De la jupe longue au maillot échancré, en passant par le "bloomer": comment l'équipement sportif raconte aussi l'émancipation féminine (ou pas)

C'est une très longue histoire, mais elle a un point commun: non seulement l'homme s'est toujours méfié de la femme qui faisait du sport, mais il a aussi voulu lui imposer la tenue correcte pour le pratiquer. C'est une histoire de domination, une histoire de religion, une histoire d'audace(s). Cette ligne du temps le démontre, nous allons la parcourir ensemble.

Sans déguisement, point de sport

Le tout premier équipement sportif féminin, ça a longtemps été ...le déguisement en homme. Car longtemps, le sport a été vu comme une exaltation de la force virile, et la femme en était donc tout naturellement exclue. C'est ainsi que l'histoire retient comme première femme aux jeux Olympiques le nom de Kallipateira... déguisée en entraineur de son fils. C'est que le plus lourd des chatiments attendait celle qui aurait osé transgresser la règle que seuls les hommes étaient admis au sein du stade d'Olympie. Démasquée à cause de son trop-plein d'enthousiasme lors de la victoire de son fils, elle sera cependant graciée eu égard à la renommée de sa famille de champions (mâles, évidemment). Mais la légende retiendra que c'est suite à cela que les athlètes concourraient nus, de façon à ce que leur virilité soit bien apparente. Un peu l'inverse du test de féminité actuel. 

L'histoire retiendra que la princesse Kyniska de Sparte sera la première femme à voir son nom écrit au palmarès olympique, pour la course de chars. Mais c'est en tant que propriétaire, et il est probable qu'elle n'ait même pas pu assister à la course.

Pendant des siècles, les femmes en seront là: que ce soit à la guerre ou au stade, c'est uniquement en masquant leur condition féminine qu'elles pourront exercer une activité physique.

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Allier le confort de la pratique à la décence

Difficile de penser aujourd'hui que cette culotte bouffante bien sage soit synonyme d'émancipation. Et pourtant...

Surnommée "Bloomer",  en référence à Amelia Bloomer, la féministe qui en fit la propagande à partir des années 1850, cette tenue sage mais pratique marque un tournant, car elle permet à la femme de sortir du carcan où veut la maintenir l'apparat qu'on lui impose. Tout en gardant une certaine décence même si cette audace fera scandale au 19e siècle.

Avec une application évidente mais très symbolique: le vélo. Peu pratique en robe longue. Plus évident en jupe-culotte. Une jupe-culotte dont les avantages évidents vont arriver jusqu'à nous, même si elle se raccourcit pour se faire plus légère et esthétique.

Plus vite, plus haut, plus fort: l'important, c'est que les femmes ne participent pas

Contrairement à ce que la sagesse populaire prétend, Pierre de Coubertin n'a jamais dit que "l'important, c'est de participer". La vraie devise olympique, c'est "Citius, altius, fortius". En latin, parce que les jeux s'inspirent quand même de l'Antiquité. Mais donc "Plus vite, plus haut, plus fort", ce n'est pas vraiment un hymne à l'inclusion. Selon les historiens, le baron vouait un culte à la force physique et avait des penchants plutôt racistes et mysogynes.

"Il est indécent que les spectateurs soient exposés au risque de voir le corps d'une femme brisé devant leurs yeux. En plus, peu importe la force de la sportive, son organisme n'est pas fait pour supporter certains chocs.". Voilà le credo du promoteur des jeux modernes. Bref, pas de femmes aux Jeux du renouveau de 1896. 

En 1900, cependant, timide avancée avec une compétition féminine pour des sports où ces dames pouvaient rester élégantes: le golf et le tennis. La britannique Charlotte Cooper devient ainsi la toute première championne olympique à emporter sa médaille sur un terrain de sport. En robe longue, évidemment, il faut garder une certaine décence.

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Le cas particulier du tennis

C'est sans doute un des premiers sports auxquels les femmes ont pu s'adonner sans se cacher, car c'était un sport au premier sens du terme, de "disport", de divertissement plutôt que de compétition. Les femmes peuvent donc y jouer, mais en restant élégantes: longue robe, chapeau, corset, etc.

