Des chaussures à ressorts : une nouvelle forme de dopage mécanique ?

Enko Running est la seule chaussure au monde à s'adapter au poids du coureur. Grâce à un ingénieux système d'amortisseurs, ce modèle permet d'absorber les chocs. L'amortie est unique et ne se dégraderait jamais. "Les ressorts vont restituer l'énergie et donc augmenter vos performances. Cette chaussure sera interdite en compétition", annonce le concepteur Christian Freschi. Dopage mécanique ou simple coup marketing pour vendre mieux le produit ? On n'est pas des pigeons a testé le concept dans une vraie course populaire.

Il aura fallu douze ans pour mettre au point les Enko Running Shoes. Mais le travail de cet ingénieur en aéronautique a fini par payer. En janvier 2016, il recevait le prix de l'innovation lors du plus grand salon High-tech du monde, le CES de Las Vegas. A la base, cette chaussure est destinée aux coureurs "loisir" qui veulent s'adonner à leur passion en évitant les blessures. Mais, dites à un peloton de coureurs du dimanche qu'une paire de chaussures va améliorer ses performances, il ne faudra pas longtemps pour que le modèle s'arrache comme des petits pains. Le sportif est parfois faible quand il s'agit de dopage mécanique. Inutile de rappeler les tricheries qui ont éclaboussé le cyclisme.

"Des chaussures intrigantes"

Ce qui est sûr, c'est que les tricheurs potentiels ne pourront pas se cacher. Les ressorts sont bien visibles. Leur tension est calculée en fonction du poids du coureur par tranche de dix kilos. Nous avons donc commandé une paire de 45 pour un coureur de 75 kilos : Pierre Del Forno. Cet athlète amateur est capable de boucler un 800m en deux minutes et dix kilomètres en 36 minutes. Il mène l’expérience par curiosité: "ce sont des chaussures intrigantes car un ressort permet d'avoir une bonne impulsion. A priori, j'y crois car j'ai une foulée assez grande et je me dis que ça peut sûrement aider".

15 km/h, vitesse de croisière

Nous l'avons inscrit sur un jogging de douze kilomètres à l'Athénée Royal de Jambes, une manche du challenge Vals et Châteaux. Une semaine avant de prendre le départ, nous avons emmené Pierre au Laboratoire de physiologie et biomécanique de la locomotion de l'UCL. Il va courir successivement à la vitesse de 9, 12, 15 et 18 km/h pendant quatre minutes en prenant soin d'alterner baskets classiques et chaussures Enko. Sa consommation en oxygène sera analysée. Y a-t-il une économie d'énergie? "Ce qu'on a observé, c'est effectivement une chaussure qui permet une course plus économique à la vitesse spécifique de 15 km/h. Par contre, si vous courez à 12 ou 18 km/h, il semble que vous perdez cet avantage", explique le Pr. Bénédicte Schepens entourée de son équipe.

Meilleur confort

Le tapis roulant est équipé de capteurs de force. Ce qui permet de mesurer plusieurs paramètres intéressants comme la force de l'impact ou le temps de mise en charge du pied. Pour faire simple, l'amortie de la chaussure. "Le confort de la chaussure Enko semble meilleur car la vitesse de mise en charge est moins importante. Selon la littérature, c'est un facteur important pour éviter les blessures. Il y aurait donc un avantage de la chaussure", analyse la spécialiste. Ce test est ponctuel et avec un seul sujet, il n'a évidemment aucune valeur scientifique.

Un départ rapide

Avec toutes ces informations, Pierre a établi une stratégie de course: "je vais partir calmement en début de course pour m'économiser et attendre la deuxième partie pour profiter de l'effet des chaussures". Parfois entre la théorie et la pratique, il y a toujours une marge. L'athlète amateur se sent grisé au départ et va partir plus vite que prévu. Le premier kilomètre est bouclé à plus de 16 km/h et Pierre pointe en 25e position. Il se sent bien mais, c'était sans compter le relief. Les deux, trois kilomètres suivants sont montants et Pierre se met dans le rouge: "quand le cœur s'est trop emballé, on a besoin de récupérer. Peu importe les chaussures, on ne s'en sort pas".

Un effet ventouse ou sabot

Après les portions sur route, la course emprunte des chemins boisés et Pierre redescend à une vitesse de 12km/h : "Dès que les passages sont très étroits et qu'il n'y a pas beaucoup de choix pour la position du pied, qu'on doit marcher sur une racine ou sur une pierre, on doit se concentrer. Et dans la boue, ça fait vraiment un effet ventouse". Ça semble confirmer les indications du concepteur qui déconseille ses chaussures pour le trail. Le poids de la chaussure est également un gros désavantage. Avec ses 550g, Enko Running fait figure de poids lourd. "J'ai parfois l'impression de courir avec des sabots. La zone d'inconfort reste l'avant du pied. On sent fort la dureté de la semelle", se plaint Pierre.

Pas de miracle

Les seuls passages où il se sent mieux sont les portions plates et descendantes sur route. Ce sera le cas dans la dernière partie du circuit où Pierre a une impression de liberté. Les chaussures font enfin leur effet. Il boucle même son dernier kilomètre à plus de 17km/h. Le plus rapide de tous mais... insuffisant pour la victoire. Notre athlète se classe 66e sur 480 coureurs bien loin du podium. "La technologie derrière ces chaussures n'est pas idiote. Il y a un plus. Si vous donnez des ressorts à un basketteur au moment de son impulsion, il le sentira. Mais, ça ne fait pas de miracle", conclut Pierre.

359€

Nous sommes donc très loin du dopage mécanique des vélos à moteur caché. On peut clairement dire que ce ne sont pas les chaussures qui font le coureur mais bien... les jambes. Si vous souhaitez néanmoins franchir le pas, comptez neuf mois de délai de livraison pour la Belgique et un prix de 359€. De quoi vous couper définitivement les jambes.

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