Débat en France: faut-il identifier les auteurs d'attentats et publier leur photo?

Le débat autour de l'anonymat des auteurs d'attentats divise.
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Le débat autour de l'anonymat des auteurs d'attentats divise. - © Public Domain

La photo de l'auteur de la tuerie à l'église de Saint-Etienne-du-Rouvray ne sera pas diffusée en masse comme celles des auteurs de précédents attentats. La chaîne d'information BFM-TV avait décidé mardi 26 juillet qu'elle ne montrerait pas de cliché d'Adel Kermiche. Le lendemain, le Monde, dans un éditorial de son directeur Jérôme Fenoglio, publie une décision similaire.

Eviter d'éventuels effets de glorification posthume

Le directeur s'est exprimé en ces termes : 

"Les sites et journaux qui produisent ces informations ne peuvent [...] s’exonérer d’un certain nombre d’introspections. [...] Nous avons notamment décidé de ne plus publier d’images extraites des documents de propagande ou de revendication de l’EI. A la suite de l’attentat de Nice, nous ne publierons plus de photographies des auteurs de tueries, pour éviter d’éventuels effets de glorification posthume. D’autres débats sur nos pratiques sont en cours."

Il a indiqué à l'AFP que lui et son équipe se sont "rendus compte après l'attentat de Nice [qu'ils étaient] très mal à l'aise avec une série de photos, issue du passé des auteurs". Le journal continuera néanmoins à dévoiler l'identité des meurtriers : "Il ne faut pas cacher les faits, ou le parcours de ces tueurs, c'est pourquoi nous ne sommes pas favorables à leur anonymat, mais leurs photos ne sont pas utiles pour décrire leur parcours".

Ne pas mettre au même niveau victimes et terroristes

Hervé Béroud, directeur de la rédaction, a confié au journal Le Monde des propos semblables: "Nous voulons éviter de faire une mise en avant involontaire de ces gens, avec des photos qui, de plus, sur l’antenne d’une chaîne d’information en continu, reviennent plusieurs fois dans la journéeNous voulons aussi éviter de mettre les terroristes au même niveau que les victimes, dont nous diffusons des photos, comme celle du prêtre Jacques Hamel tué mardi à Saint-Etienne-du-Rouvray. "

BFM-TV a récupéré mardi un portrait photo d’Adel Kermiche, auteur de la tuerie dans l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray. Le cliché a été relayé par certains médias comme Le Parisien. "J’en ai parlé avec Alain Weill [le PDG de NextRadioTV, propriétaire de BFM-TV], et nous avons décidé de ne pas la passer", précise le directeur de la rédaction de la chaîne au Monde. Il voulait aussi éviter de "véhiculer l’image du jeune beau gosse, souriant montré sur la photo, alors qu’il vient d’égorger quelqu’un" . "Nos pratiques évoluent, et la répétition des attentats nous fait aussi évoluer", conclue-t-il.

Hervé Béroud a expliqué à l'AFP que "la photo a une portée symbolique et emblématique, surtout sur une chaîne d'information en continu avec de nombreux journaux et donc des diffusions répétées". La chaîne continuera également à diffuser le nom des individus, au motif que "toute la difficulté de ce débat est de prendre garde aussi de ne pas renoncer à informer".

S'en tenir aux initiales

Pour le quotidien catholique La Croix, le nom est de trop : "On ne publiera que le prénom et l'initiale du nom et pas de photo", a annoncé à l'AFP François Ernenwein, rédacteur en chef. Le journal avait déjà exprimé dans un article du 25 juillet sa préférence pour l'anonymat des auteurs, en s'appuyant sur les propos de Roland Coutanceau, président de la Ligue française pour la santé mentale. Selon ce scientifique, la question de l’anonymisation des auteurs est primordiale, du fait de la dimension mégalomaniaque qui caractérise souvent le passage à l'acte : "pour la plupart des meurtriers de masse, il est séduisant de penser que leur crime les fera connaître, leur assurera une forme de postérité. La diffusion de leur nom dans la presse encourage ces tendances. Pourquoi ne pas s’en tenir aux initiales, par exemple ?" suggère-t-il dans le quotidien.

