De plus en plus de détenus vont à fond de peine : est-ce vraiment un choix ?

Depuis 10 ans, de plus en plus de détenus vont à fond de peine, ils purgent donc la totalité de leur peine de prison. Mais est-ce vraiment un choix conscient dès le départ ? Certains décrivent le processus de libération conditionnelle devant le tribunal d’application des peines comme un parcours d’obstacles. À force d’échecs à démontrer ses chances de réinsertion, certains détenus abandonnent. Et choisissent, à défaut de mieux, d’aller à fond de peine.

Un détenu peut demander une libération conditionnelle à partir du tiers de sa peine. Dans son dossier, trois piliers principaux s’articulent. D’une part, le logement. Le détenu doit démontrer qu’il peut être hébergé dans des conditions qui ne risquent pas de le faire basculer à nouveau dans des comportements problématiques. Ensuite, l’activité. Le détenu doit décrocher un emploi rémunéré, un stage ou une formation en vue d’être rémunéré. La rémunération est importante puisqu’elle permet d’assurer le troisième pilier : l’indemnisation des parties civiles.

Obligation de réussite

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De plus en plus de détenus vont à fond de peine : est-ce vraiment un choix? © Melanie Joris

Pour un détenu, rassembler ces trois conditions est loin d’être facile. Pour l’avocat Nicolas Cohen, membre de l’Observatoire International des Prisons (OIP), il faudrait d’ailleurs penser cette demande de libération conditionnelle le plus tôt possible, dès l’entrée en prison. "Quand on commence à accompagner quelqu’un au cours de sa détention, souvent on se rend compte qu’on a déjà pris du retard", remarque-t-il.

Les dossiers doivent donc être ficelés au cordeau. Il faut prouver aux juges du tribunal d’application des peines sa capacité à se réinsérer dans la société. Et pour cela, le détenu souffre souvent des préjugés qui lui sont associés. Me Nicolas Cohen : "Avec une personne détenue, on pense en permanence que s’il y a un élément qui ne va pas, c’est que ça cache quelque chose d’encore plus grave. Il y a donc cette obligation permanente de toujours tout réussir parce que tout est évalué à l’aune du risque de commission de nouvelles infractions graves", analyse-t-il.

Retentissement médiatique

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De plus en plus de détenus vont à fond de peine : est-ce vraiment un choix? © Melanie Joris

Pour les détenus qui présentent un dossier de libération conditionnelle, il y a une exigence de réussite. Certains dossiers de l’histoire judiciaire belge ont provoqué des retentissements médiatiques dont les juges se seraient bien passés. Olivia Nederlandt, chercheuse FNRS et professeur de droit à l’Université Saint-Louis et à l’ULB, pointe deux dossiers clés.

D’une part, la libération conditionnelle de Michelle Martin. On se rappelle l’émoi provoqué dans la population lors de son arrivée au couvent des Clarisses à Malonne ou encore lorsque celle-ci a été hébergée par le juge Christian Panier. Une autre libération conditionnelle, toujours liée à l’affaire Dutroux, a provoqué les mêmes remous. C’est celle de Michel Lelièvre.

D’autre part, Olivia Nederlandt cite le cas des frères El Bakraoui, impliqués dans les attentats de Bruxelles du 22 mars. "Ce qui est également médiatisé, ce sont les échecs, les failles du système. Quand quelqu’un est libéré conditionnellement et puis récidive. Ibrahim El Bakraoui a bénéficié d’une libération conditionnelle", rappelle la chercheuse.

Ces retentissements médiatiques sont lourds à porter, même s’ils ne reposent pas sur les épaules d’une seule personne. En effet, trois juges décident à la majorité au sein du tribunal d’application des peines. Mais cela accentue peut-être encore davantage la prudence.

Retour à la case prison

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De plus en plus de détenus vont à fond de peine : est-ce vraiment un choix? © NICOLAS MAETERLINCK - BELGA

Quelles perspectives pour ces détenus qui ont entamé la procédure de demande de libération conditionnelle lorsque celle-ci est rejetée une fois, deux fois, trois fois ? Pour les avocats, il faut à chaque fois remobiliser le détenu, lui redonner confiance.

Les directeurs de prison ont aussi leur rôle à jouer. Marc Dizier est le directeur de la prison de Namur. "Si le directeur a émis un avis défavorable au dossier de libération conditionnelle, il a déjà eu l’occasion d’en discuter avec le détenu. De réfléchir aux aspects à améliorer. Mais s’il avait émis un avis positif, c’est encore plus difficile pour le détenu".

Il faut aussi gérer les impacts sur la vie quotidienne en prison. Marc Dizier : "Il y a des détenus qui dépriment. Il y en a qui se disent : "Je n’ai plus rien à perdre donc je me comporte un peu n’importe comment. De toute façon, je ne demanderai plus rien à personne". Toutes les réactions existent des plus négatives au plus positives", remarque-t-il.

Certains détenus font également un simple calcul de coût-bénéfice. Ils savent que la procédure est longue pour accéder à une libération conditionnelle. Il faut apporter des preuves pour sortir et, une fois dehors, il faudra respecter toute une série de conditions parfois sur une longue période, une période plus longue que le temps qui reste à passer en prison. Tandis que si la peine est purgée jusqu’au bout, le détenu sort et est libre de mener sa vie comme bon lui semble.

D’autres détenus savent aussi qu’ils ont très peu de chance d’obtenir une libération conditionnelle. Ce sont les détenus toxicomanes, les détenus connus pour des faits de mœurs et ceux connus pour des faits de terrorisme.

Cela amène les acteurs de cette chaîne qui accompagne les détenus à se poser une question : souhaite-t-on côtoyer des anciens détenus qui sont accompagnés dans leur nouvelle vie ou des anciens détenus qui se retrouvent dans la nature et n’ont plus de compte à rendre à personne ?

Depuis 2007 et la création des tribunaux d’application des peines, le nombre de détenus qui ont été à fond de peine a doublé. Ils étaient 381 en 2007. Ce chiffre est monté à 745 en 2019 selon les statistiques de l’administration pénitentiaire.

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