entre le jeu et le travail, et suppose une adhésion.

Il faut mettre en place des mécanismes qui vont éviter qu'un enfant puisse s'imaginer qu'il n'y a pas de loi dans l'école

On l'entend, même dans votre petit reportage, l'adhésion n'est pas évidente. On a des enfants qui se demandent s'ils peuvent et s'ils doivent s'en retirer, et il est probable que si on laisse faire les choses, on va arriver à une forme de domination exercée par les plus âgés, ceux de sixième primaire, qui vont exercer un pouvoir avec beaucoup de puissance sur tous les autres.

C'est ce qui fait que cette série a beaucoup de succès auprès des adolescents et qu'elle débarque dans les cours de récré, son univers enfantin ?

C'est l'ambiguïté d'une dystopie. La dystopie s'adresse aux adultes, c'est-à-dire qu'elle nous montre ce qu'il pourrait y avoir de pire dans une société, et c'est une série intelligente.

Une dystopie nous dit que si on laisse faire les choses, l'individualisme forcé sur un fond de désespoir assumé où on accepte que des gens soient désespérés, qui fait que finalement, même les mécanismes de coopération, parce que c'est ça qui est très pervers, vous allez devoir choisir une équipe et dans cette équipe, ceux qui vous ont aidé, vous allez devoir les détruire. Ce n'est pas nouveau, Koh Lanta s'appuie sur les mêmes mécanismes.

Ce sont donc des mécanismes effectivement pervers qui créent beaucoup d'intérêt justifié de la part des adultes et adolescents. Mais quand c'est raconté à des enfants qui n'ont pas la possibilité de décoder ce qui se passe, évidemment, eux, ils se contentent de reproduire pour utiliser finalement les scènes cultes, parce que ce n'est pas nécessairement la mise en scène de l'intégralité qu'ils font, c'est un tout petit morceau de cette série dont tout le monde parle.

Si vous regardez le teaser, vous voyez " un, deux, trois, soleil ". Il ne faut même pas regarder le premier épisode dans son intégralité, vous regardez juste le teaser. Vous allez voir cette espèce de marionnette géante qui semble tout contrôler et qui transforme ce jeu d'enfant qui, de nouveau, oblige les enfants à jouer, puisqu'on est obligé de jouer, c'est clairement établi, et surtout, va pervertir la notion de jeu, puisque le jeu, par nature, les enfants le savent mieux que les adultes, ils le prennent toujours au sérieux.

Un jeu est sérieux, mais ce n'est pas grave. Ça ne peut pas avoir de conséquences graves. Or, dans ce qu'on nous montre dans cette série, le jeu devient effectivement le support de conséquences dramatiques.

Est-ce que c'est la série qui provoque la violence dans les cours de récréation ou bien est-ce qu'elle est déjà présente et c'est juste un prétexte ?

Elle est présente. Par exemple, "La guerre des boutons" ou "Sa majesté des mouches", ce ne sont pas des romans actuels, donc elle a toujours été présente. Elle est liée au fait que lorsque vous avez un espace et un groupe humain contraint à l'intérieur, que ce soit des enfants, des adultes ou des gens plus âgés, si vous fermez cet espace et que vous en faites un territoire, vous aurez toujours de l'agressivité qui va s'y manifester parce que vous aurez des rapports de domination.

Des enfants livrés à eux-mêmes dans un territoire, ce n'est pas le pays des Bisounours

C'est donc pour ça qu'une cour de récréation, il faut nécessairement qu'elle puisse être contrôlée par des adultes qui surveillent ce qu'il s'y produise. Des enfants livrés à eux-mêmes dans un territoire, ce n'est pas le pays des Bisounours, vous aurez nécessairement et inévitablement des rapports de domination.

Les jeunes ne sont pas plus violents qu'avant ? À cause de Netflix ou des jeux vidéo, il n'y a pas eu une augmentation de la violence chez les jeunes ?

Non. Je vais vous citer une seule scène : on ligote un élève d'une classe, on l'enduit de matières fécales et on lui crache tous dans la tête. C'est une scène de La guerre des boutons et il y a 17 scènes tout aussi violentes les unes que les autres. À l'époque, effectivement, les mécanismes faisaient que ça pouvait être présenté sous forme presque drôle. On considérait que les enfants avaient cette pulsion agressive et qu'elle pouvait se manifester en classe.

