Déconfinement de la culture: tournage de films, répétitions au théâtre et visites au musée, "la reprise sera très, très, lente"

Les jalons du déconfinement progressif de la culture ont encore été posés hier, lors d’un Conseil national de Sécurité (CNS). Par exemple, retour des représentations avec public à partir du 1er juillet ou encore réouverture des cinémas.

Un peu plus tôt, le 15 juin, la Première Ministre a annoncé que les activités culturelles sans public pouvaient reprendre. Comprenez : les répétitions théâtrales, musicales, la préparation des décors ou encore la reprise des tournages (des films, des séries, etc.) ainsi que les visites dans les musées. Alors tous ces secteurs sont-ils prêts à reprendre leurs activités lundi matin à la première heure ? Non. Tout n’est pas encore réglé, loin de là. Et l’inquiétude demeure.

Pour tourner un film, "le casse-tête"…

"En soi, la reprise des tournages, c’est une bonne nouvelle", entame, optimiste, Patrick Quinet, membre de l’Union des Producteurs de Films Francophones (UPFF). Mais voilà, le cinéma est une grande machine et il suffit d’un petit grain de sable pour doucher les enthousiasmes. Patrick Quinet explique cette particularité spécifique : "En fait, les assurances, partout sur la planète, n’assurent plus les risques liés aux pandémies, dont celle du Covid-19 évidemment, pour les tournages de films et séries. C’est donc évidemment beaucoup trop risqué de démarrer le tournage d’un film à gros budget et de prendre le risque d’avoir un acteur, une réalisatrice, un ou plusieurs techniciens qui tombent malades, ou encore un confinement qui nous tomberait dessus."

Évidemment, les sommes en jeu sont colossales : "des millions d’euros en cas d’interruption !" Alors, pour y faire face, le secteur de la production cinématographique et audiovisuelle attend l’arrivée d’un fonds de soutien public, "en discussion". Le but ? Puisque les assurances refusent, à l’État – en l’occurrence la Fédération Wallonie-Bruxelles – de garantir les risques.

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Déconfinement de la culture : tournage de films, répétitions au théâtre et visites au musée, « la reprise sera très, très, lente » © JONAS ROOSENS - BELGA

"On peut imaginer qu’en cas de sinistre dû au Covid-19 sur un tournage, le fonds public permette d’intervenir à hauteur d’un million d’euros. Ce serait suffisant pour couvrir un stand-by au cas où il y a deux ou trois malades sur le plateau, le temps de tester tout le monde, ou remplacer un comédien malade au pied levé", selon Patrick Quinet, qui insiste : il faut ce fonds (qui a déjà été mis en place dans plusieurs pays, dont la France) pour un vrai redémarrage. "Je pense que l’État a beaucoup plus à gagner à mettre en place ce fonds de garantie qui ne sera sans doute pas beaucoup utilisé que de ne pas mettre les moyens et voir tout le personnel de la production audiovisuelle en chômage technique en attendant un vaccin… Sur le terrain, nous limiterons un maximum les risques."

Car évidemment, tout un protocole sanitaire se dessine. L’accès au plateau sera limité. Les électros régleront la lumière avec le chef opérateur, avant de laisser leur place aux ingénieurs du son pour les micros. Ensuite seulement, les comédiens pourront y aller. En périphérie du tournage proprement dit, les cantines seront annulées, et des tests sérologiques seront prévus. Une série de mesures qui coûtent : "On estime que cela représente un surcoût 8 à 10% du coût total de fabrication du film…"

" Les scènes intimes seront déplacées à la fin du tournage "

Et les baisers fougueux entre deux acteurs alors, finis ? En tout cas, les scènes les plus à risque seront reportées à la fin du tournage. Évidemment, il y a aussi l’homme, la femme, derrière l’acteur, l’actrice. Il faut son consentement. Et c’est un autre problème alerte Patrick Quinet : "J’ai en tête l’exemple de cette actrice française qui a plus de 70 ans, qui hésite vraiment à accepter un tournage parce qu’elle sait qu’elle est dans la population à risque. Et c’est sa vie qu’elle met en jeu." Autant de raisons pour lesquelles les tournages ne risquent pas de redémarrer de sitôt.

… et les répétitions au théâtre, "avec ou sans masque ?"

C’est une question que Michaël Delaunoy, directeur du Rideau de Bruxelles, se pose en esquissant une légère ironie. Mais d’abord, il se réjouit, pour deux raisons : "Une série d’institutions sont subventionnées, donc nous avons aussi un rôle de service public que nous allons retrouver. Et puis, je suis soulagé pour tous les travailleurs et les travailleuses du secteur culturel qui vont pouvoir reprendre leurs activités."

