Dentalmobilis: des dentistes mobiles au chevet des patients dépendants

75% des personnes qui vivent dans des maisons de repos n’ont plus vu de dentiste depuis 5 ans !

Or, selon l’INAMI, 85% de ces personnes désormais dépendantes ont besoin de soins dentaires, ou d’entretien de leurs prothèses. Les personnes âgées n’arrivent plus à se déplacer pour se rendre chez le dentiste. C’est aussi le cas des personnes handicapées, placées en institution.  Cela concerne 500.000 personnes en Belgique . C’est pour pallier cette carence qu’un ancien banquier s’est lancé dans une initiative novatrice : Dentalmobilis. Des dentistes itinérants qui vont à la rencontre des patients.

" En Belgique, 500.000 personnes sont répertoriées " à besoin particulier " explique Vincent Ghislain, fondateur de Dentalmobilis. Ce sont des personnes qui sont dépendantes d’autres personnes pour effectuer les actes quotidiens.

Sur ce demi million de personnes, 200.000 se trouvent en MRS (maison de repos et de soins), et 300.000 sont chez elles, à domicile, mais dépendantes en moyenne de 3 à 4 personnes, qui s’occupent du ménage, de leurs piqures, leur kiné etc. Dentalmobilis est dans une niche de personnes dépendantes, en institution, qui ne vont plus chez le dentiste depuis plus de 5 ans, parce qu’elles sont trop âgées ou souffrent de problèmes cognitifs ou de démence. Parfois leurs familles les délaissent. Ces personnes deviennent " invisibles ". Comme elles sont cloitrées chez elles ou en institution, on ne les voit pas ! Cela concerne environ 50.000 personnes réparties dans 400 maisons de repos. "

Des roulottes pour dentistes nomades

Quand il parle de cet univers, Vincent Ghislain est intarissable. Pourtant, avant de se lancer dans l’aventure Dentalmobilis, cet ancien banquier ne connaissait rien au secteur. Il a commencé par racheter deux cabinets dentaires mobiles, des sortes de "  roulottes de marchands de glace "  qui étaient loués à des dentistes qui faisaient des travaux dans leur cabinet . Très vite, Vincent s’ennuie à mourir, et se demande que faire… Cet entrepreneur dans l’âmes lance dans la conception d’une nouvelle génération de cabinets dentaires mobiles beaucoup plus faciles d’utilisation,  et ultralégers. Il les loue aux Pays bas à une ONG qui sillonne les centres d’accueil pour réfugiés . De fil en aiguille, il imagine utiliser ces cabinets high tech en Belgique. Il potasse toutes les études publiées sur la santé buccodentaire  en Belgique, et il découvre l’existence d’un " marché " énorme : celui des personnes en institution .

" Ce qui me porte le plus aujourd’hui, s’enthousiasme Vincent, c’est de me dire que dans 10 ans, on aura amélioré de façon importante la santé buccodentaire de tous ces " invisibles " qui ne font que s’accroitre. Je fais dans le social, et cela donne du sens à ma vie. "

Une bonne santé bucco dentaire conditionne l’état général de la personne âgée

Ces 50.000 personnes qui vivent en MRS n’ont plus l’accès élémentaire aux soins de santé bucco-dentaires. Cela entraine une dégradation de leur état de santé général. Elles risquent davantage que d’autres des pneumonies, des maladies cardio-vasculaires, la dénutrition etc. Les personnes âgées sont souvent poly-médiquées. La prise de médicaments assèche la bouche. Ces personnes prennent en moyenne 9 médicaments différents par jour. L’absence de salive empêche une bonne digestion. Une langue pâteuse diminue de 30% la perception du gout. Du coup, le moment sacré du repas perd toute saveur, et la personne âgée peut tout doucement cesser de s’alimenter.

Une mauvaise hygiène de la bouche a aussi des répercussions psychologiques. Les dents ou la prothèse sont couvertes de tartre, c’est-à-dire de bactéries cristallisées. Ce qui provoque une haleine désagréable, qui incite les soignants à garder leurs distances, ce qui est tout à fait compréhensible.. Ne plus avoir de dents, et donc ne plus oser sourire, éloigne les enfants et les petits enfants. De nombreuses personnes âgées préfèrent du coup s’isoler, par manque d’estime de soi.

