Dark number, foyers de transmission, asymptomatiques : ces angles morts qui compliquent la gestion de l'épidémie de Covid-19

Dark number, foyers de transmission, asymptomatiques : ces angles morts qui compliquent la gestion de l'épidémie de Covid-19
Dark number, foyers de transmission, asymptomatiques : ces angles morts qui compliquent la gestion de l'épidémie de Covid-19 - © BlackJack3D - Getty Images

Des infos et des chiffres à propos de l’épidémie, on en reçoit et on en donne tous les jours. Et puis il y a ceux qu’on n’a pas. Certains seraient pourtant cruciaux pour guider les décisions sur les mesures à prendre ou pour jauger la gravité actuelle de la situation. Focus sur trois angles morts du coronavirus.

Quels sont les foyers de transmissions ?

Le nombre de cas détectés progresse chaque jour, plus ou moins rapidement. Mais où ont lieu les transmissions ? Dans les bars, en famille, en entreprise ? Ailleurs ? L’info qui manque ici, c’est la répartition des cas en fonction du lieu de contamination, les "clusters".

En Belgique, si la presse n’a pas cette information, les experts non plus, contrairement à d’autres pays. "Par exemple, Santé Publique France, ou les autorités allemandes, toutes les semaines, sortent une table où on a une ventilation des clusters par différentes catégories : écoles, cafés ou restaurants, lieux de travail, famille élargie. Cette info-là on ne l’a pas", illustre l’épidémiologiste Marius Gilbert (ULB). Même regret du côté de Niel Hens, biostatisticien spécialisé en maladies infectieuses (Universités d’Anvers et de Hasselt). "Dans des données internationales, on a des infos sur des clusters dans des restaurants et des cafés. Apparemment ce ne serait pas le cas ici, ce qui est chouette, mais si on était capables de le confirmer, alors on pourrait évaluer l’utilité des mesures qui sont prises dans l’horeca, c’est important à savoir."

Les bars doivent actuellement fermer à 23 heures à Bruxelles mais au fond, même s’il peut y avoir des raisons de penser que cette mesure a du sens, il n’y a pas de certitude quant à son efficacité pour lutter contre la propagation du virus. Les études menées dans d’autres pays n’aboutissent pas toutes aux mêmes conclusions.

Et c’est pareil pour toutes les autres sources potentielles de transmission. Dans ce grand flou, comment prendre des mesures à la fois efficaces, proportionnées et justifiables aux yeux de la population ou des secteurs touchés par les mesures décidées ?

Sur le plateau de CQFD ce 28 septembre, la bourgmestre de Molenbeek, Catherine Moureaux (PS), partageait ses difficultés : "C’est ce que je regrette en tant que bourgmestre : j’ai du mal à saisir où je dois intervenir. Je demande à Sciensano et à la Cocom plus d’informations épidémiologiques sur les foyers et les modes de propagation dans ma commune. Aujourd’hui, je n’ai pas encore suffisamment de réponses pour pouvoir prendre des mesures ciblées".

L’institut de Santé publique Sciensano a-t-il ces informations ? Pas pour le moment. En fait, cela dépend de l’objectif qu’on fixe au "contact tracing", qui ressort du pouvoir des entités fédérées, comme l’explique Brecht Devleesschauwer, épidémiologiste à Sciensano. "En Belgique, cela a toujours été uniquement un ‘contact tracing’ mais pas un ‘contact and source tracing’, contrairement aux Pays-Bas où ça a toujours été les deux, et c’est pour ça qu’eux peuvent fournir des tableaux avec des pourcentages de contaminations à l’école, etc", détaille-t-il. Chez nous le "contact tracing" a donc avant tout été conçu dans l’optique de prévenir les personnes ayant été en contact avec une personne contaminée, pas de savoir où la contamination avait eu lieu. "Il n’y a que récemment qu’une question a été ajoutée sur les sources potentielles de contamination." Ce qui laisse entrevoir une possible amélioration à ce niveau.

Certaines données ont cependant déjà percolé, mais de façon scientifiquement insuffisante et sans stratégie globale, comme on pouvait le voir dans ce reportage du Journal télévisé (23 août 2020) :

Quelle proportion d’asymptomatiques ?

Pour Marius Gilbert, il faudrait notamment connaître la ventilation des positifs "entre les personnes qui font des formes cliniques, ceux qui sont des positifs issus des suivis de contacts, ceux issus des retours de voyages qui sont testés en revenant de zone rouge, par exemple." Pour ce dernier exemple, on en revient au point précédent : l’intérêt de contextualiser la source de contamination.

Mais même la simple répartition entre symptomatiques (plus ou moins malades) et asymptomatiques nous est inconnue. Si l’on connaît le nombre de cas détectés, on n’a aucune idée de leur profil. Etant donné que les critères de test ne sont plus aussi restrictifs qu’au mois de mars, il y a forcément une certaine proportion d’asymptomatiques, mais laquelle ? On ne sait pas, mais les données existent.

"Ces données font partie de la base de données du ‘contact tracing’, elles sont stockées chez nous mais on n’y a pas encore accès pour faire des analyses épidémiologiques", explique Brecht Devleesschauwer de Sciensano. "Il y a des raisons juridiques, de vie privée qui font que tout le monde n’y a pas accès. C’est en cours car on pense que c’est important de fournir ces répartitions. On fait le mieux possible, on doit suivre les mêmes procédures que tout le monde au niveau juridique pour pouvoir avoir accès à ces données : on doit passer par les voies officielles pour les incorporer dans nos rapports et communications".

Combien d’infections réelles ?

C’est ce que le biostatisticien Niel Hens appelle le "dark number". Et ça intéresse tout le monde : quel est l’écart entre le nombre de cas détectés et le nombre de cas réels ? "Si on sait l’estimer, on sait estimer combien de gens ont eu le SARS-CoV-2 pendant l’épidémie et on peut calculer le taux d’infection", dit-il. "C’est comme la caverne de Platon en philosophie : on voit des ombres mais pas la réalité". Avec ce nombre réel d’infections, on pourrait aussi mieux estimer le taux de mortalité.

Selon les analyses préliminaires du biostatisticien, qui doivent encore être confirmées, la sous-estimation pourrait aujourd’hui relever d’un facteur 3 à 5 tandis que ce facteur montait à 30 ou 40 au mois de mars. Le "dark number" diminuerait donc (et c’est également à mettre en rapport avec l’évolution dans les critères de test notamment) mais il nous échappe toujours. Comme d’autres dimensions de cette épidémie.


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