De la finance à la boucherie, du théâtre aux salles de classe… Ces Belges qui se sont réinventés après un an de confinement

Il est midi, le 18 mars 2020. Ça y est, le confinement de la population, annoncé la veille par la Première ministre Sophie Wilmès, débute officiellement. Et avec elle commence une situation inédite pour les Belges, priés de rester chez eux et de limiter leurs déplacements au strict nécessaire. Notre vie quotidienne est chamboulée du jour au lendemain. Il faut changer ses habitudes, il faut s’adapter, se réinventer.

Avant ce 18 mars 2020, à midi, certains étaient analyste financier ou comédienne, d’autres vivaient de l’événementiel ou du théâtre. Pour certains, cette rupture soudaine va provoquer une autre rupture, dans leurs choix de vie cette fois. Un choix parfois contraint ou précipité.

Un an après ce fameux coup de midi, le 18 mars 2020, ils sont devenus boucher ou professeure, ont rejoint le monde du textile ou de la gastronomie, ou se sont découvert une passion, ont exploré un univers qu’ils ne connaissaient pas, pour se trouver une nouvelle voie.

Ils s’appellent Céline, Amaury, Christian, Sophie, Simon ou Lisette ; en cette période où nous avons pu perdre nos repères, ils en ont trouvé d’autres. Le cœur parfois lourd. Le temps que ça passe. Ils ont changé leurs habitudes, ils se sont adaptés, réinventés.

Du costume cravate à la veste de boucher

Il y a quelques années encore, la tenue qu’enfilait Simon Bomans chaque matin, c’était un costume-cravate. Aujourd’hui, pour commencer sa journée, il revêt une veste de cuisinier et des chaussures de protection. Après des années passées derrière un ordinateur en tant qu’analyste financier, ce trentenaire a décidé de tout lâcher pour devenir artisan-boucher.

Son projet mûrit depuis longtemps, mais le hasard a voulu que l’activité de Simon Bomans soit prête à démarrer en pleine crise Covid, il y a un peu moins d’un an. "Ça rajoute une couche de complexité par rapport à la découverte d’un métier qui est déjà inédite pour moi", nous confie l’artisan "On a perdu les cafés, les restaurants, toute l’activité événementielle. Il n’y a de stabilité dans la manière d’évoluer."

Malgré les difficultés liées à la crise sanitaire, ce jeune patron reste positif : "On continue à le faire parce qu’on aime ça, c’est ça qui nous donne le moral. Quelque part, on n’a encore rien fait, on a été un peu coupé en plein élan. On attend juste et en attendant, on essaie de faire la meilleure qualité possible et je pense qu’on le fait bien." D’ici les prochains jours, Simon Bomans s’apprête à ouvrir un site de vente en ligne, pour continuer à aller de l’avant, malgré la crise.


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De régisseur de théâtre à imprimeur sur textile

Une salle de théâtre vide. Silencieuse. Presque à l’abandon. Amaury Dubois laisse traîner ses mains sur un piano. Il n’est plus accordé. À quoi bon ? La Ruche Théâtre est vide depuis de longs mois. Amaury est un peu le maître technique des lieux, régisseur général. Il a du mal à reconnaître son théâtre. Aujourd’hui, il n’a plus que ses souvenirs et ses rêves pour parler de son métier. "Le rêve de revoir des artistes monter sur scène. De se coucher tard, se lever tôt, être sur les routes. Tout ce qui nous épuisait avant. Mais en même temps, j’ai envie de retrouver cette énergie, la création, la mise en place. Bref, c’est le boulot qui me manque."

Toute l’équipe est en chômage économique depuis trop longtemps. Avec à peine 60% de son salaire. "En décembre, j’ai dû solder mes congés annuels et du coup en janvier je n’avais que 65 euros." Il fallait réagir pour garder un niveau de vie et ne pas sombrer mentalement. Amaury a alors placé son énergie dans une autre activité. Chez lui, dans sa cave aménagée, le régisseur devient imprimeur sur textiles. Des commandes personnalisées et souvent drôles. T-shirts, veste, chaussettes. Mais aussi des demandes plus sérieuses. "L’office du tourisme de Mons nous a commandé 300 masques avec le logo de la ville. En tout, depuis le début de la crise sanitaire, on a déjà imprimé 15.000 masques."