Imaginez simplement un enfant revenir dans sa famille dans l'état dans lequel revenaient les enfants à l'époque de La guerre des boutons, ensanglantés, la chemise déchirée, etc. Ce serait évidemment vécu comme inadmissible. L'école est le reflet d'une société qui évolue. On fait société, donc on met des lois, et ces lois doivent être sanctionnées.

Quels conseils pouvez-vous donner aux directions d'école qui seraient confrontées au même phénomène que l'école d'Erquelinnes ?

Je pense que la directrice a vraiment agi comme il fallait le faire, c'est-à-dire qu'elle n'a pas dit que c'était le dialogue ou les sanctions, c'est les sanctions et le dialogue. Dans une démocratie, on associe les deux, c'est-à-dire qu'on met des sanctions parce qu'il y a des lois.

On ne frappe pas, c'est une loi élémentaire, et on ne menace pas de frapper, c'est une autre loi élémentaire dans un groupe humain. Les enfants doivent l'apprendre très tôt dans leur développement parce que si on veut qu'ils fassent société, si on veut construire le vivre ensemble, car que le vivre ensemble ne se décrète pas spontanément, ça se construit, il faut pouvoir le faire et il n'y a pas uniquement un travail de sensibilisation, même s'il est important.

Il y a un travail de circulation des émotions qui est tout aussi important, mais il faut aussi, à un moment donné, que les adultes disent qu'il y a des lois qui vont cadrer le développement des enfants. Et pour les parents aussi.

Pour les parents aussi, évidemment, parce que c'est à la maison qu'on regarde la série.

Bien sûr. Dans votre reportage, c'était très bien exprimé, on ne sait plus contrôler. Il ne faut plus demander aux parents de contrôler. Les supports sont multiples, ils se démultiplient, ils ne sont pas uniquement chez l'enfant, mais chez tous ses copains, donc on en parle, on discute, on montre les choses. Le parent ne peut plus contrôler.

Vous ne conseillez pas aux parents d'empêcher leurs enfants de regarder cette série ?

Ils n'y arriveront pas, mais ils peuvent le faire. S'ils savent que leur enfant a regardé la série, ils doivent en parler avec eux. C'est le principe d'une dystopie, c'est que ça s'analyse, ça ne se reçoit pas de manière intégrale.

Mais ce que les parents doivent absolument concevoir, c'est que les sanctions qui sont données à l'école, ils ne doivent pas les remettre en question sur ce plan-là. C'est une façon de protéger leur enfant.

Mettre leur enfant dans une institution dans laquelle les coups ne sont pas autorisés et les menaces sont interdites, c'est rassurant pour tout le monde, pour ceux qui émettent les coups et pour ceux qui sont censés les recevoir.

Le gros problème, c'est la notion de jeu. Si vous intervenez auprès de ces enfants, ils vont vous dire qu'ils jouent. Et il est même possible que certains qui reçoivent les coups le font en jouant. Tous les jeux ne permettent pas l'infraction à la loi.

Pour avoir le dialogue, il faut avoir regardé

Cette série, Squid Game, est déconseillée aux moins de 16 ans sur Netflix. C'est justifié, selon vous ? C'est un bon âge pour commencer à regarder ?

Bien sûr, parce que très clairement, avant ça, ça ne va pas vous intéresser terriblement. Vous allez être intéressé si vous êtes initié par un adolescent, mais ce n'est pas du tout un programme qui est adapté aux enfants. Ils ne vont pas y trouver leur compte, à regarder finalement une manière de scénariser la violence qui ne leur correspond pas.

Il faut peut-être conseiller aux parents de regarder eux-mêmes cette série pour pouvoir en parler avec leurs ados.

Ça, c'est effectivement ce que la directrice a mis en scène avec la sanction et le dialogue. Pour avoir le dialogue, il faut avoir regardé et ne pas tout rejeter spontanément parce que cette série est intelligente, il faut quand même le dire, et elle est bien construite, ce qui fait qu'un parent qui la regarde avec l'enfant et qui dialogue après l'avoir regardée fait son rôle de parent.

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