Cabinet mobile ou cabinet éphémère

Pour soigner les personnes âgées en MRS, Dentalmobilis déploie également des " cabinets éphémères ".  En une soirée, le logisticien installe un siège de dentiste et tous les accessoires, et un coin de salle commune se transforme comme par magie en cabinet ultramoderne.  Les personnes âgées, souvent désorientées, ou atteinte d’Alzheimer et d’autres formes de démence sénile, sont donc rassurées. Elles se retrouvent dans un environnement familier .

Silvana Falzone, infirmière en chef à la résidence Eden de Montigny-le-Tilleul , se réjouit du passage de l’équipe de Dentalmobilis.

" C’est génial ! Parce que envoyer des résidents chez le dentiste, c’est impossible. Les nôtres sont atteints de démence pour la plupart. On a déjà essayé de les envoyer chez le dentiste, mais il nous les renvoie sans rien faire  en nous disant que nos patient ne sont pas coopératifs. Il faudrait leur faire une anesthésie générale ! Alors qu’avec Dentalmobilis, ils sont soignés ici, nous leur tenons la main, nous les rassurons, et on évite l’anesthésie ! " 

L’équipe de Dentalmobilis ( un dentiste et une assistante) restent 2 fois 2 jours dans un établissement. Cela permet de planifier les soins en fonction de leur importance, de s’adapter aux " humeurs " des patients, de ne pas les déplacer, et de les soigner dans un environnement familier, en présence d’un aide soignant qu’ils connaissent.

Des dentistes motivés

Dentalmobilis recrute des dentistes volontaires, qui acceptent de prester un a 3 jours par semaine, en dehors de leur cabinet privé.

" Ce sont forcément des dentistes qui ont une fibre social " , confirme Vincent Ghislain. Françoise  Van Baele est retraitée . Après un cancer qui ne lui laissait que 5% de chances de survie, elle décide de changer de vie, et de consacrer tout son temps à Dentalmobilis. Elle ne regrette pas son cabinet privé, ses clients huppés aux dents blanches, qui n’avaient besoin que d’un détartrage annuel.  " Ici, je vois de tout, toutes sortes de bouches, de patients.. Certains ont peur de moi, alors mon assistante Yu les rassure ! Le soir nous sommes épuisées, mais heureuses du boulot accompli ! " 

Un coût modeste pour rendre le sourire

Les tarifs de Dentalmobilis sont conventionnés. L’ASB pratique le tiers payant pour tous, de manière à ce que les bénéficiaires ne doivent pas payer l’entièreté de la facture, mais juste la partie à charge du patient après intervention de la Mutuelle.

Le patient doit aussi payer 25 euros par séance de soins, de quoi couvrir les frais logistiques et l’installation d’un cabinet éphémère. C’est le tiers d’un déplacement en taxi. C’est une dentisterie qui n’est pas rentable, certes, même si les dentistes volontaires sont correctement payés.

Les autorités de santé en Wallonie soutiennent l’initiative. Mais à Bruxelles, les chose sont plus compliquées à cause de l’architecture politique de la capitale. Pour Vincent Ghislain, il s’agit d’un problème de société, qui commence à susciter quelques initiatives. " A l’université de Gand par exemple, les étudiants en dentisterie vont pratiquer dans 50 maisons de repos. Cela leur permet de faire connaissance avec la dentisterie gériatrique. "

Pays-Bas : des dentistes à l’école !

Une problématique qui est prise à bras le corps chez nos voisins. En Hollande, les 200 écoles d’Amsterdam sont visitées deux fois par an par des cabinets mobiles. Et dans ce pays, les enfants n’ont plus de problèmes de caries depuis des années, parce que la prévention fait partie de leur culture.

En Belgique, l’INAMI a voulu encourager les visites régulières chez le dentiste en les menaçant de payer le double l’année suivante si le patient avait zappé la visite annuelle. Cela énerve Vincent Ghislain : "Est-il normal qu’une personne âgée, qui n’a plus vu un dentiste depuis 5 a 10 ans soit pénalisée par cette règle ? Sans compter que le détartrage, après 67 ans, n’est plus remboursé par la sécurité sociale..." Absurde n’est-il pas ?

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