Des centaines de jeunes professeurs éjectés de l'enseignement

Où est la revalorisation de la fonction de professeur ?
Où est la revalorisation de la fonction de professeur ? - © SISKA GREMMELPREZ - BELGA

Ils s’appellent Régis, Pauline, Yannick, Catherine… Ils sont jeunes et motivés, adorent leur métier, mais dès le mois de juin, ils n'entreront plus dans les critères pour enseigner une matière qu’ils donnent déjà depuis plusieurs années. En cause, la réforme des titres et fonction de la Fédération Wallonie-Bruxelles, une réforme a priori positive, qui a quelques effets pervers.

"Je donne cours de français depuis deux ans, mon diplôme me le permettait, mais au mois de juin, j’ai mon C4". Des témoignages comme celui de Pauline Holsbeek, il en existe des centaines. Pauline est diplômée et agrégée en théâtre et art de la parole. Quand elle décroche son diplôme il y a quelques années, il est prévu qu’elle puisse donner cours de français dans l’enseignement secondaire supérieur. Elle dispose du "titre suffisant". Mais ce titre a entre-temps disparu. Régis Falque a vécu la même mésaventure. Il est professeur de français depuis trois ans à Namur. "J’ai donné cours de français, j’ai été observé par ma direction, j’ai échangé avec des collègues et j’ai continué à me former. Je suis "titre suffisant A", donc l’on considère que mon diplôme me donne des aptitudes suffisantes pour que je puisse enseigner le cours de français. Ce titre "suffisant" a disparu, donc je n’entre plus dans la liste des titres pour donner ce cours. Donc je vais me retrouver au chômage en septembre".

Le but de la réforme était de mettre à jour une législation qui n’avait plus évolué depuis les années 70 et qui ne correspondait plus aux formations universitaires et supérieures actuelles. Une liste a donc été établie. A chaque diplôme correspond une fonction dans l’enseignement, ainsi qu’un barème salarial. Il fallait éliminer certaines distorsions qui existaient en réseaux et pouvoirs organisateurs.

Le principe de la réforme est le suivant : un enseignant doit être le plus fort possible tant dans sa discipline qu’en pédagogie. L’idéal, pour un professeur de français, est donc qu’il soit diplômé en langue et littérature française et romane, ainsi qu’il soit agrégé dans ces matières.

La réalité est cependant souvent éloignée des idéaux à atteindre. Comme les écoles ont des difficultés à recruter des professeurs, certains diplômes sont considérés comme "suffisants" pour enseigner, d’autres se voient accorder le "titre de pénurie", et sont donc à engager quand toutes les autres options ont été éliminées.

Régis Falque et Pauline Holsbeek ne font même plus partie de cette catégorie de "titre de pénurie". Ils seraient repris, en bout de course absolu dans une catégorie de "titre de pénurie non-listée". Leur formation ne se retrouve donc plus du tout dans la liste.

Pourtant un professeur de néerlandais peut donner cours de français en rhéto ! 

Qu’un diplômé et agrégé en français soit prioritaire ne choque personne, ni les professeurs, ni les directions d’école. Par contre, ce qui interpelle Régis Falque, c’est que "dans les titres suffisants, il voit apparaître des titres un peu fantasques pour un cours de français comme celui de régent en néerlandais".

"Un professeur de néerlandais en première secondaire peut donner cours de français en rhéto, ajoute-t-il,  mais moi je ne peux plus donner le cours que je donne actuellement. Il faut vraiment qu’on m’explique pourquoi il peut donner français et pas moi…"

Où est la revalorisation de la fonction de professeur ?

Barbara Tournay est la directrice de l’Institut Marius Renard à Anderlecht. Elle est touchée de plein fouet par la réforme. "J’ai quand même cinq ou six professeurs qui sont touchés. On pourra toujours les reprendre, si on n’a personne d’autre, mais en diminuant leur salaire". Ils n’auront plus droit à l’ancienneté statutaire et ne pourront donc jamais être nommés, avec comme conséquence, une insécurité permanente de l’emploi.

La directrice y voit une dévalorisation de l’être humain, une attaque directe envers la motivation de ses professeurs qu’elle a déjà beaucoup de difficultés à recruter. "Certains sont venus pleurer dans mon bureau en disant qu’ils avaient fait des études de merde, que leur diplôme ne valait plus rien. Il ne faut pas leur demander d’être motivés alors qu’on va abaisser leur salaire, pour le même travail qu’ils effectuaient jusqu’ici".

Une législation qui peut évoluer

Les professeurs peuvent introduire des recours auprès d’une commission inter-réseaux de titres de capacités (CITICAP). Parmi les membres de cette commission, Eugène Ernst, secrétaire général à la CSC-Enseignement, se réjouit des aspects positifs de la réforme. "On a homogénéisé les réseaux au niveau des barèmes et des titres. Il y a maintenant un régime uniforme de titres, et les Pouvoirs organisateurs sont obligés d’engager en premier lieu des titres requis". Barbara Tournay comprend l’argument, mais le juge peu conforme à la réalité qu’elle vit au quotidien. "On n’a plus de professeurs actuellement, on pleure après les professeurs dans certains cours. Et si on n’a pas de professeurs qui ont le titre requis dans la branche concernée – je pense aux mathématiques, au néerlandais- il faudra quand même réengager des professeurs qui étaient actuellement en poste et qui toucheront un salaire moindre".

Un autre aspect positif, ajoute Eugène Ernst, "c’est l’existence de la Citicap, qui est un élément dynamique qui peut faire évoluer la législation".

Selon le syndicaliste, la Citicap examine les dossiers au cas par cas, mais si les cas similaires se multiplient, elle pourrait décider de modifier les listes qui ont été établies et qui régissent l’attribution d’un titre requis, suffisant ou de pénurie.

Eugène Ernst admet toutefois qu’un certain nombre de situations ne sont toujours pas réglées. A l’heure où les directions d’écoles constituent leurs équipes en vue de la rentrée de septembre.

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