La radio Europe 1 est également en faveur de l'anonymat. Elle a déclaré sur Twitter qu'elle "ne citerait plus les noms des terroristes à l'antenne".

Le processus d'héroïsation dans la "jihadosphère"

Cependant cet avis ne fait pas l'unanimité ; pour le quotidien de gauche Libération, anonymiser les terroristes n'est pas envisageable : "imaginez un papier avec les frères SA et BA, AA, FAM", a argumenté auprès de l'AFP le directeur adjoint du quotidien, Johan Hufnagel. Il a néanmoins reconnu que "le débat sur l'utilisation de la photo dans le journal et sur le site de Libération est une discussion permanente depuis l'existence du journal" mais il ajoute : "publier les photos de terroristes et les glorifier, ce n'est pas la même chose." Le journal affirmait déjà sa position jeudi 21 juillet dans un article intitulé "le processus d'héroïsation se fait dans la djihadosphère", fondé sur les propos de David Thomson, selon qui "les djihadistes ont leur propres agences de presse et sites, ils n'ont plus besoin de médias de masse".

Nourrir les théories du complot

Pour Wassim Nasr, journaliste à France 24 et spécialiste du djihadisme, l'anonymat ne ferait qu'envenimer les choses : "les théories du complot vont déjà bon train. Si on cache les photos ou les identités des auteurs d’attentat, c’est leur ouvrir encore plus la porte." Penser que les djihadistes agissent pour avoir leur portait dans les médias, "c’est trop se concentrer sur leur profil psychologique. C’est intéressant, mais ils commettent, avant tout, des actes politiques au nom d’une organisation, l’Etat islamique." De toutes manières, pour ce journaliste, anonymiser les auteurs, "ça ne va pas les empêcher d’agir".

Prendre en considération les téléspectateurs

Hervé Béroud, directeur de la rédaction de BFM-TV, a déjà réagi à ces affirmations : "Je ne pense pas que ne pas diffuser les photos des djihadistes va les empêcher d’agir ! Ce serait trop simple… Notre choix est destiné à nos téléspectateurs."

En politique, quelques individus de droite comme de gauche s'accordent à dire que l'anonymat serait une solution. Le député PS Sébastien Pietrasanta, rapporteur de la commission d'enquête sur les attentats du 13 Novembre, confirme que "certains terroristes sont dans une course à la célébrité, avec pour objectif de mourir en héros." A droite, Geoffroy Didier du parti Les Républicains, souhaite que "l'autorité judiciaire et l'ensemble des médias s'engagent à ne plus dévoiler l'identité des terroristes tués lors d'éventuels nouveaux attentats".

Accord autour d'une éthique de l'information

Juliette Méadel, la secrétaire d'Etat chargée de l'Aide aux victimes, a lancé un groupe de travail qui devrait proposer en septembre prochain des mesures pour repenser l'éthique des médias dans ce genre de situations. Elle a expliqué à metronews que "quand on voit se juxtaposer dans la presse les photos des victimes et celle du terroriste, sur une même page, ça porte atteinte à la mémoire des victimes. Par ailleurs, ceux qui commettent ces actes attendent une gloire planétaire. On peut même considérer que cela fait partie de l’acte. De ce point de vue, il faut réfléchir à des moyens de donner de l’information sans forcément livrer tous les détails de l’identité ou de la biographie du terroriste." Pour elle, il ne s'agit pas de brider la liberté d'expression, mais de trouver un compromis entre média, respect des victimes et limitation de la "célébrité" des auteurs.

Les citoyens expriment également leur avis : une pétition en ligne pour l'anonymat des auteurs a récolté plus de 75 000 signatures.

"Les médias préféreront toujours payer et publier"

Cependant, certains s'inquiètent de la viabilité de cette solution : "même s'il y a des sanctions pécuniaires", explique Cédric Rouquette, directeur des études au Centre de formation des journalistes, "plutôt que de respecter cette interdiction, des médias préféreront toujours payer et publier ce qui constitue de véritables informations permettant de comprendre, et sûrement pas de glorifier. De plus, l'EI a ses propres médias et manipule les réseaux sociaux. Il n'a pas besoin des médias traditionnels pour mener à bien sa propagande."

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