Évidemment, tout cela ne se fera pas sans conditions strictes. Sophie Wilmès l’a précisé hier, les théâtres pourront rouvrir leurs portes au public le 1er juillet, moyennant le respect des distances de sécurité dans le public, et 200 personnes présentes maximum, tandis que le port du masque est recommandé. Aussi, dès le 15 juin, les répétitions peuvent reprendre. D’où la question : avec ou sans masque ?

"Je regrette d’avoir entendu très peu de choses en ce qui concerne les conditions qui vont être en application pour les travailleurs et les travailleuses. Est-ce que la distanciation sociale va être d’application aussi pour les danseurs, pour les comédiens, pour les musiciens sur scène, etc. ? Je n’ai rien entendu par rapport à tout ça. Reprendre les répétitions, c’est bien, mais dans quelles conditions ? J’espère qu’il y aura des protocoles par secteur…" Des discussions par branche, par commission paritaire, avec les partenaires sociaux vont être mises en place. "On parle de démarrer lundi. Je pense qu’il faudra un peu plus de temps…", soupire M. Delaunoy.

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Déconfinement de la culture : tournage de films, répétitions au théâtre et visites au musée, « la reprise sera très, très, lente » © Tous droits réservés

Tandis que l’on s’attarde sur les répétitions, une autre question se pose : à qui, quoi, et dans quelles conditions les théâtres pourront-ils présenter des pièces la saison prochaine, qui coïncide généralement avec la fin du mois de septembre ? À l’atelier théâtre Jean Vilar, Cécile Van Snick, sa directrice, est dubitative.

"Pour l’instant c’est deux cents personnes autorisées à partir du 1er juillet. Mais avec une certaine distance j’imagine ? 1,5 mètre ? Il y a quelque temps, on parlait de 4m² par personne… Nous manquons de précisions, et cela met en danger notre prochaine saison. Nous allons peut-être devoir supprimer des spectacles ? Je ne suis pas avancée pour l’ouverture de la salle en septembre."

Quoi qu’il en soit, l’atelier théâtre Jean Vilar sis à Louvain-la-Neuve présentera le programme 2020-2021 le 10 juin prochain, en présentation virtuelle… évidemment.

Visites guidées dans les musées, "embouteillages assurés"

C’est passé très inaperçu, car l’annonce a été "noyée" au milieu d’informations liées au calendrier sportif, mais les visites guidées dans les musées sont aussi autorisées à partir du 8 juin. "Les activités sportives et, désormais, aussi culturelles organisées et encadrées par un responsable sont quant à elles limitées à 20 personnes en juin et à 50 personnes en juillet, sous couvert du respect des distances sociales", souligne la note officielle.

Certains y voient une contradiction. Aux Musées Royaux des Beaux-Arts, par exemple, l’accès est limité à 50 personnes par heure dans un parcours fléché sans possibilité de faire demi-tour. Dès lors, la direction se demande comment il est possible d’autoriser en plus les groupes. "La présence des groupes causera des embouteillages à l’entrée des salles" précise Isabelle Bastaits, porte-parole pour qui "tant que les mesures de sécurité restent telles quelles, cela ne sera pas possible de mêler groupes et personnes individuelles en ce moment."

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Le Roi Philippe et la Reine Mathilde, masqués, en visite aux Musées Royaux des Beaux-Arts, avec son directeur Michel Draguet le 19 mai dernier. © POOL DIANA LE LARDIC - BELGA

Au Musée des Sciences Naturelles, on découvre la mesure, et on se dit "très contents", même si les visites guidées ne sont pas envisagées avant le 1er juillet. "Pour l’instant, nous autorisons seulement soixante personnes dans le musée en même temps, cela risque d’être compliqué d’y ajouter des groupes", tique Donatienne Boland, du service presse.

De toute façon ici on ne le cache pas, le musée des Sciences Naturelles accueille majoritairement des groupes venant d’écoles. Or, toutes annulent depuis plus de deux mois, et la reprise ne se fera avant la prochaine rentrée scolaire, si tout va bien. Ce qui pose aussi des questions pour l’avenir : "Pour respecter les nouvelles mesures sanitaires, il faudra une reconfiguration complète de notre offre. Notre public est familial, nous jouons beaucoup sur l’expérience, sur le tactile. Cela demande des désinfections constantes, nous allons être obligés de revoir notre organisation", conclut M. Boland.

La Première Ministre Sophie Wilmès a déclaré hier que "nous touchons du bout des doigts le retour à une forme de normalité". Force est de constater que, pour certains secteurs, ce sera long. Et plus jamais comme avant.

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La Première Ministre Sophie Wilmès, alors ministre du budget, au Musée des Sciences Naturelles, avec Jacky Ickx, en 2019 © THIERRY ROGE - BELGA
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