Deux tendances contradictoires vont cependant rythmer son évolution: l'audace, dès les années 30, avec le short d'Helen Jacobs, et le respect de la tradition, surtout à Wimbledon, où le blanc est resté de rigueur jusqu'à notre époque contemporaine. Mais bien avant Maria Sharapova et une culotte orange fluo qui aura marqué les esprits dans les années 2000, Gertrude, surnommée "Gussie", Morgan avait joué l'audace dès 1949 en s'affichant sur le court londonien avec des dessous colorés en dentelle sous sa réglementaire petite robe blanche.

Là où certaines joueuses joueront la carte de la séduction, voire de la sexualisation, d'autres imposeront leur look en se fichant bien des modes ou de la bienséance, comme Serena Williams. Avec malgré tout, les mêmes retombées de sponsoring: si on s'intéresse à son look, c'est grâce à ses performances, point. Alors, jupe en jean, ou combinaison coplète pour favoriser sa circulation sanguine, peu importe: c'est elle qui guide la mode et non l'inverse, tant qu'elle gagne. "Quand on est ultra-performante, l’image se vend bien, qu’elle soit sexualisée ou pas" nous commentait Béatrice Barbusse, sociologue, autrice du livre "Du sexisme dans le sport".

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Le beach volley, un sport d'obsédés?

Né sur les plages, le beach volley apparaît indissociable du bikini... du moins dans le regard des sponsors. Et des spectateurs masculins? Devenu sport olympique, le beach volley est filmé à Athènes d'une façon très particulière, comme le revèle cette étude universitaire: elle montrait que respectivement 20 et 17% des images diffusées lors des épreuves de beach-volley féminin étaient des plans serrés sur la poitrine ou sur le fessier des joueuses.

Inimaginable dans aucun autre sport, et surtout dans les compétitions masculines. "Le corps des sportives intéresse plus le public que leurs performances sur le terrain" commente Fabienne Broucaret, autrice du livre " Le sport féminin : le sport, dernier bastion du sexisme ?" dans le Nouvel Obs

"Cette hypersexualisation de ces sports a quelque chose de scandaleux, et d’insultant même pour les hommes, nous commentait Béatrice Barbusse : est-ce qu’ils sont vraiment incapables d’apprécier des performances sportives hormis si les tenues les émoustillent?"

La fédération internationale assouplit pourtant les règles vestimentaires en 2012. Par considération pour la femme? Plutôt pour les mêmes raisons qui l'avaient poussée à imposer le (petit) bikini: pour les rentrées financières. Le règlement prévoit ainsi des tenues autorisées en raison de "croyances religieuses ou culturelles."

Finalement, la religion a toujours raison.

Et c'est ainsi qu'on assiste à une rébellion, des volleyeuses allemandes qui boycottent le tournoi du Qatar parce qu'on leur refuse le bikini à des températures de 50°....

 

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La rébellion 2021

Est-ce un tournant? 

La fédération de beach handball, elle, n'a toujours pas changé son fusil d'épaule: on veut voir des fesses, quoi qu'en pensent les joueuses. Et donc, quand les Norvégiennes, qui avaient introduit une motion, rejetée, plus tôt dans l'année, prétendent jouer en short, la sanction tombe: 1500 euros d'amende pour l'équipe.

Mais c'était sans compter la solidarité féminine qui se met en place: les Françaises aussi mettent les pieds dans le plat. Et dénoncent cette hypersexualisation de leur sport: 

"On tourne, on saute et les gardiennes de buts écartent les jambes. Tu ne te sens pas forcément à l’aise dans un bikini, tu te sens un peu nue", explique Valérie Nicolas au Parisien.

Les joueuses dénoncent crument le manque de confort de leur équipement. "Quand tu as tes règles, il faut que tu aies un tampon donc tu n’as pas le choix de ta protection et pour peu qu’un fil dépasse, tu es toujours en train de flipper. Pour certaines joueuses, c’est un complexe et je comprends qu’elles ne veuillent pas jouer par rapport à ça".

Et le mouvement de rébellion s'étend: même si c’est là admis par leur fédération, les gymnastes allemandes posent un véritable geste politique en s'affichant en combinaison complète. "C’était un véritable acte de sororité, estime Béatrice Barbusse. Une manifestation sororal: elles ont clairement voulu manifester contre l’exploitation du corps des femmes".

La question du choix

On le voit au fil de cette ligne du temps: la question n'est pas tant de savoir s'il faut habiller ou déshabiller les sportives, mais en 2021, de se demander si elles ne peuvent pas le choisir elles-mêmes...

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