Non essentiel, mon cul !

Beau succès aussi pour cette série de t-shirt au nom un peu particulier. Carnaval, mon cul, Non essentiel, mon cul. "Les déclinaisons peuvent se faire à l’infini. Ça permet aux gens d’exprimer leur ras-le-bol de la situation sanitaire de manière humoristique." Dans sa tête, Amaury est toujours dans son théâtre. Et c’est là qu’il retournera à la reprise. Il gardera son activité complémentaire. Mais l’essentiel sera sur les planches.

L’étoile montante de la scène flamande bruxelloise devenue prof

Lisette Ma Neza marche d’un pas pressé sous la pluie. La comédienne regarde les énormes portes fermées du KVS, le théâtre Royal flamand à Bruxelles. Ces portes, elle ne les a presque plus franchies depuis le début de la pandémie. Lisette est pourtant une étoile montante de la scène flamande bruxelloise. Lorsqu’elle entre dans la grande salle du théâtre flamand, les souvenirs remontent. "Ça me manque énormément. Tout ce qui se déroule habituellement dans cette salle. L’ambiance, le fait d’être tous ensemble."

Mais depuis quelques semaines, Lisette Ma Neza a troqué les salles de spectacles contre les salles de classe. Elle enseigne désormais le néerlandais dans une école professionnelle de Woluwe-Saint-Pierre. Cela faisait des mois que le directeur de l’aile néerlandophone de Don Bosco cherchait un prof de langues. "J’ai écrit une lettre au directeur du KVS", explique Dirk Kerckhoven, le directeur de Don Bosco. "Je ne trouve pas de prof. Vos comédiens n’ont plus de travail. Est-ce qu’on ne pourrait pas monter un projet ensemble ?"

Chacun à une histoire à raconter

Plusieurs artistes du KVS ont embrayé et donnent cours à des élèves du premier degré depuis le début du mois de janvier. "Je veux leur faire comprendre que chacun à une histoire à raconter", nous dit Lisette. La comédienne devenue prof laisse place au jeu dans ces cours de néerlandais. Les élèves sont libres de s’exprimer comme ils le souhaitent. Par l’écriture, le dessin, la parole, la vidéo… "Je pense que la culture et l’art vivent en chacun d’eux", dit Lisette. "Il faut simplement apprendre à les regarder".

Et ce nouveau regard sur les élèves a visiblement porté ses fruits. "Elle est plus douce, plus attentionnée", ose Noah, du haut de ces 13 ans. "Elle m’écoute, me regarde vraiment, pas comme certains autres profs. Avec elle j’ai appris que j’avais des talents particuliers." Kenny pense avoir gagné confiance en lui : "Voir la confiance que les artistes ont en eux, ça aide. Ils ont une étoile en eux". Lisette ne pouvait pas rêver plus beau commentaire de la part de son nouveau public.

L’institutrice qui cartonne sur Tik Tok

Céline Coenegrachts a deux passions dans la vie : le chant et l’enseignement. Suite au premier confinement, cette institutrice primaire a découvert le réseau social Tik Tok. Au début, elle se lance un peu comme tout le monde en faisant quelques chorégraphies, puis elle répond à un défi : réaliser une chanson sur les angles. "La géométrie des gestes", réalisée dans sa cuisine à Herve, accumule aujourd’hui plus d’1,4 million de vue sur ce réseau très populaire chez les jeunes.

Après ce premier succès, Céline continue de publier de courtes vidéos pour apprendre en chanson des tables de multiplication, des règles de grammaire ou d’orthographe. Son succès continue de grandir et quelques mois après sa première publication, plus de 200.000 personnes se sont abonnées à son compte depuis la Belgique, la France, la Suisse ou encore le Maroc.

Le réseau social lui a permis de garder le moral, car derrière le sourire et la bonne humeur, le confinement et l’absence d’activité culturelle la minent.

Si Madame Céline est devenue célèbre sur Tik Tok, elle applique ses méthodes en chanson depuis des années dans l’école spécialisée de Verviers où elle travaille. Ses élèves comme ses collègues apprécient.

De l’événementiel à la livraison de repas pour sportifs

Des boîtes isothermes transférées de la réserve aux deux voitures de livraison. Christian Zebier et son employé chargent les 40 livraisons du jour. Des repas équilibrés et de qualité destinés à des amateurs de Crossfit. Première étape, Chaumont-Gistoux dans le Brabant Wallon. Une toute nouvelle salle de Crossfit s’ouvre cette semaine. Les étapes et les kilomètres vont ensuite s’enchaîner toute la journée. Une nouvelle vie pour Christian qui avait besoin d’un nouveau projet. Le confinement s’est transformé en déclencheur. "Ça fait vingt ans que je suis entrepreneur. Alors me donner une indemnité pour que je reste chez moi, merci. Mais ce n’est pas mon truc. J’ai besoin d’avoir une raison de me lever le matin."

Entre les deux vagues, le cœur n’y était pas

Avant le Covid, Christian gérait une entreprise liée à l’événementiel. "Notre dernier mariage, c’était en septembre. Quand on a pu à nouveau organiser des évènements entre les deux vagues. C’était un petit mariage de 100 personnes. Tout le monde était content de travailler mais le cœur n’y était pas. Nous, ce qu’on aime c’est décharger de gros semi-remorques de matériel, gérer le rush, etc." Christian est aussi amateur de Crossfit. Et il a récemment perdu 50 kg pour retrouver un poids de forme. Une expérience qu’il a voulu partager en proposant des repas équilibrés pour les sportifs. Le Covid a été le déclencheur d’un projet qui mûrissait dans sa tête.

Sa voiture s’arrête à Erpent au sud de Namur. Là, c’est un sportif qui a commandé ses plats, pour plusieurs jours, sur son lieu de travail. "Tagliata de bœuf mariné provençal, patates douces et lasagne d’aubergine, haché et béchamel fruits secs." Un contact avec ses clients qui fait du bien au moral de Christian. "Cette activité m’a redonné une motivation à me lever. Ce qui est déjà énorme, parce que, le matin, se dire qu’on n’a rien à faire c’est vraiment très fatigant. Ici, c’est vraiment au moral que ça donne un gros coup de fouet parce qu’au niveau de l’événementiel, on a aucune perspective. Et le fait d’avoir une activité, ça me fait dire que je fais quelque chose de ma vie."

Christian Zebier se remet en route vers le Luxembourg. Encore 15 étapes aujourd’hui. Une activité qui ne lui rapporte pas encore d’argent mais qui l’aide à garder le sourire.

Depuis un an, Sophie Lenoir photographie des Bruxellois devant chez eux

Sophie Lenoir est une jeune photographe indépendante. Avant le premier confinement, elle réalisait des shootings photos de grands évènements comme des mariages, des conférences… A l’instar d’une partie de la population, ses activités professionnelles se sont arrêtées du jour au lendemain. Tous les évènements, que Sophie avait l’habitude de couvrir, étaient tout simplement annulés.

Souhaitant continuer à pratiquer sa passion, Sophie Lenoir se lance dans un projet personnel sans but lucratif. Elle décide de photographier les Bruxellois sur le pas de leur porte.

Le pas de la porte, une frontière qu’on ne pouvait plus franchir

"Il n’y avait pas beaucoup de perspectives à ce moment-là. C’était assez démotivant, confie-t-elle. Alors, j’ai commencé un petit projet qui, de façon assez spontanée, est devenu quelque chose d’assez important. En fait, le pas de la porte était devenu une frontière qu’on ne pouvait plus franchir. Au début, je voyais ça comme une petite activité, et que peut-être le confinement allait durer quelques semaines. Et ensuite pour reprendre mes autres reportages."

Sans travail, cette jeune photographe décide de continuer son projet. Cela fait un an qu’elle sillonne les rues des 19 communes de Bruxelles équipée de son outil de travail. Aujourd’hui, elle compte dans son album 500 portraits de confinement. Sans le vouloir, Sophie s’est créé un énorme réseau. Ravis, des participants lui ont commandé des séances photo en petit comité, tout en respectant les mesures sanitaires.

Ce projet lui a aussi ouvert une autre porte, celle des expositions. Elle en a déjà réalisé plusieurs avec ses portraits, et d’autres sont programmées, tant son concept a séduit le secteur culturel. Cette photographe a su se réinventer au fil de son projet et des rencontres inattendues. D’ailleurs, elle poursuit son projet jusqu’à ce que le film du confinement touche à sa fin.

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